2014-12-26 Tacuinum sanitatis La cueillette des grenades

La cueillette des grenades, tirée d’un Tacuinum sanitatis
réalisé en Italie du Nord à la fin du xive siècle
Miniature sur parchemin, 33,5 x 23 cm (dimensions du codex),
Cod. Ser. 2644, Vienne, Österreichische Nationalbibliothek

Certaines révolutions arrivent sans crier gare. Nul n’aurait pu deviner sauf, peut-être, le regretté Michel Bernstein qui, avec son flair assez infaillible, accueillit au sein du tout jeune label Arcana, fondé un peu plus tôt, en 1992, un ensemble formé quelques années auparavant autour du flûtiste argentin Pedro Memelsdorff, l’importance qu’allait revêtir Mala Punica. Or, ces Grenades firent l’effet d’une bombe qui bouleversa la vision que l’on avait alors d’une partie du répertoire médiéval, une déflagration si forte que l’écho en résonne toujours dans le travail des musiciens qui l’abordent vingt ans après. Longtemps difficilement disponible ou à prix d’or, le legs de trois disques enregistré pour Arcana nous est rendu aujourd’hui en un coffret intitulé Vertù contra furore.

Une des singularités du parcours de Mala Punica, quand nombre de ses pairs cherchent à diversifier leur répertoire, est d’avoir imperturbablement creusé le même sillon, celui de la musique italienne composée entre environ 1380 et 1425, date de la mort de Paolo da Firenze, auquel l’ensemble a consacré son seul disque publié chez Harmonia Mundi, un enregistrement majeur qui vient également de reparaître après une longue période d’indisponibilité.

2014-12-26 A ornérs subtilis Ytalica, enregistré en 1993, revêt clairement les allures d’un manifeste, Pedro Memelsdorff dévoilant sans détour, dans le texte d’introduction qu’il signe (et qui a heureusement été repris, comme les deux autres mais non sans de regrettables coquilles, dans cette réédition), sa volonté de ne pas cantonner sa vision de l’Ars subtilior à celui d’une spéculation d’un raffinement extrême mais quelque peu aride. Son postulat est que le versant italien de ce moment de l’histoire de la musique, qui ne reçut son nom qu’au XIXe siècle, est plus dramatique que le français, avec lequel il partage le même goût pour des élaborations polyphoniques extrêmement savantes. Puisant dans le manuscrit α.M.5.24 de la bibliothèque d’Este de Modène, cette anthologie met tout particulièrement en valeur des compositions d’Anthonello da Caserta, un musicien dont on ne sait pas grand chose mais qui était probablement actif à la cour de Gian Galeazzo Visconti à Milan et Pavie. Très influencé par la musique française, il explore, dans ses pièces composées dans cette langue (dont le célèbre Beauté parfaite, sur un texte de Machaut, proposé ici dans une version instrumentale assez hypnotique), toutes les possibilités offertes par les superpositions et les changements de mètre, ses pièces en italien misant, elles, sur plus de simplicité. Parmi les pièces offertes en complément, notons la présence de Sumite karissimi de Magister Zacharias (Zacara da Teramo, c.1350/60-après 1413), probablement une des plus productions les plus complexes, les plus insaisissables du corpus que l’on regroupe sous le vocable d’Ars subtilior.

2014-12-26 D orné’Amor ragionando suivit un an après ce coup de maître initial, en affichant des ambitions encore supérieures à celles de son prédécesseur. Tout autant que la musique, c’est la poésie qui se trouve au cœur de ce projet qui entraîne l’auditeur à la découverte des ballades inspirées par les auteurs toscans se plaçant plus ou moins dans le sillage de Pétrarque. L’amour est au cœur de cette réalisation, tant sous sa forme individuelle, parfois teintée d’érotisme comme dans Ad ogne vento de Magister Zacharias, que dans ses élans extra-personnels, philosophiques ou mystiques, ainsi qu’en témoigne Che Chosa è quest’Amor du florentin Francesco Landini (c.1325-1397), musicien que sa vaste culture, mentionnée par ses contemporains et que l’on pourrait tenir pour pré-humaniste, autorisait à écrire lui-même la majorité de ses textes. Cette anthologie illustre également les adhésions et les résistances à ce qui représentait alors la modernité musicale, avec, d’un côté, le tenant d’une certaine tradition, Francesco Landini, dont le style est empreint de fluidité et de clarté polyphonique, mais témoigne tout de même, au moins à l’état de traces, de la contamination par les chantournements propres à l’Ars subtilior, et, de l’autre, la jeune génération, avide d’expérimentations parfois osées, comme Matteo da Perugia (fl. 1402-18), représenté ici par l’immense plainte Serà quel zorno may, qui opère une synthèse assez fascinante entre subtilitas et suavitas.

2014-12-26 E ornén attendant, enfin, vint mettre un point final à cette fabuleuse aventure commencée deux ans plus tôt en revenant au manuscrit α.M.5.24, comme par volonté (délibérée ?) de former une sorte de triptyque dont les volets seraient liés par une certaine parenté de nature. Les pièces qui forment cet ultime parcours ont été choisies en fonction d’un fil conducteur bien précis : la citation, un art que le Moyen Âge musical pratiqua beaucoup. Il ne serait, bien entendu, venu à l’idée de personne, à l’époque, de hurler au pillage ou au plagiat, car l’utilisation d’un fragment mélodique pour la construction d’une nouvelle œuvre était, au contraire, perçue alors comme un hommage souvent teinté de défi, les compositeurs ayant à cœur de démontrer qu’en se juchant sur les épaules de leurs talentueux aînés, ils pouvaient, tout en les honorant, faire encore mieux qu’eux. Ainsi, la ballade En attendant, qui ouvre le disque et lui donne son titre, composée par Philipoctus de Caserta en l’honneur et peut-être en mémoire de son maître assassiné, Bernabò Visconti († 1385), dont la devise « Souffrir m’estuet » est citée au début du texte, fut-elle une source d’émulation pour bien des musiciens au service, comme lui, de la cour des Visconti. Sa mélodie initiale, en particulier, est citée aussi bien par Anthonello da Caserta (Beauté parfaite) que par Matteo da Perugia (Le greygnour bien) ou Magister Zacharias (Sumite karissimi), mais surtout dans Sus un’ fontayne de Johannes Ciconia (c.1370-1412), virelai dans lequel elle côtoie deux autres fragments extraits de deux autres ballades de Philipoctus, et qui marque, si l’on suit le raisonnement très séduisant de Pedro Memelsdorff, un point de rupture avec la subtilitas qui avait prévalu durant les décennies précédentes, en la définissant comme une impasse. Quand on sait que Ciconia fut l’un des artisans de la transition vers un style musical plus simple, plus direct, cette dimension polémique n’aurait rien de foncièrement surprenant.

Réécouter ou découvrir ces trois disques sera, pour les uns, un bain de jouvence, pour les autres, une révélation. On a parfois reproché à Mala Punica de forcer exagérément sur l’instrumentation des pièces et de laisser un peu trop la bride sur le col à l’improvisation. Peut-être, et encore ne faudrait-il pas évacuer trop facilement les expressions de l’imagination foisonnante de ce temps de l’Ars subtilior qui se rencontrent dans les autres arts, mais force est de constater que, vingt ans après leur parution, ces enregistrements gardent intacts leur fantastique pouvoir d’évocation, leurs couleurs parfois enivrantes, leur sensualité troublante, leur extraordinaire raffinement. En feuilletant ces trois fascicules pleins d’ors et d’ombres, on mesure sans mal la fascination qu’ils exercent depuis leur révélation et on réalise qu’elle n’est certainement pas près de s’éteindre, tant le mélange de science et d’instinct, de maîtrise absolue et de folle liberté que nous offrent les musiciens (des pointures comme Kees Boeke, Jill Feldman, Christophe Deslignes ou le regretté Karl-Ernst Schröder, pour ne citer que quelques noms) les rend passionnants, convaincants, attachants — en un mot, vivants.

Outre une recommandation toute particulière à vous procurer sans attendre ce coffret majeur, je souhaite terminer cette chronique sur deux souhaits. Le premier est que les trois disques publiés par Mala Punica chez Erato en 1997 (Missa cantilena), 1998 (Sidus preclarum) et 2000 (Hélas avril), tout aussi réussis, soient également rendus aux mélomanes de façon pérenne, au besoin grâce à une cession des bandes, et surtout qu’un producteur et un label s’unissent pour faire reprendre à Pedro Memelsdorff le chemin des studios, qu’il n’a plus emprunté depuis l’enregistrement de Faventina en juillet 2005. Ce musicien n’a sans doute pas encore épuisé sa réserve de merveilles et il serait regrettable que l’histoire de Mala Punica ne s’écrive plus qu’au passé.

2014-12-26 Mala Punica Vertù contra furore Vertù contra furore, langages musicaux dans l’Italie du Moyen Âge tardif 1380-1420

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte & direction

Enregistré en juin 1993 [Ars subtilis Ytalica, A21 : 63’58] et en juin 1994 [D’Amor ragionando, Arcana A22 : 65’55] au couvent de Ronzano à Bologne, en juin 1995 en l’église de Badia Agnano, en Toscane [En attendant, Arcana A23 : 53’25]. Ces trois disques sont réédités par Arcana/Outhere music sous référence A 372 dans un coffret qui peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Magister Zacharias, Sumite karissimi

2. Francesco Landini, Giovine vagha – Amor c’al tuo suggeto [instrumental]

3. Johannes de Janua, Une dame requis

Illustrations complémentaires :

Initiale A ornée, tirée d’un manuscrit de l’Epitome bellorum omnium annorum DCC du Lucius Annaeus Florus, réalisé en Italie entre le dernier quart du XIVe et le premier quart du XVe siècle, Ms Burney 202, f.3, Londres, British Library

Initiale D ornée, tirée d’un manuscrit du commentaire sur le De consolatione Philosophiæ de Boèce par Nicholas Trevet, réalisé en Italie du Nord dans le seconde moitié du XIVe siècle, Ms Burney 131, f.67, Londres, British Library

Initiale E ornée, tirée d’un manuscrit du De Institutione oratoria de Quintilien, réalisé à Milan dans le second quart du XVe siècle, Ms Burney 243, f.1, Londres, British Library