Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Kamer Europa. Pièces de clavecin de Jan Pieterszoon Sweelinck par Sébastien Wonner

2014-26-12 Pieter Isaacz Allégorie d'Amsterdam comme centre du commerce international det

Pieter Isaacz. (Helsingør, 1569- Amsterdam, 1625),
Allégorie d’Amsterdam comme centre du commerce international (détail),
c.1604-07
Huile sur bois (couvercle d’un clavecin de Hans Ruckers le Jeune),
79,4 x 165 x 3 cm, Amsterdam, Rijksmuseum
[image intégralement visible ici]

 

Il est des retrouvailles que rien ne laissait prévoir et qui nous comblent lorsqu’elles adviennent. J’ai eu la chance de découvrir Sébastien Wonner en mai 2013, lors d’un fort beau concert donné par l’Ensemble Consonance au Musée des Beaux-Arts de Tours, dans laquelle je mentionnais le plaisir que j’avais eu d’entendre, malgré un médiocre instrument, quelques pièces de Louis Couperin sonner sous ses doigts. Un peu plus d’une année plus tard ce musicien, dont le nom n’est pas inconnu à ceux qui ont suivi la carrière d’ensembles comme la Chapelle Rhénane ou les Witches, nous offre son premier disque en soliste, entièrement consacré à Jan Pieterszoon Sweelinck.

Pour définir la destinée de celui que l’on nommait l’Orphée d’Amsterdam ou l’organistenmaker (le faiseur d’organistes) tant était grande sa renommée de compositeur et de pédagogue, on est tenté d’emprunter à L’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar et de la nommer La vie immobile. En effet, si l’on excepte sa naissance à Deventer en 1562, toute son existence se déroula à Amsterdam, à l’ombre de la Oude Kerk (L’Église Vieille) dont son père tint l’orgue de 1564 à 1573 et à la tribune de laquelle Jan lui succéda, sans doute dès 1577 s’il faut en croire le témoignage de son élève et ami Cornelis Plemp, dédicataire des Cantiones sacræ publiées en 1619, qui déclare qu’il y exerça ses talents durant quarante-quatre ans, jusqu’à sa mort en 1621. Une aussi longue et brillante carrière peut surprendre lorsque l’on sait qu’une des conséquences de la conversion de la cité hollandaise au calvinisme en 1578, Interior of the Oude kerk in Amsterdam (south nave), by Emanuelau moment même, donc, où Sweelinck entrait en fonctions, fut justement le rejet de l’usage de l’orgue, considéré comme profane, lors des offices. C’était sans compter sur le pragmatisme des autorités d’Amsterdam qui surent trouver d’autres biais pour valoriser des instruments dont ils étaient les fiers propriétaires, en particulier les deux de la Oude Kerk. Une des charges principales de Sweelinck fut donc d’y jouer de l’orgue deux heures par jour en dehors des offices, une le matin et une le soir, et si l’on en croit l’augmentation régulière de son salaire de 100 florins en 1580 à 360 en 1607, ses services donnèrent satisfaction ; c’est donc en toute confiance, d’autant que sa réputation d’expert en matière d’orgues était déjà grande et l’avait conduit à examiner ceux de Haarlem (1594) ou de Middelburg (1603), une activité qui se poursuivra jusqu’à la fin de sa carrière en le conduisant, entre autres, à Nijmegen (1605), Rotterdam, Delft (1610) ou Dordrecht (1614), que les édiles amstellodamois se tournèrent vers lui lorsqu’ils souhaitèrent acquérir un clavecin pour leur hôtel de ville. En 1604, Sweelinck fit donc le plus long voyage de sa vie pour commander cet instrument de prestige, dont le couvercle peint par Pieter Isaacz. est aujourd’hui conservé au Rijksmuseum, auprès des ateliers de Hans Ruckers le Jeune.

Cette existence à peu près dénuée d’événements saillants n’est pour autant synonyme ni d’ennui, ni de sclérose, bien au contraire. Les nombreux élèves de l’organistenmaker, parmi lesquels Samuel Scheidt, Jacob Praetorius et Heinrich Scheidemann, qui tous contribuèrent à fonder l’École d’orgue d’Allemagne du Nord qui, via Böhm et Buxtehude, conduit à Johann Sebastian Bach, ses contacts avec certains de ses confères tels Peter Philips et John Bull, et, bien entendu, sa musique témoignent de son ouverture aux multiples influences qui parvinrent jusqu’à lui et qu’il sut rassembler en une sorte de Kamer Europa, un « cabinet de l’Europe » où se concentrait tout ce qui avait su aiguiser son imagination et retenir sa curiosité. Ses pièces pour clavier, souvent jouées à l’orgue mais que l’on peut également supposer destinées à l’usage privé auquel le calvinisme cantonnait largement la pratique musicale, sont parfaitement représentatives de ce brassage. 2014-26-12 Jan Harmensz Muller Jan Pieterszoon SweelinckDemeurées manuscrites, elles se répartissent en trois groupes, celui des œuvres de forme libre (Fantasia et Toccata, dans ce disque) et ceux des variations sur un thème profane (tel Mein junges Leben hat ein Endt) ou sacré (comme Puer nobis nascitur). Toutes révèlent une indiscutable maîtrise contrapuntique et parfois le goût pour une vertigineuse mais, paradoxalement, jamais tapageuse virtuosité, mais ce qui frappe, dans les premières, est la rigueur de leur construction qui nous rappelle le pédagogue respecté et le polyphoniste subtil qu’était Sweelinck ; si cette exigence de cohérence est également présente dans les différentes variations, ces dernières se révèlent souvent plus colorées et plus « détendues » dans la mesure où elles accueillent volontiers des éléments populaires et des rythmes de danse. Ces pièces variées sont celles qui dévoilent de la plus éloquente façon l’inspiration européenne de leur auteur : Engelse Fortuijn nous entraîne en Angleterre, terre des virginalistes envers lesquels la dette de Sweelinck est patente, tout comme la Paduana Lachrymæ et la Pavan Philippi, hommages l’une à John Dowland, l’autre à l’exilé Peter Philips, la Pavana Hispanica est construite sur un thème d’Antonio de Cabezón, Mein junges Leben hat ein Endt regarde vers les contrées germaniques et on trouve même une Poolse almande — une Allemande polonaise. Si l’empreinte française, enfin, est à chercher du côté des Chansons et des Psaumes, les Toccate auraient été inenvisageables sans une solide connaissance, de la part du musicien amstellodamois, des apports de Claudio Merulo ou d’Andrea Gabrieli.

Sébastien Wonner aurait pu choisir, pour son premier récital soliste, de procéder comme certains de ses plus jeunes collègues en tentant d’attirer sur lui la lumière médiatique avec quelques poses étudiées et un répertoire rebattu. Cet élève d’Aline Zylberajch pour le clavecin et de Martin Gester pour la basse continue et la musique de chambre a préféré adopter une attitude résolument inverse, en mûrissant sans hâte son projet et en arpentant des terres moins exposées. Je le dis tout net, son Sweelinck est un des meilleurs disques de clavecin qu’il m’ait été donné d’écouter cette année, avec les Bach de Christophe Rousset et de Pierre Hantaï. Il n’y a absolument rien d’ostentatoire dans l’approche de Sébastien Wonner, mais sa concentration, sa maîtrise de la polyphonie, la fluidité et l’autorité de sa conduite du discours valent toutes les paillettes dérisoires que d’aucuns nous balancent à pleines poignées. 2014-26-12 Sébastien Wonner (c) Jean-Pierre RosenkranzLe plus surprenant est qu’en proposant une lecture que l’on sent extrêmement pensée et construite, le musicien n’est jamais austère, pesant ou ennuyeux ; son Sweelinck déborde, au contraire, d’une vie palpitante, il ose être sensuel, danser, se troubler sans pour autant jamais perdre son fil conducteur. Touchant avec un raffinement sans préciosité qui n’obère ni la puissance, ni le brio, une fort belle copie d’un Ruckers de 1612, enregistrée de façon précise et chaleureuse par Jean-Michel Olivares, Sébastien Wonner démontre sa capacité à varier les climats, à insuffler énergie et souffle à la musique, mais aussi, ce qui n’est pas si fréquent dans ce répertoire, à la faire chanter. Au fond, ce récital, au-delà de l’intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l’interprétation proposée, est d’une indiscutable justesse, en ce qu’il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d’une ouverture la plus large possible aux différents langages d’une époque riche en mutations.

Je vous recommande donc sans hésiter ce disque de Sébastien Wonner que ses richesses sans cesse renouvelées pourraient bien vous attacher comme un fidèle compagnon. Il installe d’emblée son interprète, tout juste âgé de quarante ans, parmi les talents à suivre avec la plus grande attention. On espère qu’il va continuer à cultiver paisiblement sa différence et que sa probité attirera sur ce projet et ceux qu’il ne manque certainement pas de nourrir pour l’avenir toute la reconnaissance qu’ils méritent.

2014-26-12 Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerJan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d’après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 75’24] K617 7247. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Puer nobis nascitur

2. Mein junges Leben hat ein Endt

3. Fantasia (à 3, g2)

Illustrations complémentaires :

Emanuel de Witte (Alkmaar, 1617-Amsterdam, 1692), Intérieur de la Oude Kerk, 1661. Huile sur toile, 101,5 x 121 cm, Amsterdam, Museum Amsterdam

Jan Harmenz. Muller (Amsterdam, 1571-1628), Jan Pieterszoon Sweelinck, 1624. Gravure sur papier, 22,3 x 14,1 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

La photographie de Sébastien Wonner est de Jean-Pierre Rosenkranz, utilisée avec autorisation.

4 Comments

  1. Gaulard Bénédicte

    31 août 2015 at 15:54

    Cher Jean-Christophe, merci pour ce rappel, magnifique. Je n’avais jamais entendu Sébastien Wonner au clavecin, seulement à l’orgue. Il est vrai que le sentiment de bonheur distillé dans ces pièces est en résonance avec les peintures…

    • Chère Bénédicte,
      Je suis bien content d’avoir attiré votre attention sur ce disque, car avouez qu’il aurait été dommage de passer à côté. Je demeure très séduit par les propositions de Sébastien Wonner dans Sweelinck, il parvient à rendre sa musique passionnante et chaleureuse. Je guette maintenant le prochain enregistrement de ce remarquable musicien.
      Je vous remercie pour votre commentaire.

  2. Catherine B-C

    1 novembre 2016 at 10:40

    Cher Jean-Christophe,
    je suis passée par ici il y a quelques temps, j’ai lu, écouté et acheté ce disque magnifique qui venait à point pour moi et qui m’accompagne souvent depuis.
    Vos articles jouent ce rôle précieux d’éclairer, d’ouvrir des portes et toujours de guider les choix des uns et des autres, selon leurs affinités. Avec vous, on est sûr en tout cas de ne jamais tomber dans la médiocrité !
    Ce petit mot n’est que justice rendue au sérieux de votre travail, car je suis souvent lectrice ingrate qui prend sans remercier. Pour toutes ces fois où je reste muette, je m’excuse, et je vous redis tout haut mon admiration et ma profonde gratitude.
    Très bonne journée à vous ,
    Catherine

    • Chère Catherine,
      Ah, je suis bien heureux de savoir que vous avez succombé au charme de ce disque qui n’a pas, à mon avis, été fêté aussi dignement qu’il l’aurait mérité. Sébastien Wonner est un musicien que sa discrétion dessert sans doute en matière de notoriété, mais on ne va certainement pas lui reprocher de s’intéresser plus à la musique qu’à autre chose.
      Je vous remercie infiniment pour le regard que vous portez sur mon travail et pour vos encouragements; en des temps où il n’est pas toujours facile de défendre une certaine exigence du contenu, un soutien comme le vôtre est extrêmement important.
      Je vous souhaite une excellente fin de journée et vous dis à bientôt.
      Bien amicalement.

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