Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

2015, Passus duriusculus

2015-01-01 Joachim Patinir La traversée du Styx

Joachim Patinir (Dinant ou Bouvignes, c.1480-Anvers, 1524),
La traversée du Styx, c.1520-24
Huile sur bois, 64 x 103 cm, Madrid, Museo del Prado

Quelques jours à peine ont passé depuis l’inauguration de ce blog – les peintures, ici et là, ne sont d’ailleurs pas encore tout à fait sèches et je n’ai, par exemple, pas encore trouvé le moyen de vous avertir que j’ai répondu aux commentaires que vous avez eu la gentillesse de me laisser – et nous voici déjà abordant aux rives d’une nouvelle année.

Celle qui s’est achevée il y a quelques heures a été rude pour le monde de la musique ancienne qui a perdu trois de ses grandes figures, Dirk Snellings, Frans Brüggen et Christopher Hogwood ; tout le monde a senti que leur mort marquait un moment d’accélération dans le processus d’éloignement avec l’époque des glorieux pionniers mais aussi avec celle de cet âge d’or que furent les trente ans précédant la survenue de la crise du disque, au début des années 2000, deux ères qui étaient celles des aventuriers et non des rentiers qui se contentent aujourd’hui de gérer, souvent bien mal, un héritage dont ils devraient surtout avoir à cœur de se montrer dignes. D’autres disparitions nous disent également, à leur manière, que quelque chose est en train de finir sans qu’il soit possible de deviner ce qui se lèvera après elles. La cessation d’activité, au profit du seul Qobuz, d’Abeille musique qui, durant les huit premières années de son existence, avait réussi à faire souffler sur le petit monde de la musique « classique » un vent de nouveauté grâce à des labels d’excellence comme Alpha ou Alia Vox mais aussi à son inénarrable et souvent instructif forum, est un signe inquiétant – on peut d’ailleurs se poser la question de la pertinence de tout miser sur la dématérialisation au moment où le disque vinyle entame un retour en force –, mais j’ai surtout été affecté par la fermeture de la boutique de L’Autre Monde qui, mieux qu’un point de vente où il était possible de se procurer des disques et des livres sélectionnés avec soin, était devenu un lieu propice aux échanges. Espérons que les douze boutiques Harmonia Mundi encore ouvertes tiendront le coup — à chacun de nous d’y contribuer. Si je m’abstiendrai, enfin, de tout commentaire sur la nouvelle formule de France Musique hormis pour noter que l’on vit parfaitement bien sans cette station, il ne m’a pas échappé que le second semestre a été riche en annonces de désengagement de la part de municipalités touchées par l’obligation, dictée par la déshérence des finances publiques, de faire des économies ; on a parlé dans les média de l’amputation des crédits alloués à des ensembles prestigieux comme les Arts Florissants ou les Musiciens du Louvre, mais nombre d’autres moins exposés vont sans doute en pâtir, tout comme certains festivals dont quelques-uns ont d’ailleurs déjà jeté l’éponge. Plus que jamais s’affirme le statut de parent pauvre qui est, en France, celui de la musique dite « savante », et les temps difficiles que redoutaient ses acteurs sont sans doute loin d’être terminés.

Malgré ces sombres perspectives, sans doute d’autant plus prégnantes que les mauvaises nouvelles ont semblé, comme le disait un ancien président de la République, voler en escadrille, je demeure surpris, de mon point de vue de petit observateur, par la vitalité réelle des musiciens et de certains labels. Pour qui prend la peine d’être curieux, c’est à dire d’aller au-delà de ce que proposent les vestiges des départements « classique » des majors qui, honnêtement, n’est propice qu’à donner des ulcères, la cueillette prend parfois des allures de moisson miraculeuse ; en France comme chez nos voisins européens œuvrent des hommes et des femmes mus par d’autres ressorts que ceux de la rentabilité immédiate et qui osent nous proposer de l’inouï, qu’il s’agisse d’airs d’Orazio Michi dell’Arpa ou de Giulio San Pietro de’ Negri, de sinfonie de Manfredini, d’opéras de Zamponi ou de Saint-Saëns, ou d’inédits signés Schütz, Laufenberg, Kuhnau ou Sehling. Il y en a pour toutes les sensibilités pour peu qu’elles aient envie de s’aventurer hors des autoroutes bien balisées dont les vendeurs de soupe ont tout intérêt à ne pas les voir s’éloigner. Il suffit simplement à chacun, à son niveau, de faire preuve d’un peu de courage, pas comme ce chef d’ensemble dont je lisais récemment les propos déplorant que les programmes seraient plus ambitieux si les décideurs cessaient de demander du Vivaldi à tour de bras pour être sûr de remplir les salles. J’ai envie de lui répondre que c’est à lui de se montrer force de proposition plutôt qu’ouaille docile et, avec ténacité et conviction, d’emporter la décision, car il est certain que la frilosité n’aboutira jamais à autre chose qu’à la tiédeur et que si l’on n’a pas le souci de proposer du nouveau au public, il y a fort peu de chances qu’il aille lui-même le chercher. Parce qu’il existe mille raisons d’espérer, je continuerai à écrire cette année, pour m’inscrire contre le « vite consommé vite oublié » qui est de mise dans les petits salons moutonnants sur les réseaux sociaux où se font et se défont les réputations mais aussi contre les sarcasmes de tous les Monsieur de Courtevue pour lesquels un critique, parce qu’il conserve un certain recul et ne se pâme pas à la moindre réalisation médiocre, est un être sans cœur qui démolit le travail des artistes. Ayant fait le choix, depuis que je m’exprime sur la musique, de ne jamais me livrer à l’exercice tellement facile qu’est la démolition afin de ne m’arrêter que sur ce que j’estime intéressant, je n’ai aucun état d’âme à renvoyer, sur ce point, ces petits marquis aux études qu’ils feraient bien d’entreprendre et au néant dont ils n’auraient jamais dû sortir. En votre compagnie, chers lecteurs, je souhaite entamer cette nouvelle année d’un pas ferme et vaillant, parce que je suis certain que de très belles surprises nous y attendent – les premiers échos sont prometteurs – et que nous aurons de magnifiques émotions à partager.

À vous et à ceux qui vous sont chers, je souhaite une chaleureuse et lumineuse année 2015.

Accompagnement musical :

Jacob Clement (Clemens non Papa, c.1510/15-1556), Fremuit spiritu Jesu, motet à 6

Huelgas Ensemble
Paul Van Nevel, direction

2015-01-01 Jacob Clement Huelgas Ensemble1 CD Deutsche Harmonia Mundi 88697780692. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

18 Comments

  1. Bonjour Jean-Christophe, je te souhaite une année remplie de belles rencontres et de surprises musicales et là je suis très égoïste car je sais que j’en profiterai ensuite avec bonheur ici, sur ton blog.
    Je suis enchantée de commencer cette première « écoute musicale » de l’année avec cet extrait que j’apprécie beaucoup.
    Tu as raison pour ces belles enluminures, c’est particulier à une époque et tes découvertes sont très diverses, merci pour ta réponse.
    Très belle première journée de l’année et à très vite.
    Bises amicales
    Annick

    • Bonsoir Annick,
      Tu n’es pas égoïste du tout dans ce que tu dis, au contraire : tes mots prouvent que tu as parfaitement compris la façon dont je fonctionne et combien les découvertes que je fais nourrissent ce que je propose ensuite sur le blog, parfois bien longtemps après.
      Je suis heureux que ce motet t’ait plu et ait accompagné agréablement quelques instants de ta première journée de l’année. Je te souhaite le meilleur pour 2015 : que ton parcours soit jalonné de découvertes, d’émotions et de bonheurs.
      Je te remercie pour ton mot et t’adresse de bien amicales bises.
      A très bientôt.

  2. Mireille Podeur

    1 janvier 2015 at 10:50

    Cher Jean-Christophe, merci pour votre belle page toujours si sensible et si riche. Si vous avez l’occasion d’écouter la petite chronique des voeux de François Morel sur Mediapart (http://www.dailymotion.com/video/x2dne2c_les-voeux-de-courage-de-francois-morel-sur-mediapart_news?start=2) , vous y trouverez ce que nous devons garder à l’esprit, la vision silencieuse des gens heureux. Je crois à cette force . Vous en faites partie. Belle année 2015. Mireille.

    • Chère Mireille,
      Figurez-vous que j’ai pu écouter les vœux de François Morel hier soir avant les officiels et que, pour le coup, ces derniers m’ont semblé plutôt fades en comparaison, malgré leur ton engagé.
      Je crois aussi qu’il faut toujours tenter de regarder ce qui nous élève et lui ouvrir les bras autant que nous le pouvons. Le travail des musiciens, le vôtre donc, fait partie de ce qui toujours nous porte en avant et pour ce cadeau, on ne les remercie jamais assez. Je le fais donc ici et, en vous remerciant pour votre mot, je vous souhaite le meilleur pour l’année qui commence.

  3. et les dais sont jetés ….
    C’est bien mal commencer, je sais que tu auras compris le double sens, je n’ai pu faire mieux après passus. Excellente traversée, avec ou sans attributs.
    Publiquement je t’embrasse sous le gui.

    • C’est commencer en demi-teintes, bien chère Marie, mais les perspectives de la fin de l’année 2014 ont été si plombées qu’il est bien possible que mon titre ne soit pas si faux que ça; 2015 pourrait bien être un « passage un peu rude » pour demeurer dans le domaine de l’euphémisme.
      Je pends une boule de gui imaginaire au-dessus de mon écran pour t’embrasser dessous 🙂

  4. Merci, et belle année pour vous et les visiteurs.

  5. Un bien bel article que celui-ci, et je te rejoins lorsque tu dis, que tu ne te livres jamais à l’exercice de « la démolition », c’est une bien belle qualité.
    Rappelle toi, je t’ai dis une fois que jamais je ne soulignais ce que je n’aimais pas, mais en revanche, je souligne toujours ce qui me semble beau 🙂 Le reste laissons nous aller à l’indifférence . Quant à ses marquis, qu’ils continuent de se regarder dans le miroir , c’est tout ce dont ils sont capables !
    La musique que tu as eu la gentille de mettre est très belle, beaucoup d’émotion , de tristesse, mais on ne peut s’empêcher d’y revenir …
    Alors mon cher ami Jean-Christophe, que cette nouvelle année soit harmonieuse et musicale , à chacun de nous d’œuvrer pour cela .
    Je t’embrasse .
    Tiffen

    • Il fallait marquer le coup pour le premier jour de l’année, chère Tiffen, et, tout en posant clairement les choses, définir les grandes lignes de l’année à venir. Ce billet est un peu tout ceci, rappel d’un chemin, esquisse d’un autre — un passage, là encore.
      J’aime beaucoup ce motet de Jacob Clement, car c’est une œuvre ambiguë, à la fois mélancolique et pleine d’espoir puisqu’elle s’achève sur l’image de la résurrection de Lazare — tiens donc, encore une histoire de passage 😉
      Je te souhaite naturellement le meilleur pour l’année qui vient et qui, je l’espère, sera pleinement favorable à tous les projets qui te tiennent à cœur.
      Je t’embrasse et te dis à bientôt.

  6. « Une des clés évidentes et secrètes de ce monde où nous vivons est qu’il passe son temps dans un éternel présent toujours en train de s’évanouir. Entre un avenir qui n’existe pas encore et un passé qui n’existe déjà plus se glisse une pure abstraction… qui est en même temps … la seule réalité ». Il en faut du temps pour comprendre certaines évidences ! Alors savourons les rappels des bonheurs du passé, ayons foi en ceux de l’avenir et surtout, pour le présent, gardons nos sens en éveil ; la vie est généreuse pour les esprits curieux. La preuve ; nous voilà embarqués à votre suite, Jean Christophe, dans une nouvelle aventure.
    Merci pour votre générosité, votre enthousiasme et aussi votre sincérité, c’est une qualité tellement réconfortante !
    Tous mes voeux vous accompagnent dans ce projet et dans tous ceux qui vous sont plus personnels.

    • La citation par laquelle vous avez choisi d’ouvrir votre commentaire, dont je vous remercie, Danièle, sonne très juste à mes oreilles et elle recoupe d’ailleurs ce que pouvaient écrire certains moralistes du Grand Siècle, pour lesquels j’avoue un fort faible. Il est, à mes yeux, extrêmement important de garder l’esprit ouvert au présent et si je me penche quotidiennement sur les productions du passé, l’avenir me préoccupe peu et, à vrai dire, de moins en moins; je tente simplement de faire qu’il ne jure pas trop avec les objectifs que je me suis fixés et qui sont modestes.
      Je suis heureux de vous retrouver sur Wunderkammern et j’espère que vous prendrez du plaisir à découvrir les partages qui viendront s’y ajouter au fil des semaines. Tous mes plus sincères vœux vous accompagnent pour cette nouvelle année; puisse-t-elle vous préserver dans tous les domaines de votre existence.
      Bien amicalement.

  7. Merci Jean-Christophe pour cette nouvelle chambre aux merveilles que vous venez d’ouvrir pour nous. Une excellente année 2015 à vous ainsi qu’à tous les aventuriers du site.
    Une année pleine de belle musique et de découvertes à venir, j’en suis sûre.
    « If Music be the food of love, play on » … et ne désespérons pas.

    • Je vous avoue, Sophie, que je suis assez peu du genre à désespérer et que je préfère voir les choses de façon positive : il ne fait nul doute que les mois à venir vont être difficiles pour le monde de la culture, en particulier celle que l’on dit « savante », mais je sais que ses acteurs ne sont pas du genre à céder aux coups du sort. Ils parviendront, j’en suis certain, à trouver les réponses adéquates à la morosité ambiante, d’autant plus facilement, peut-être, s’ils savent que nous nous intéressons à leur travail.
      Je vous remercie de suivre la nouvelle aventure que je vous propose et vous adresse mes meilleurs vœux pour l’année 2015.

  8. Je ne vais pas renouveler ici des vœux déjà échangés ailleurs et vous savez, cher Jean-Christophe, que je partage jusqu’au tréfonds les constats et les aspirations que vous formulez ici.
    Je veux juste vous dire mon émotion en découvrant votre duo musique et peinture : le bivium de Patinir qui, au seuil d’une année nouvelle, nous chuchote que « le pire n’est pas toujours sûr » et que le meilleur est à construire ; et le frémissant motet, admirablement interprété, avec ce deuxième superius qui répercute longuement, inlassablement, de bout en bout, le cri rappelant à la vie.
    Je vous embrasse très affectueusement.

    • Je suis sincèrement et profondément heureux de savoir que vous avez entendu ce dialogue entre peinture et musique, chère Marie-Reine, car il forme un contrepoint essentiel à mon texte, dont j’ai conscience qu’il a pu apparaître un rien pessimiste de prime abord. Je crois aux bonnes forces qui « rappellent à la vie » et à la petite voix qui murmure que « le pire n’est pas toujours sûr » comme vous l’avez vous-même si bien écrit, et ces infimes certitudes me permettent d’avancer et, à mon petit niveau, de batailler pour promouvoir les projets dans lesquels je crois.
      Je vous remercie pour votre soutien et votre attention, qui me sont très précieux.
      Je vous embrasse très affectueusement.

  9. Je suis en retard, très en retard…
    Malgré l’avenir un peu sombre dont vous faites état et qui s’est confirmé avec les derniers événements tristes et sanglants, ou du fait de leur survenue, je me manifeste sur cette page afin de vous faire connaître quelque chose, Jean-Christophe, du moins j’ose l’espérer, par optimisme et parce que j’aime partager ce qui me semble beau et enrichissant.
    Pour une fois, une fois au moins, j’aimerais que cela soit à moi et non à vous de faire découvrir quelque chose susceptible de vous plaire. Vais-je me tromper une fois encore ?
    Il me semble que la période médiévale vous tient à cœur… Une naissance récente :
    http://lafrancemedievale.blogspot.fr/
    blog tenu par Olivier Petit alias Patrimoine de Lorraine et La France quel patrimoine.
    Concernant le patrimoine français, je l’ai « relancé » précisément le 6 de ce mois et créer un blog le titille. Verra-t-il le jour cette année ? Qui vivra verra…
    L’avantage d’être en retard est de pouvoir profiter des écrits de mes prédécesseurs. Merci à Mireille Podeur car j’ai énormément apprécié les vœux de François Morel, à Tiffen et Danièle pour leurs commentaires auxquels j’adhère sans pour autant savoir m’exprimer aussi bien qu’elles, à Marie-Reine qui m’a fait prendre conscience de ce duo peinture et musique et, le plus important, merci à vous Jean-Christophe, pour tous ces partages qui n’ont pas de prix à mes yeux.
    Bons vents porteurs de succès en cette nouvelle année 2015 à Wunderkammern et à son auteur.

    • Mais non, Évelyne, vous n’êtes pas en retard et pour que vous ne culpabilisiez pas du tout, je le suis aussi pour vous répondre, ce que je vais tenter de faire au plus vite.

      La création d’un nouveau blog m’a effectivement effleuré dès cet été (et même dès le mois de mai), dans la mesure où je sentais que le format de Passée des arts et les attentes créées chez les lecteurs ne correspondaient plus exactement à ce que je voulais faire. J’ai tenté de changer les choses de l’intérieur, sans grand succès; la meilleure solution s’est donc avérée être de faire le pari (risqué) de tout recommencer, avec une formule plus ouverte, plus souple. J’ai la chance d’avoir quelques lecteurs fidèles qui ont immédiatement suivi et qui m’encouragent, comme vous le faites, ce dont je vous leur suis et vous suis reconnaissant.
      Je vous remercie également pour toutes ces bonnes nouvelles de création de blog(s) : il est important, à mes yeux, que cette forme d’expression persiste face au rouleau-compresseur des réseaux sociaux qui s’ils permettent de beaux contacts, encouragent le papillonnage, l’assuétude à l’immédiateté, la tendance à sur-réagir. Le temps d’un blog n’est pas le même, il est plus lent, plus posé.

      En vous remerciant une fois encore, je vous souhaite également le meilleur pour cette nouvelle année, tout particulièrement du point de vue de la santé.

      Meilleures pensées à vous.

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