Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Le tour de 2014 en cinq disques

Jan Davidsz de Heem Nature morte aux livres

Jan Davidsz. de Heem (Utrecht, 1606-Anvers, 1683/84),
Nature morte aux livres, 1628
Huile sur bois, 31,2 x 40,2 cm, Paris, Fondation Custodia

Pour tourner définitivement la page de l’année 2014, je vous propose aujourd’hui un choix parfaitement subjectif de cinq disques (et une réédition) qui me semblent avoir constitué des temps forts des douze mois qui viennent de s’écouler. Tous ces enregistrements, outre leur qualité artistique élevée, présentent la caractéristique commune de ne pas s’être contentés de vivre sur des acquis et d’avoir exploré une voie personnelle en termes de répertoire comme d’attitude. Bien entendu, cette sélection ne rend pas compte de toutes mes écoutes de 2014 : quelques autres réalisations réussies sont encore sur ma table de travail et je me réserve la possibilité de leur faire une place dans les chroniques de 2015, puisqu’un des avantages de tenir un blog indépendant est justement de ne pas dépendre strictement de l’actualité.

2014-26-12 Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerL’année 2014 a vu un certain nombre d’artistes ou d’ensembles faire leurs premiers pas devant les micros, certains plus brillamment que d’autres. Si l’interprétation des Pièces de clavecin en concerts de Rameau par Les Timbres (Flora) a rencontré la faveur méritée de la critique comme du public, si l’anthologie dédiée à Holborne par L’Achéron (Ricercar) s’est révélée pleine de savoureuses promesses, c’est le disque consacré à Sweelinck par Sébastien Wonner que je souhaite tout particulièrement distinguer, pour le courage qu’il a de proposer des œuvres finalement assez peu jouées au clavecin et pour la maîtrise dont il fait preuve à tout point de vue. Je résumais ainsi les choses dans ma chronique : « Au fond, ce récital, au-delà de l’intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l’interprétation proposée, est d’une indiscutable justesse, en ce qu’il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d’une ouverture la plus large possible aux différents langages d’une époque riche en mutations. » Au moment où l’on tresse déjà des couronnes à certain jeune claveciniste qui, s’il est loin d’être sans qualités, a encore tout à prouver, il me semble plus que jamais nécessaire d’accorder à un musicien de la trempe de Sébastien Wonner toute l’attention que son travail, et non sa façon de communiquer à son sujet, mérite.

Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d’après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

1 CD K617 7247. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Fantasia (à 3, g2)

L’année écoulée a également été riche en belles réalisations dans le domaine des musiques médiévales. Parmi les enregistrements qui leur ont été dédiées, deux explorant des voies opposées et complémentaires ont tout particulièrement retenu mon attention.

2014-12-26 Wolkenstein Cosmopolitan Ensemble LeonesLe premier est un florilège de chansons d’Oswald von Wolkenstein signé par l’Ensemble Leones qui démontre de façon éblouissante combien il est possible, en ne faisant aucune concession sur le sérieux musicologique, de produire des projets aboutis, vivants et passionnants, qui rendent compte avec une pertinence proprement fascinante d’une figure haute en couleurs du Moyen Âge tardif : « À l’image de l’itinéraire du compositeur qu’elle documente, cette anthologie est un voyage, sans temps mort, sans ennui, car la parfaite caractérisation de chaque pièce en fait un paysage nouveau et plein de surprises que l’on se plaît à contempler. Ajoutez à tout ceci une intelligence, un engagement et une émotion de tous les instants – si vous pensez que ni la musique médiévale, ni la langue allemande ne peuvent être touchantes et palpitantes, cette anthologie risque fort de vous conduire à réviser votre position – et vous obtiendrez tout simplement le disque Oswald von Wolkenstein à acquérir en priorité et un des plus beaux enregistrements de musique médiévale de l’année. »

Oswald von Wolkenstein (c.1376/77-1445), The Cosmopolitan : chansons

Ensemble Leones
Marc Lewon, voix, luth, cistre, vièle à archet & direction

1 CD Christophorus CHR 77379. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Wer ist, die da durchleuchtet (Kl 13)

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLe second est un projet un peu à part qui délaisse la tranquillité des cabinets d’étude pour aller vaguer par les chemins. La Camera delle Lacrime n’est pas, à proprement parler, un ensemble spécialisé dans le domaine médiéval ; il est, en revanche, particulièrement pointu dans l’exploration et la restitution des répertoires traditionnels et c’est de ce côté qu’il entraîne sa lecture du fameux Llibre Vermell de Montserrat : « L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. La réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. »

Llibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Ad mortem festinamus

Je souhaite achever ce rapide tour d’horizon des nouveautés marquantes de 2014 par deux publications qui, à mes yeux, apparaissent comme des confirmations.

gls_14_01_gesualdo_dgpk_rt_b03_cs3_ccLa première est celle de la place éminente qu’occupe, dans l’interprétation du répertoire italien de la fin de la Renaissance et du premier Baroque, La Compagnia del Madrigale. Après un époustouflant disque Marenzio, l’ensemble revient à Gesualdo, dont il avait déjà abordé l’univers avec un Sesto Libro di Madrigali d’anthologie, et livre une lecture proprement vertigineuse de ses Responsoria : « Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l’incarnent avec une ardeur qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu’ils mettent à susciter les images qu’il contient, comme s’ils nous contaient l’histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l’on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l’on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d’une intensité troublante. »

Carlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia

La Compagnia del Madrigale

3 CD Glossa GCD 922803. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

2014-26-12 Etienne Moulinié Meslanges Correspondances Sébastien DaucéLa seconde est celle du courage de l’Ensemble Correspondances qui poursuit, avec une ténacité inspirée, sa défense et illustration de la musique sacrée du XVIIe siècle français. Après le succès tonitruant de son premier disque pour Harmonia Mundi consacré à Charpentier, Sébastien Daucé aurait pu se contenter d’exploiter ce filon ; tournant le dos à la facilité, le chef a préféré se concentrer sur un compositeur moins enregistré, Étienne Moulinié, livrant ce qui est sans doute sa meilleure réalisation à ce jour : « L’avantage procuré par la stabilité de l’effectif dirigé par Sébastien Daucé est plus que jamais perceptible dans ces pièces dont la dimension intimiste exige de grandes qualités de cohésion et d’écoute mutuelle ; elles sont patentes ici, et les musiciens, sans rien renier de leur individualité, vont tous dans la même direction, ce qui permet à leur prestation de gagner une densité et une force qui serait peut-être plus difficile à obtenir avec une troupe plus disparate. Il faut dire que cette dernière est menée par un chef qui a pris le temps de mûrir son projet et conduit ses troupes avec une intelligence et une sensibilité indéniables qui trouvent leur aboutissement dans une attention envers les mots tout à fait remarquable. »

Étienne Moulinié (1599-1676), Meslanges pour la Chapelle d’un Prince

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, direction

1 CD Harmonia Mundi HMC 902194. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Veni sponsa mea, motet de la Vierge. A cinq

2014-12-26 Mala Punica Vertù contra furoreJe ne pouvais, enfin, pas passer sous silence la réédition des trois disques constituant le legs de l’ensemble Mala Punica pour le label Arcana, tant ces derniers, à la réécoute, n’ont pas pris la moindre ride et demeurent une source d’inspiration visiblement assez inépuisable pour les interprètes d’aujourd’hui : « Réécouter ou découvrir ces trois disques sera, pour les uns, un bain de jouvence, pour les autres, une révélation. On a parfois reproché à Mala Punica de forcer exagérément sur l’instrumentation des pièces et de laisser un peu trop la bride sur le col à l’improvisation. Peut-être, et encore ne faudrait-il pas évacuer trop facilement les expressions de l’imagination foisonnante de ce temps de l’Ars subtilior qui se rencontrent dans les autres arts, mais force est de constater que, vingt ans après leur parution, ces enregistrements gardent intacts leur fantastique pouvoir d’évocation, leurs couleurs parfois enivrantes, leur sensualité troublante, leur extraordinaire raffinement. »

Vertù contra furore, langages musicaux dans l’Italie du Moyen Âge tardif 1380-1420

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte & direction

Réédition par Arcana/Outhere music sous référence A 372 dans un coffret de trois disques qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Francesco Landini, Giovine vagha – Amor c’al tuo suggeto [instrumental]

16 Comments

  1. Cher Jean-Christophe, voilà que ça recommence cette année ! il faut sans arrêt zapper des Wunder que tu nous montre aux bas-fonds de ses ressources financières. Je m’assois un instant pour pleurer … de joie 😉 Bon dimanche Ô Roi du commentaire attractif.

    • Cher Cap’tain’,
      Je tiens à te rassurer (hum, ce n’est peut-être pas le verbe le plus approprié), je dois aussi passer mon chemin bien des fois, car mon portefeuille est très loin d’être extensible. Alors je fais, j’imagine, comme mes lecteurs : j’écoute, je réécoute, je trie, j’arbitre pour ne conserver que les disques qui me font réellement envie — difficile exercice 😉
      Merci pour ton mot et très belle fin de dimanche à toi.

  2. Point de disques vivants au XVIIème … Les livres avaient donc une telle vie qu’on devait en peindre la nature morte … Belle illustration et abondance.

    • Oui, très chère Marie, une telle vie et un tel prix aussi. J’aime beaucoup ce tableau qui me fait ressouvenir de la Fondation Custodia envers laquelle j’ai des affinités certaines.
      Merci pour ton mot 🙂

  3. Merci pour vos bons vœux. Depuis des années je suis votre feuillet et me délecte à vos trouvailles. Votre connaissance de la musique et votre plume sont des trésors dont je ne perds une seule miette.
    Merci encore de tout cœur de partager tant de raretés et de splendeurs avec nous.
    Cordialement,
    FE

    • C’est moi qui vous remercie pour vos encouragements et votre fidélité, deux choses particulièrement précieuses pour qui se lance, comme je le fais, dans une nouvelle aventure.
      Bravo à vous pour les belles correspondances que vous faites vivre sur votre blog : le dialogue entre les arts – la poésie en est un qu’on néglige trop aujourd’hui et qu’il est tout à votre honneur de faire respirer comme vous le faites – est une source de joie presque inépuisable.
      Bien cordialement.

  4. J’ai apprécié l’écoute de ces extraits ! je le confie humblement, pour moi, la vie est devenue pleine de sacrifices comme celui de ne plus pouvoir acheter ni écouter de la grande musique dans de bonnes conditions. Par contre j’ai un assez bon matériel informatique, mon seul luxe à présent, et avec toi je peux découvrir et entendre cette musique que j’aime.
    L’année commence donc à merveille, j’aime particulièrement le premier et dernier extrait.
    Très belle fin de journée et à bientôt avec mes bises amicales.
    Annick

    • Confidence pour confidence, Annick, je me restreins aussi pas mal dans mes achats de disques parce qu’aujourd’hui, comme beaucoup de gens, je dois jongler entre mes envies et la nécessité d’assurer les dépenses sans cesse grandissantes du quotidien. C’est d’ailleurs cette logique qui sous-tend mes chroniques : je ne recommande que des disques qui me semblent valoir la dépense et je propose des extraits pour que les lecteurs puissent se faire leur propre opinion car, aujourd’hui, à moins de vivre dans une certaine aisance, personne ne va dépenser 15€ pour une réalisation dont il n’aura pas pu se faire une idée auparavant.
      Je suis heureux, en tout cas, d’apporter de la musique jusqu’à toi et j’espère que tu connaîtras des temps plus faciles qui te permettront quelques petits plaisirs.
      Belle soirée à toi et des bises amicales.
      A bientôt.

  5. Club des Cinq, écris-tu ailleurs, mais Six Compagnons… Dont l’un accompagne avec bonheur certaines de mes journées par ses beaux mé(s)langes.
    Un autre me titille grandement d’acquérir. Et il ne s’agira pas là d’une simple fantaisie…
    J’ajoute, pour finir, que ce qu’il y a d’émouvant dans cette nature morte de 1628, c’est que l’artiste a su rendre ici bien vivants les livres…
    Belle soirée à toi, ami J.-Ch, et des bises.

    • Oui, mon ami, c’était un clin d’œil aux Trois mousquetaires et autres aventures où l’on se retrouve avec un personnage de plus qu’annoncé 😉 Je pense sincèrement que si tu venais à faire l’acquisition du disque de Sébastien Wonner, tu n’aurais pas à t’en repentir tant il est d’une haute et constante qualité.
      J’aime beaucoup ce tableau moi aussi et, comme je l’écrivais ce matin sur certain réseau, je suis heureux qu’y apparaisse toujours la même image, car seuls ceux qui feront le geste de venir jusqu’ici pourront profiter des choix picturaux dont tu sais quel soin je mets à les élaborer.
      Je te souhaite également une belle soirée et t’envoie des bises en te remerciant pour ton commentaire.

  6. Bonsoir cher Jean-Christophe,
    Le clavecin que je ne connais pour ainsi dire pas, je l’écoute avec beaucoup de plaisir . Et c’est un bien bel instrument, j’espère avoir la chance un jour de l’écouter en « vrai » et puis tu nous as gratifié d’un long extrait, tu as eu aussi la riche idée de remettre tes liens, un bien beau bonus pour écouter d’avantage .. Et cette huile sur bois aux riches couleurs ajoute au charme de cette jolie chronique , et grâce à ces liens , nous n’oublions pas Passée des Arts, qui même sans cela, restera un beau chemin parcouru ensemble .

    Inutile de te dire ce que je pense de cette musique médiévale, elle est tout simplement pour moi un pur moment de bonheur . Je viens de revoir avec plaisir la belle enluminure, tout n’est que beauté …
    Quant à Etienne Moulinié je me souviens de cette découverte , mais en novice que je suis, je m’abstiendrai de tout commentaire.
    Ah ! comme je me souviens de cette chronique ornée de lettrines absolument fabuleuses . Et cette musique qui transporte . Je ne sais pas si tes lecteurs, sont conscients de tout ce que tu donnes, moi je le suis, c’est pourquoi, je te dis un immense merci, pour cette chronique, pour ces liens remis, pour la musique et enfin pour l’ineffable bonheur que tu nous procures et pour ton indéfectible amitié.
    Je t’embrasse et t’envoie mille belles pensées…
    Tiffen

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Tu vois, une des choses que j’apprécie avec ce nouveau blog, c’est que contrairement au précédent, l’image principale choisie pour chaque billet n’est pas visible sur facebook; ça veut donc dire que tous les papillonneurs à la petite semaine qui sévissent sur ce réseau et font semblant de s’intéresser à ce qui s’y publie n’auront pas accès à ces tableaux que je me creuse pour proposer, à moins de venir jusqu’ici, bien entendu. Avoue que c’est dommage quand il s’agit d’une aussi belle œuvre que cette Nature morte aux livres que je trouve justement pleine de vie.
      Je te remercie donc bien sincèrement de t’être longuement attardée sur cette chronique et d’avoir donné ton sentiment sur ce qui la compose — tu as vu que notre cher Moyen Âge y est bien représenté.
      Merci aussi pour ton enthousiasme, c’est un carburant essentiel pour continuer à avancer.
      Je t’envoie plein de bonnes pensées et je t’embrasse.

  7. Merci Jean-Christophe.

  8. Vous savez combien j´aime la musique médiévale et celle-ci est de grande qualité.

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