Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Nous ne nous tairons pas

Christian Adams The Daily Telegraph 07 01 2015

Dessin de Christian Adams
The Daily Telegraph, 7 janvier 2015

Aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais jours n’auront été aussi sombres pour le Français que je suis que les trois qui viennent de s’écouler depuis que deux assassins ont froidement, méthodiquement exécuté cinq dessinateurs, deux policiers, une psychanalyste, un économiste, un agent d’entretien, un correcteur et un fondateur de festival réunis dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo. Le lendemain, 8 janvier, une policière tombait sous les balles, le surlendemain, quatre clients d’un supermarché casher étaient tués à leur tour, tout comme les trois coupables de ces dix-sept morts ; la boucle sanglante se refermait sur elle-même. L’émotion provoquée par ces trois jours d’horreur, propagée comme une traînée d’effroi au travers des médias et des réseaux sociaux, est rapidement devenue mondiale, entraînant des manifestations de soutien spontanées, souvent extrêmement émouvantes, dans de nombreux pays ; le slogan « je suis Charlie » a partout servi de signe de ralliement et d’exorcisme contre l’inqualifiable.

Je ne suis pas Charlie. Qu’on me comprenne bien, je n’ai pas de mots assez forts pour décrire le profond sentiment de dégoût qui m’a saisi devant cette série de meurtres et la tristesse infinie qui m’a envahi devant toutes ces vies massacrées, je ne vous raconterai ni mes sanglots ravalés, ni mes larmes versées, mais je ne suis pas Charlie. Tout d’abord, parce que me revêtir de ce nom serait me parer d’un talent que je n’ai pas, d’un courage qui me fait sans doute défaut et d’une gloire que je ne mérite pas. Ensuite, parce que cette expression, à la brièveté certes immédiatement parlante et fédératrice, est trop réductrice à mes yeux ; il y a eu, à ce jour, dix-sept morts, autant d’existences qui, si elles ne l’exprimaient pas toutes de la même façon, avaient toutes leur génie propre, qui celui du trait, ou de l’humour, ou de l’analyse, ou de la curiosité, ou de la serviabilité, ou de la tendresse ou de l’attachement à sa mission, toutes qualités égales dans l’absolu qui ne sauraient donc être résumées en un seul nom. Enfin, même si j’espère sincèrement que ces drames auront suscité chez beaucoup une prise de conscience durable qui guidera leurs actions futures, parce que cette formule a rapidement été adoptée par trop de gens comme un vêtement à la mode, un de ces colifichets bon marché qui finiront oubliés au fond d’un tiroir lorsque la saison en sera passée – n’a-t-on pas vu, dans tel ou tel rassemblement, des pancartes proclamant « Je suis Charly » ? –, transformant au passage les contempteurs d’hier en thuriféraires d’aujourd’hui. Pour toutes ces raisons, je ne suis pas Charlie, ce qui ne m’empêche pas de soutenir de toutes mes forces l’esprit de liberté qui a toujours présidé au travail de Charlie Hebdo, de penser à tous ceux qui ont été assassinés ces trois derniers jours, aux blessés, aux familles, mais aussi au formidable professionnalisme de ceux qui ont porté secours, protégé, défendu et s’interposeront encore demain s’il le faut.

Il ne fait guère de doute que des jours sombres nous attendent, parce qu’au sentiment du deuil et d’être en état de guerre s’ajoute le constat d’une unité déjà mise à mal par des politiques préoccupés avant tout par des calculs d’image et de carrière. Pour qui possède un tant soit peu de lucidité, il est hélas assez clair que ce sont les extrémistes de tout poil qui, en charognards avisés, vont faire bombance sur ce monceau de cadavres aux allures de manne. Finalement, ces armées infernales, quelle que soit la haine qu’elles professent l’une pour l’autre, se nourrissent mutuellement, espérant sans doute quelque affrontement final. En loden ou en djellaba, un extrémiste représente, à mes yeux, le même danger et je ne vois aucune différence d’intention entre les balles tirées par les uns contre les représentants d’une liberté d’expression d’aventure irrespectueuse et les anathèmes homophobes éructés par les autres il y a quelques mois sur les avenues du même Paris. Plus que jamais, l’heure est, pour moi, à la vigilance et à l’intransigeance envers ceux qui confondent patriotisme et nationalisme, religion et intégrisme, ceux prompts à désigner des boucs émissaires ou à se faire les chevaliers en fer-blanc d’un héritage français dont ils seraient bien inspirés, pour commencer, d’apprendre ne serait-ce que les règles de l’orthographe ou l’histoire culturelle dans toute sa richesse. À vous tous qui faites primer une foi bien souvent abâtardie, quel que soit le dieu que vous prétendez prier, sur le respect de la loi républicaine ou de la vie même, je veux dire que, la nausée surmontée, vous me donnez l’envie d’aller encore plus chez mon libraire ou à la bibliothèque, de m’attarder dans les musées, de m’asseoir dans une salle de concert, de poser un disque sur ma platine. Pour ne jamais céder à vos sirènes, je veux relire Érasme, Averroès, Maître Eckhart, Sénèque, Diderot ou Giordano Bruno, admirer avec encore plus d’attention la beauté et la fragilité du monde qui m’entoure, tenter de partager, par la parole ou par l’écrit, ce qui éveille ma curiosité et m’émeut — toutes ces choses qui diffèrent de moi et vous effraient tant. Vous pouvez nous freiner, nous humilier, nous moquer, nous briser, il se trouvera toujours un grain ignoré de vos saccages pour germer, croître et multiplier. Nous ne tremblons pas. Nous ne nous terrons pas. Nous ne nous tairons pas.

Accompagnement musical :

Ralph Vaughan Williams (1872-1958), Symphonie n°6 en mi mineur (1944-1947, première exécution le 21 avril 1948) :
[II] Moderato

London Symphony Orchestra
Richard Hickox, direction

Ralph Vaughan Williams Symphonies 6 & 8 HickoxSymphonies n°6 et n°8, Nocturne. 1 CD Chandos CHSA 5016 qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

43 Comments

  1. Tu auras remarqué que je n’ai pas pris cette photo de profil ; j’ai ressenti exactement la même chose que toi. Merci pour ces mots si justes.

  2. Tes mots sont très forts, merci d’avoir su écrire ce que beaucoup pense, j’en suis certaine.
    Ces mots blancs écrits sur fond noir nous ont surtout donné l’occasion d’exprimer au plus vite cette horreur sans nom, ils ont été partagés, écrits à la hâte avec des fautes, criés, brandis à bout de bras à défaut d’avoir l’imagination d’inventer un autre slogan. C’était surtout très important de réagir immédiatement pour ne pas montrer notre peur .
    On ne parle pas assez de toutes ces autres personnes comme tu l’as fait ici, merci pour eux. Que de larmes à présent, dans de nombreuses familles, parmi nous tous. J’avais du mal à comprendre pourquoi les miennes coulaient autant mais je voyais que je n’étais pas la seule, et çà, c’est nouveau. Signe que cette fois … il y aurait un après.
    Je me permets de recopier cette triste liste sur mon blog.
    A bientôt Jean-Christophe.
    Avec mes bises amicales,
    Annick

    • Pour moi, Annick, il était extrêmement important de n’oublier personne et j’ai hélas trop entendu, ces derniers jours, de regrettables omissions pour ne pas tenter de rétablir, à mon tout petit niveau, un semblant d’équilibre.
      Je ne suis pas très amateur de slogans, mais je reconnais que ce « Je suis Charlie » a eu un formidable pouvoir fédérateur porté par la rapidité de sa diffusion. On peut déplorer qu’il se soit mué ensuite en une sorte de rouleau compresseur en focalisant l’essentiel de la lumière sur la talentueuse équipe de dessinateurs de Charlie Hebdo, alors que nous sommes bien d’accord qu’une vie en vaut une autre.
      Je te remercie pour ton mot et t’adresse de bien amicales pensées.
      Je t’embrasse.

  3. Denise Herrmann

    10 janvier 2015 at 15:27

    Merci Jean-Christophe pour ce message. Je n’ai pas les mots qu’ils faut pour vous faire part de mon soutien et de mon partage.
    Bien amicalement.

    • C’est moi qui vous remercie de vous être arrêtée sur cet article, Denise, et d’avoir pris le temps de laisser ici une trace de votre passage.
      Avec mon amitié.

  4. Je vous remercie pour cet article qui me touche particulièrement

  5. Sujet brûlant … mais il faut éviter le piège de la fascination des flammes.
    Comme je partage vos ressentis, et, au fond, votre pessimisme !
    Car, après l’émotion, le choc ou la sidération, combien de questions seront posées pour comprendre le fondement de cette réalité, en démanteler les rouages ? On voit aujourd’hui une population toute entière éveillée par un brusque sursaut, muée par un même élan de compassion solidaire, collectif… vers quoi ? Qui sera à même de prendre les mesures décisives qui s’imposent pour changer véritablement les choses, pour avancer vers un incontestable mieux ?
    Je suis frappée et terriblement inquiète de constater d’un côté le peu de recul, d’autocritique, d’introspection d’une masse sociale et politique prête à s’engouffrer dans un goulet émotionnel et idéaliste, et d’un autre côté de voir se réveiller la voracité de ceux qui ont quelque chose à grappiller dans le chaos… La réalité est sûrement bien pire que ce je veux en percevoir et vous en faites un meilleur tableau !
    Alors oui, je vous suis, au musée, dans les livres, dans la peinture, dans la musique, je vous accompagne dans la contemplation des beautés du monde et dans le partage de ses richesses… et je m’en vais relire La violence et le sacré de René Girard.
    Merci Jean-Christophe, oui merci pour votre engagement lucide, pour votre parole libre et nourrie, pour le partage de vos connaissances. C’est le seul chemin vers ce mieux-être-ensemble auquel le monde aspire.

    Chaleureusement,
    Catherine

    • Ce billet a failli ne jamais exister, Catherine, car j’avais prévu, au départ, de faire silence sur ce sujet par respect pour les morts et pour ne pas risquer de m’enferrer dans de vaines polémiques. Si j’ai franchi le pas, je le dois au vieux Sénèque, dont j’ai entamé, dès le 8 janvier, la relecture des Lettres à Lucilius, dont les vigoureuses exhortations m’ont incité à ne pas me taire.
      Je partage largement vos constats, même au soir de cette journée qui a vu tant et tant de personnes arpenter les rues pour affirmer leur attachement à la démocratie et à la liberté d’expression, et j’ai envie, tout comme vous, de dire « et maintenant ? » Que va-t-il naître de cette vague d’émotion ? Celle-ci ne va-t-elle pas s’éventer maintenant qu’elle a été portée à son paroxysme ?
      Je suis suffisamment (stupidement ?) idéaliste pour penser que la culture, dans toutes ses dimensions, est un des éléments essentiels pour faire barrage à cette barbarie qui plonge ses racines dans un terreau d’ignorance, et qu’il convient plus que jamais de la promouvoir largement, en inscrivant cette action dans la durée, cette continuité qui fait tellement défaut au monde d’aujourd’hui qu’on a l’impression qu’il ne sait avancer qu’en hoquetant.

      Je vous remercie pour votre commentaire et pour me donner acte d’un engagement (un mot qui n’est pas neutre pour moi) que je compte bien maintenir. Ne doutez pas que vos encouragements m’apportent une énergie précieuse pour poursuivre ce chemin.

      Avec ma sincère amitié.

      • Est-ce un stupide idéal de croire que le passé nourrit l’avenir, que la curiosité, le partage des connaissances est essentiel pour combattre la peur et l’intolérance , que la continuité est vitale pour préserver notre humanité ? Je préfère y voir du bon-sens…
        Oui, notre temps, très adepte de la rupture et de l’immédiateté volatile, nous raconte que la contemplation d’un tableau ou la lecture des textes anciens ne sert à rien d’autre qu’à abreuver une satisfaction élitiste; il voudrait bien nous faire croire que la liaison avec les savoirs ancestraux est inutile à la modernité, que le respect de l’héritage est une vieille valeur poussiéreuse…. Les générations à venir risquent de le payer cher.
        Mais il y a encore aujourd’hui, heureusement (et demain je l’espère !), suffisamment de personnes pour savoir que cultiver la terre et l’esprit chaque jour dans la continuité des temps et le respect du vivant est la « vraie sauvegarde » de l’humanité — je reprends les mots de Jaurès qui disait ceci:
        « Le plus grand danger à l’heure actuelle n’est pas, si je puis dire, dans les événements eux-mêmes. […] Il est dans l’énervement qui gagne, dans l’inquiétude qui se propage, dans les impulsions subites qui naissent de la peur, de l’incertitude aiguë, de l’anxiété prolongée. […] Ce qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrière. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l’avenir. »
        Jean Jaurès – Extraits de son dernier article dans L’Humanité du 31 juillet 1914

        Haut les coeurs Jean-Christophe !

        • Si l’on se fonde sur les règles qui régissent notre époque, Catherine, tout ce à quoi nous accordons du prix, vous et moi, ne présente effectivement que bien peu d’intérêt et je crois, tout comme vous, que l’on n’a pas fini de se repentir d’avoir construit la modernité sur du sable. Vous avez raison de rappeler les mots de Jaurès, que l’on gagnerait méditer, en particulier dans les heures sombres que nous vivons. Mais qui osera lever le nez de l’immédiateté des émotions ? Trop peu de gens, j’en ai peur. Tout comme vous, cependant, je veux garder la foi en un demain que nous pouvons tous, chacun à notre petit niveau, contribuer à façonner et à rendre meilleur.
          Bien amicalement à vous.

  6. Un cartoon comme un drapeau blanc (j’interprète probablement le message de manière erronée, c’est pourtant ce que je veux voir, pas le noir de la haine). Et le choix d’une symphonie d’après-guerre, magnifique.

    • C’est le vide que voulait signifier l’artiste, bien chère Marie, même si ta symbolique du cessez-le-feu me va bien dans l’absolu. Merci d’avoir relevé ce qui convenait pour la musique : ce choix-ci est au moins aussi important que mes mots.

  7. Non nous ne nous tairons pas, nous continuerons à avancer à sortir, à chanter, à danser, à aimer bref : à vivre dans la lumière et non dans la peur.
    Bonne soirée mon ami

    • Tu as tout à fait raison, mon ami, c’est la vie qui aura le dernier mot et pas ceux qui en font si peu de cas. Vivre sans oublier, vivre intensément.
      Merci pour ton mot et belle soirée à toi.

  8. didelez michelle

    10 janvier 2015 at 18:39

    Merci d’avoir pris la peine de partager vos idées, merci d’avoir les mots pour dire clairement, avec justesse, nuance et sensibilité des pensées que, moi comme d’autres -j’imagine-, entrevoyons sans arriver à les formuler.
    J’ai beaucoup apprécié que vous évoquiez l’unanimité illusoire, les intégrismes de tout poil « en loden ou djellaba », que vous pensiez que ce sont les différences qui soient source d’émotion et de réflexion.

    N.B. j’ai hésité sur des accords et des terminaisons, dans ce mot, pourtant court; je crois donc que si l’orthographe reste une marque bienvenue de rigueur et de politesse, elle ne doit quand même pas constituer un frein pour la transmission d’un message.

    Michelle

    • Je vous remercie, Michelle, pour votre intervention qui me conforte dans le choix que j’ai fait d’écrire cet article, dont quelques personnes m’ont effectivement dit et écrit qu’il leur avait permis de mettre des mots sur des ressentis qu’ils ne parvenaient pas forcément à formuler clairement. Rien que pour cette raison, il n’aura pas été complètement inutile.
      Comme vous l’avez compris, je ne suis pas un partisan de l’uniformité qui constitue, à mes yeux, une négation totale de la curiosité qui nous pousse à ne pas nous contenter de certitudes dont un examen un tant soit peu attentif montre souvent à quel point elles sont fragiles et discutables.
      Pour ce qui est de ma remarque sur l’orthographe, elle visait surtout ceux qui s’érigent en défenseurs d’une culture dont ils ignorent souvent les fondements (ne parlons pas des subtilités), ce que je trouve d’autant plus déplorable que ce sont généralement les mêmes qui se montrent les plus vindicatifs et les plus satisfaits d’eux-mêmes.
      Bien cordialement.

  9. Je viens de lire ces beaux mots, non nous ne nous tairons pas !!!!
    Mettre « je suis Charlie » c’était dire, vous ne l’avez pas tuez, nous sommes tous des Charlie, nous restons debout, et rien ne nous fera plier . Ils ont assassiné de belles personnes, et nulle prétention de ma part, mais c’était tellement horrible, les mots sont tellement pauvres dans ces moments là ..
    Je ne cherche pas à m’excuser de quoi que ce soit, j’ai réagi avec mes « tripes » , ma sensibilité !
    Non je ne suis pas Charlie, mais quand les mots manquent, quand l’incompréhension ,l’effroi , la rage, la colère et la peine , oh oui cette peine immense qui ne me quitte pas, et bien j’avais besoin de mettre des mots, et le « je suis Charlie » était pour moi une manière (bien pauvre je te l’accorde) de rendre hommage à ceux qui sont tombés .
    Je sais que ces journées resteront gravées à jamais dans ma mémoire.
    Je n’ai pas honte de dire que mes larmes ont coulé en te lisant et en écoutant cette musique ..
    Je t’embrasse bien fort cher Jean-Christophe
    Tiffen

    • Que celui qui n’a jamais réagi sous le coup de l’émotion te jette la première pierre, chère Tiffen. Tu peux laisser ton armure longtemps au vestiaire, ce n’est pas demain que tu essuieras le moindre caillou 😉 Je comprends donc tout à fait la logique qui a été la tienne, d’autant que ce slogan avait tout pour devenir immédiatement fédérateur. J’ai préféré, quant à moi, afficher dès le départ « je soutiens Charlie Hebdo et la presse libre », sans doute parce que j’ai plus naturellement tendance à me positionner en retrait alors que tu es une battante; l’essentiel, et sur ce point il n’y a aucun doute possible, demeure que nos réactions aient été sincères.
      Pour moi aussi, ces événements auront, au même titre que l’embuscade d’Uzbin en août 2008, constitué une blessure et je n’oublierai pas ces trois jours aux rougeoiements d’enfer, tout comme je suis conscient (et c’est aussi ce que dit la musique) que la menace continue à planer sourdement.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort moi aussi.

  10. C’est très étrange, ce curieux hasard. Ce matin j’écrivais, aussi, « Je ne suis pas Charlie ». Pour des raisons qui sont strictement similaires aux tiennes. Mais en peinant toutefois, moi, à les verbaliser ainsi que tu l’as fait. Je ne parvenais pas à exprimer mon malaise, cette confusion en moi face, je ne sais trop de quelle manière le formuler, à cette sorte de bouillonnement nébuleux qui suit l’ignominie.
    Tu me pardonneras je l’espère ce bref commentaire que tu ne publieras, cela va de soi, que si tu le juges opportun. Des années ont passé, je me suis donc autorisé exceptionnellement ces quelques mots venant d’une âme apaisée et sereine.
    Que ton chemin, à toi aussi, demeure à présent beau et paisible. Bonne route JC.

    • On devient quelquefois sans le savoir le messager des émotions des autres parce qu’une phrase que l’on va dire ou écrire va subitement correspondre exactement à ce qu’une personne que nous connaissons ou non pense et peine à formuler précisément. Il m’est moi-même arrivé trop de fois de m’arrêter sur le passage d’un livre en m’exclamant intérieurement « voilà ! » pour ne pas comprendre ce qui arrive quand c’est une de mes phrases qui endosse ce rôle de vecteur pour la pensée d’autrui.
      Je te remercie, Ghislaine, pour ce commentaire inattendu, accueilli avec une joie sereine. Il m’est doux de penser que le soleil brille pour tout le monde et c’est sur cette image apaisée que je souhaite, non sans te préciser que tu es naturellement la bienvenue ici, t’adresser un bien amical salut.

  11. Merci, ami Jean-Christophe, pour ce texte si fort, si clair et digne en des temps qui ne le sont pas toujours. Merci pour cette réflexion que je partage radicalement, furieusement.
    Mais pas tout à fait totalement. Car sur un point, une expression, je suis en désaccord : non, nous ne sommes pas « en état de guerre » comme tant de politiques et médias voudraient nous le faire croire. 3 dingues ne font pas une armée. 17 morts ne font pas une guerre. Nous ne sommes ni en Syrie, ni au Pakistan, ni en Irak ni en Lybie. La guerre est autre chose, contrairement à ce que rabachent des médias complices de politiques de l’effroi. Nous sommes « en état de choc », comme si – annoncée depuis des mois – l’irruption de la terrible réalité du terrorisme nous prenait de court. Mais non : nous savions que cela allait arriver, y compris à notre in-su. Oh, ni la forme, ni l’horreur, bien sûr. Mais après les interventions françaises en Lybie, en Syrie, au Mali, en Afghanistan, croyait-on que nous serions à l’abri d’une cage de verre ? Là se mène la guerre, dans ces pays. Pour le moment, elle n’est pas sur notre sol. La guerre, c’est autre chose. Si nous faisions la guerre aux mots, afin de leur rendre leur véritable signification ?

    • Cher Marc,

      C’est moi qui vous remercie d’avoir accordé de votre temps et votre attention à ce texte et de lui avoir, en plus, offert un commentaire.
      Je maintiens l’expression d’état de guerre, car je vous affirme c’est le mien, certes pas d’un point de vue géopolitique, où tant de leviers nous échappent, mais dans d’autres domaines : guerre contre l’ignorance, contre la paresse intellectuelle, contre le mépris de l’autre, contre l’oubli. Ces combats-ci sont à la portée de qui le souhaite, y compris des minuscules que nous sommes. Et pour ce qui est des mots, je reprends votre souhait à mon compte : pesons-les, pensons-les avant qu’ils franchissent la barrière de nos dents ou filent sous nos doigts. Ce sont des armes d’une puissance dont nous ne nous représentons parfois que très imparfaitement la puissance de nuisance et parfois aussi, heureusement, d’éblouissement.

      Amicales pensées à vous.

      • Dans ce sens, cher Jean-Christophe, je serai plus d’accord avec vous. Reste que je parlerai plutôt d’un combat, sans cesse recommencé – non pas débuté le 7 janvier au matin, mais depuis si longtemps. Un état de combat citoyen permanent en somme.
        Pensées chaleureuses.
        Marc

        • Nous sommes tout à fait d’accord, cher Marc, la lutte n’a pas commencé le 7 janvier dernier, même si, à mon avis, cette date est appelée à marquer une étape lourdement symbolique dans ce processus. Je retiens tout particulièrement votre expression « d’état de combat citoyen permanent » à laquelle j’adhère et pour laquelle vous demeurez pour moi un modèle.
          Avec ma gratitude et mon amitié,
          Jean-Christophe

  12. Impro sur peur

    Peur des jours
    Peurs des mains sans velours
    Peur des nuits brodées de vautours
    Peur de toi
    Peur des songes qui ne viennent pas
    Peur des sages peur des fous
    Peur d’un demain sans visage peurs des hommes loups
    Peur de moi moitié homme moitié roue
    cinquième roue, peur de tout
    Peur du vide dans mes bras
    Peur que mon cœur lâche dans un sommeil las
    Peur qu’on m’offre des magnolias,
    un amour lové dans mon ventre en amas…sec plat
    Peur qu’on voit sur mon âme un bleu Lilas
    Peur que ma peau me trahisse
    Peur que la douleur en public ne crisse
    Peur que je perde le chemin des lys
    Peur que je pisse dans mon froc
    Sous le choc de mes aveux… qui glissent
    Peur des jours
    Peur des mains sans velours
    Peur que j’aime mon anathème
    Peur qu’on m’enferme
    Peur de l’asile
    Peur du noir indélébile
    Mots mes Maux
    libre de ©

    • Je n’ai pas grand chose à ajouter à votre texte, si ce n’est pour vous remercier de l’avoir posté ici.
      Merci d’avoir prolongé mes lignes avec vos mots et votre sensibilité.

  13. Merci à vous, Yvan.

  14. Aucune ambiguïté possible : tout est limpide, simple, écrit avec modestie et dans le respect de tous.
    Remarquable d’honnêteté, de franchise, de sincérité, touchant à vous donner envie de pleurer sans se répandre tant les mots sont justes, les émotions extériorisées et contenues à la fois : telle est la perception que j’en ai après avoir parcouru plusieurs fois ce billet afin que rien ne m’échappe.
    A chacun(e) la liberté de trouver son chemin, sa vérité après vous avoir lu.
    Je ne suis pas Charlie pour les mêmes raisons. Merci Jean-Christophe car vous avez exprimé avec justesse et justice ce que j’ai dans la tête et dans le cœur, un moment intense et personnel que je partage dans son intégralité.
    Sincèrement,
    Evelyne

    • S’il y a une chose qui me touche dans la façon dont vous recevez mon texte, Évelyne, c’est qu’outre la sincérité qui m’a animé durant sa rédaction, vous me donnez acte d’y laisser toute latitude à qui le lit pour y trouver sa propre voix. Cette liberté est, à mes yeux, absolument essentielle, c’est elle qui m’anime également dans mes chroniques : je ne parle qu’en mon propre nom et laisse l’autre agir comme bon lui semble avec ce que je lui propose.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et réponds bientôt aux autres que vous avez eu la gentillesse de déposer ici.

  15. Bonsoir Jean-Christophe,
    je te rejoins sur bien des points et si je me laissais aller je serai plus ironique, s’abstenir sera plus correct.
    Je ferai seulement remarquer qu’on a l’équivalent d’un « Charlie » tous les deux jours toute l’année, tous les ans, sur la route, sans soulever la moindre émotion qu’une énumération comptable, la plupart du temps à cause de l’alcool ou la vitesse. Pourtant quand les forces de l’ordre veulent faire respecter les simples règles de sécurité, on les accuse d’abus de pouvoir ou de « faire de l’argent » … quand aux bonnes résolutions des conducteurs (et cyclistes et piétons), … les quoi ? faut pas rire quand même ! les accidents voyons c’est pas nous !
    Désolé c’est pas gai non plus, tâchons alors de reprendre une semaine musicale.

    • Bonsoir cher Capitaine,
      Je te suis parfaitement dans ton raisonnement et je déplore également que l’on oublie aujourd’hui trop facilement les drames ordinaires au profit de ceux qui sont, au sens propre du terme, extraordinaires. Tu remarqueras d’ailleurs qu’en ce mardi soir où je te réponds, certains des dix-sept morts ont été assez largement escamotés et que personne ne donne la moindre nouvelle des blessés — les sujets ne sont sans doute pas ou plus assez vendeurs.
      Merci pour ton commentaire qui fait honneur à ta franchise proverbiale et à très bientôt, en musiques.
      Amitiés.

  16. Félicitations Jean-Christophe pour cette chronique qui vient à bon escient nous rappeler la diversité des personnes qui ont péri lors de ces actes atroces. Il est important de ne pas se laisser piéger par les travers réducteurs de médias où on ne peut pas développer un sujet, une idée plus de quelques minutes, voire quelques secondes sans être systématiquement recadré par le timing, le rythme effréné de la diffusion de l’information.

    Je voudrais au passage vous féliciter pour la nouvelle aventure que représente Wunderkammern et vous confirmer à quel point Passées des Arts a contribué à faire découvrir des compositeurs et des interprètes, notamment dans les répertoires de musique ancienne, que les médias « institutionnels » se plaisent à ignorer superbement, pour nous servir, quant à eux, inlassablement la même soupe, maintes fois réchauffée.

    Longue et belle vie à Wunderkammern !

    Amitiés

    le poisson rêveur

    • S’il y a bien une chose qui me préoccupe dans le monde comme il va aujourd’hui, Philippe, c’est le rapport de plus en plus distendu qu’il entretient avec la mémoire, et je constate que si l’on commémore beaucoup aujourd’hui, on se souvent finalement bien peu, une fois l’émotion de l’instant évaporée; les réseaux sociaux nous offrent un parfait exemple de ce papillonnage émotionnel, avec ces événements qui se dégonflent aussi vite qu’ils ont enflé, et je suis déjà curieux de voir ce qui restera de tout ce qui nous a profondément bouleversés durant la semaine passée dans ne serait-ce que six mois.

      Je vous remercie pour les vœux que vous formez envers Wunderkammern, qui est un gros pari après la belle aventure de Passée des arts. Vous savez mieux que moi toutes les questions qui peuvent se poser, et notamment celle de savoir si les lecteurs seront fidèles au rendez-vous. J’accueille donc votre commentaire comme un heureux augure et je vous remercie d’avoir pris le temps de le déposer ici.

      Amitiés,

      Jean-Christophe

  17. « Le Monde est grand. Tous peuvent y vivre. » Garcia Lorca

    • Vous avez tout à fait raison, Michèle, d’en appeler au souvenir de Garcia Lorca qui a lui aussi payé sa liberté de sa vie.
      Un acompte de mercis ici, d’autres viendront vite.

  18. Cher Jean Christophe,

    Je vais citer un des grands blessés de Charlie, Fabrice Nicolino. Il vient de publier de nouveau sur son blog Planète sans visa ( http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=1862 ) et c’est la fin de ce post .

     » Nul ne savait qu’il existe encore dans ce pays une société vivante et fraternelle. Amorphe en apparence, gorgée de pub et de télé, se battant à l’occasion pour un téléphone portable, obsédée par les écrans plats et les bagnoles dernier cri, la France vient de montrer le visage du bonheur commun. À la stupéfaction générale. La tragédie qui nous a frappés a réussi l’impossible : créer de l’harmonie avec les gestes et les mots de millions de personnes anonymes. Le grand fleuve rentrera dans son lit, mais on se souviendra que la crue régénératrice n’est jamais loin de l’étiage.

    La meilleure part de nous vient de montrer ce qu’était la beauté. Ce qu’était la Beauté. »

    Je pense que vous serez en plein accord avec cette dernière phrase; pour moi, vieux naturaliste en retraite, la Beauté je la recherche constamment dans l’Art et la Nature.
    Merci de me permettre de continuer cette quête avec votre cher Cabinet de curiosités Wunderkammern.

    • Cher Jean-Pierre,

      Je comprends tout à fait l’optimisme de Fabrice Nicolino et j’aimerais y souscrire pleinement en me disant que quelque chose s’est levé qui ne s’éteindra pas. Entre nous, je n’en suis pas bien certain et, depuis une semaine, ce sont plutôt des fissures que je vois apparaître un peu partout, ce qui n’est pas sans me rendre un peu amer et d’une confiance très mesurée en l’avenir.
      Je suis, comme vous, un chercheur de beauté et les arts en règle générale mais aussi le spectacle de la nature (j’avoue ici mon amour pour les plantes, les arbres, les paysages) m’en apportent autant que j’en ai besoin. J’espère pouvoir continuer à partager longtemps avec vous ici toutes ces belles choses qui nous réunissent.

      Un bien sincère merci pour votre mot et tous mes souhaits de bonne soirée.

  19. Cher Jean-Christophe,

    Dans un premier souffle, merci pour votre correspondance musicale qui permet au lecteur d’entrer dans des découvertes en lui prenant la main mais tout en lui laissant l’élégance de le laisser formuler ses propres réponses. Votre cher Sénèque eut été heureux d’une si subtile générosité.

    Dans un deuxième souffle, merci de m’avoir fait découvrir un de vos alter ego, l’Audience du Temps.

    Dans un troisième souffle, merci pour la teneur de votre témoignage exprimé dans ce billet et pour lequel chacune des personnes me précédant en a si bien retranscris la teneur.

    Dans un quatrième souffle, soutenir « je suis Charlie » ne signifie pas pour autant « je suis pour les provocations ou les blasphèmes ». Affirmer « Je ne suis pas Charlie » ne signifie pas « je ne crois plus au vivre-ensemble ». Face à la barbarie soudaine, ne serait-ce pas cette nécessité d’une réponse aussi soudaine, donc nécessairement réductrice, qui a accouché de ce « je suis Charlie » afin de réaffirmer qu’assassiner une personne pour son idéologie, sa religion ou un dessin (!) = c’est assassiner une personne. Ces vérités « évidentes » et abruptes n’entrent peut-être pas dans une problématique toute autre dans laquelle la culture est la recherche de l’extinction, de l’éradication du sentiment barbare. Énoncé plus prosaïquement, n’avons-nous pas rencontré des grands érudits et connaisseurs de moralité qui furent d’ignobles personnages (l’histoire en est peuplée) et des personnes sans instructions ou possédant un bien faible bagage culturel sachant pour autant vivre en conscience du bien et du mal (l’histoire en est dépeuplée). Si je devais illustrer ce qui précède par une approche personnelle, je soulignerai qu’être chrétien, ce n’est pas la rencontre avec une morale mais avec une grâce. Bref, il faut être présent dès aujourd’hui au combat, le plus dérisoire soit-il à sa petite échelle, pour être présent plus tard à la victoire contre cette barbarie.
    Dans un dernier souffle, et paraphrasant un homme ayant connu cette vérité qui est que les plus grand champs de batailles sont surtout en nos esprits, si tout m’est permis dans ce combat, tout n’édifie pas…

    Merci à vous, Cher Jean-Christophe,
    Francois

    • Cher François,

      Je vous suis très reconnaissant pour votre long commentaire qui introduit des nuances auxquelles je suis sensible et qui ont souvent manqué dans les réactions autour de ces trois terribles journées de janvier qui ont bouleversé la France et au-delà. La primauté était à l’émotion et si l’on peut déplorer qu’elle ait été assez univoque (je me méfierai toujours des slogans), il était sans doute essentiel qu’elle s’exprimât pleinement.

      Je vous rejoins absolument sur la dialectique que vous établissez en rappelant que l’on peut être un grand esprit abominable et un esprit faible (ou tenu pour tel) lumineux; c’est ce que j’ai tenté d’introduire dans mon texte en rappelant que chacune des vies fauchées avait son génie propre et qu’aucune ne pouvait donc être tenue pour supérieure aux autres. Nous nous retrouvons également sur ce que vous dîtes au sujet du fait d’être chrétien et l’une des choses qui me navrent le plus aujourd’hui est de voir à quel point les gens sont prompts à donner des signes extérieurs, généralement revendicatifs, trop souvent haineux, de quelque chose qui est avant tout une aventure intérieure.
      L’idéaliste que je suis sans doute croit intimement au fait que chacun peut faire quelque chose pour désassombrir le monde, même à un niveau minuscule, car qui sait, au fond, si la touche de lumière qu’il apporte ne sera pas décisive ? Mais nous sommes d’accord pour dire que pour construire quelque chose d’un tant soit peu consistant, il faut bien choisir ses matériaux.

      Je finis en vous disant que je suis heureux que mes petites chroniques vous permettent quelques découvertes tant ici que sur les blogs amis – et L’Audience du Temps fait vraiment de l’excellent travail – et que vous me donniez acte de proposer sans contraindre; cette dimension de liberté est absolument essentielle à mes yeux.

      Encore merci pour le temps que vous avez passé ici.

      Jean-Christophe

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