Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Cinquante fulgurances de Scarlatti. Sonates pour clavecin par Pierre Hantaï

Luis Egidio Melendez Nature morte aux citrons et au pot de miel

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716-Madrid, 1780),
Nature morte aux citrons et au pot de miel,
troisième quart du XVIIIe siècle (avant 1771)
Huile sur toile, 35 x 48 cm, Madrid, Museo nacional del Prado

Nous vivons une époque pleine de paradoxes. À la fin du mois de janvier se déroulera la vingt-et-unième édition de la désormais incontournable Folle journée de Nantes, grand messe très médiatisée qui, si certains points de sa politique peuvent sembler discutables, a au moins le mérite d’abolir en grande partie les barrières entre un public non ou peu initié et la musique dite « classique. » Intitulé « Passions de l’âme et du cœur », le cru 2015 s’est donné pour fil conducteur les compositeurs de la « génération 1685 », Bach père, Händel et Scarlatti fils, et offre, en parallèle des concerts, un certain nombre d’enregistrements publiés par le label du fondateur de la Folle journée, Mirare.

En regardant ces derniers, j’avoue avoir été très surpris de découvrir, outre deux Bach au piano annoncés respectivement les 27 janvier et 10 mars, que le disque officiel de cette manifestation serait un récital de sonates de Domenico Scarlatti là aussi confié à une pianiste, Anne Queffélec, et d’ores et déjà adoubé par une partie de la presse officielle. Je finis réellement par me demander quel est l’objectif poursuivi par l’éditeur en privilégiant de façon aussi écrasante des interprétations de musique baroque sur un instrument pour laquelle elle n’a pas été conçue et si un certain opportunisme commercial ne lui fait pas perdre de vue que lui incombe également une mission pédagogique, notamment auprès de la frange la moins informée du public, celle qui va acheter ces disques en étant persuadée, de toute bonne foi, que l’on composait pour le piano au XVIIIe siècle, ce qui n’est évidemment pas le cas. A-t-on peur que le clavecin la rebute ? Il est certain que si l’on n’éduque pas son oreille, elle ne risque pas d’apprécier un jour cet instrument qui est pourtant, lorsqu’il est touché avec talent, le mieux à même de rendre compte de la pensée des compositeurs qui ont écrit pour lui, de leur univers mental, de la singularité de leur langage. Pour ce qui regarde Scarlatti, cette démarche est d’autant plus incompréhensible que Mirare vient tout juste de rééditer, en coffret à prix doux, un des fleurons de son catalogue, les trois disques consacrés à ce musicien par Pierre Hantaï.

Il n’est guère surprenant qu’un compagnonnage se soit noué de longue date entre ces deux esprits ombrageux, puisque, sauf erreur de ma part, le premier récital soliste du claveciniste, enregistré pour Astrée en juin 1992 (E 8502), était justement consacré au Maître de musique de Maria Barbara, son élève devenue reine d’Espagne en 1729. Dix ans plus tard, Pierre Hantaï remettait l’ouvrage sur le métier en gravant, à chaque reprise à Haarlem, un premier volume de dix-huit sonates, puis un deuxième de seize en 2004 et enfin un troisième de seize également en 2005, formant un parcours revendiqué à la fois comme un choix subjectif et d’excellence, loin de toute tentation d’intégrale, « cadeau empoisonné que l’on fait aux compositeurs en rendant l’écoute de leur musique fastidieuse voire impossible » d’après les propres déclarations de l’interprète reproduits dans le livret des tomes 2 et 3.

Domingo Antonio de Velasco Domenico ScarlattiLe premier récital, dont l’audace avait dérouté – décoiffé, serait sans doute plus juste – une partie de la critique officielle (je me souviens encore du petit air outré-pincé de l’inénarrable Coralie Welcomme qui sévissait alors à Répertoire), jetait d’emblée les bases qui allaient devenir les constantes de toute l’entreprise et gagner en profondeur à mesure de son avancée. On demeure toujours, plus de dix ans après la parution de ce triptyque, étonné par la prise de risques permanente qu’autorisent tant des moyens digitaux qu’intellectuels et musicaux de première force, enthousiasmé par l’engagement sans faille et pas seulement dans les moments de virtuosité ébouriffée, car il y a, chez Pierre Hantaï, une façon de faire saillir l’expressivité des sonates plus nostalgiques et de donner une vraie densité aux silences proprement stupéfiante, durablement séduit par ce Scarlatti fantasque qui claque et qui chante, qui écume et explose avant d’aller, l’instant d’après, sangloter à l’écart, par ces rythmes irrésistibles qui jaillissent du clavier, par ce festival de couleurs enivrantes, par ces dissonances qui, sans crier gare, vous sautent à la gorge, vous font tanguer avec elles avant de vous abandonner, pantelant et ravi. Le Scarlatti de Pierre Hantaï sort tout brûlant de la forge d’un solitaire d’une perméabilité extrême au monde qui l’entoure, patente dans les influences des danses andalouses et les souvenirs de guitare qui arrivent par larges bouffées, d’un musicien qui prend appui sur son isolement et le cercle très restreint de connaisseurs auquel il s’adresse pour oser sans entraves tout ce que son imagination lui inspire. Il n’y a rien de convenu dans cette vision de ces cinquante sonates qui reprend les choses là où Gustav Leonhardt, pour le souci de la forme et la netteté du discours, et Scott Ross, pour la prise à bras-le-corps de la musique et le panache, les avaient laissées en offrant à leur legs un prolongement foisonnant qui ouvre de nouvelles voies grâce à un singulier mélange de liberté et d’autorité qu’aucun autre enregistrement n’a su porter depuis à ce degré d’incandescence. Cette lecture, contrairement à celle d’Anne Queffélec, certes très propre et maîtrisée, avec quelques beaux moments d’inspiration romantique, aussi jolis en eux-mêmes que foncièrement hors de propos, est donc tout sauf inoffensive et jamais vous ne pourrez l’utiliser comme fond sonore pendant que vous adonnez à quelque autre occupation. Avec l’aide de prises de son ciselées, tout y accroche l’oreille pour ne plus la lâcher, le caractère à la fois plein et légèrement astringent du clavecin rendant parfaitement compte de toutes les facettes des œuvres, loin du côté aimable, poli – dans tous les sens de cet adjectif – du piano, qui en émousse les contours et en lisse les aspérités — une sonate comme celle en la mineur K. 175, avec ses rafales de dissonances, n’y sonnera, par exemple, jamais avec la même furie qu’au clavecin.

Pour dix euros de plus que le disque officiel de la Folle journée 2015 qui, je vous rassure, se vendra sans doute très bien malgré tout, je ne saurais trop recommander à ceux d’entre vous qui ne les connaissent ou ne les possèdent pas déjà de faire l’acquisition de ces trois disques de Pierre Hantaï ; son Scarlatti d’exception n’a certainement pas fini ni de vous instruire, ni de vous bouleverser.

Domenico Scarlatti 50 sonates pour clavecin Pierre HantaïDomenico Scarlatti (1685-1757), Sonates pour clavecin

Pierre Hantaï, clavecin Jürgen Ammer, 1999, d’après un anonyme construit en Thuringe en 1720 (volume 1), clavecin de type italien Philippe Humeau, Barbaste, 2002 (volumes 2 & 3)

Wunder de Wunderkammern

3 CD [68’10, 76’14 & 65’16] Mirare réunis sous coffret sous référence MIR 273. Wunder de Wunderkammern. Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate en ré majeur K. 299 : Allegro

2. Sonate en mi mineur K. 263 : Andante

3. Sonate en la mineur K. 175 : Allegro

4. Sonate en fa mineur K. 466 : Andante

5. Sonate en mi majeur K. 531 : Allegro

Illustration complémentaire :

Domingo Antonio de Velasco (?- ?), Portrait de Domenico Scarlatti, c.1738. Huile sur toile, dimensions non précisées, Alpiarça, Casa dos Patudos

28 Comments

  1. J´aime particulièrement le 4 ème morceau, celui situé au-dessus du portrait de Scarlatti et… joué par Pierre Hantaï. Merci.

    • J’ai tenté de choisir des sonates d’humeur assez différente pour donner un aperçu aussi large que possible de l’art du compositeur et de l’interprète, Chantal; pour ma part, je vous avoue que j’aurais du mal à choisir entre les cinq.

  2. Comme vous décrivez bien ce qu´exprime Scarlatti dans sa musique.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe,
    Ce qui me fait dire que ta chronique est belle, c’est de pouvoir imaginer que tu es là, assis en face de moi , à me parler comme tu le fais dans ton papier, c’est vivant, passionnant et enrichissant , je sens ton émotion, ta passion pour ce bel instrument qu’est le clavecin, je suis totalement convaincue , et tu as raison quand tu dis que l’on ne pourra l’utiliser comme fond sonore pendant que nous nous adonnerons à quelque autre occupation, car nous sommes absorbés (dans tous les sens du terme) par cette musique .
    Je découvre grâce à toi le clavecin, j’ai écouté les extraits maintes fois avec énormément de plaisir !
    J’ai remarqué, tu imagines bien la lettrine « W » fort belle ! Quant à l’huile sur toile, j’aime beaucoup les natures mortes , et celle-ci est vraiment jolie ! Le portrait est un excellent choix ! (Tu as un goût certain pour les belles choses …..)
    Pour terminer cet humble commentaire, je te dirai merci, car j’imagine aisément le temps que tu y passes, à écrire ta chronique, choisir les illustrations, donner le meilleur et enfin nous offrir de plaisants moments de lecture et d’écoute . C’est faire preuve de beaucoup de générosité et de gentillesse, mais de ceci , je n’en ai jamais douté, non, pas un seul instant … C’est pourquoi à mon tour , j’ai passé du temps chez toi ..
    Je t’embrasse bien affectueusement …
    Tiffen ravie 🙂

    • Bonsoir chère Tiffen,

      Ce qui me touche particulièrement dans ton commentaire, c’est que tu as su sentir à quel point cette chronique, même si elle est écrite, tient foncièrement de l’échange verbal. En fait, mes billets sont souvent des conversations intérieures où je m’adresse à un lecteur imaginaire en l’entretenant de telle ou telle parution qui a su me toucher. Il n’y aurait sans doute pas de grande différence si je le faisais à haute voix, si ce n’est que le ton serait sans doute un petit peu plus libre.

      Le clavecin a longtemps souffert d’une image de boîte à clous ferraillante ce qu’il est loin d’être, et quand il est touché comme avec l’intelligence et la subtilité d’un Pierre Hantaï, on se rend compte qu’il peut être un formidable vecteur d’émotions.

      Je te l’avoue bien volontiers (mais je pense que tu l’avais compris), je suis extrêmement sensible aux arts picturaux et ce depuis pas mal de temps; c’est d’ailleurs cette raison qui m’a poussé à entreprendre des études d’histoire de l’art, afin de tenter d’y comprendre quelque chose. La nature morte de Meléndez est absolument magnifique et j’aime ce qu’elle raconte en parallèle de la belle image qu’elle donne à voir.

      Enfin, je passe effectivement beaucoup de temps à concevoir chaque chronique, mais quand j’ai la chance d’avoir des réactions comme la tienne, je ne peux que me dire que suis largement payé en retour de mes efforts. Un grand merci à toi, donc.

      Je t’embrasse bien affectueusement moi aussi.

  4. Si citron et miel sont, dit-on, un baume aux maux de gorge – couplés ici à de la si belle musique magistralement restituée, cela aura contribué à satisfaire un après-midi breton déjà bien ensoleillé. Un régal en si heureuse compagnie !
    La furieuse et dissonante K175 notamment est un miracle d’interprétation.
    Des bises.

    • Citron et miel tout symboliques également, ami Cyrille, j’espère que l’association du doux et de l’acide qu’ils suggèrent aura semblé claire aux lecteurs.
      Le Scarlatti de Pierre Hantaï est magistral et il faut pas mal d’écoutes pour commencer à faire le tour de ce qu’il propose; je reviens moi-même périodiquement vers ces trois disques et y trouve à chaque reprise de nouveaux sujets d’émerveillement. La Sonate K.175 est assez hallucinante et son originalité ne « passe » tout simplement pas au piano, comme quoi…
      Merci pour ton mot et belle soirée.
      Je t’embrasse.

  5. Dès le premier morceau j’ai été très surprise. J’aime beaucoup, presque passionnément si j’ose l’écrire … il fallait oser jouer certaines de ces pièces au clavecin qui se prête formidablement bien aux notes rapides … Quelle agilité dans les doigts …
    J’écoute et ré-écoute avec un grand plaisir.
    Merci pour cette surprise et ton article.
    Bises amicales
    Annick

    • Le clavecin répond formidablement bien à ces œuvres, Annick, mais c’est normal puisqu’elles ont été écrites pour cet instrument et non pour un piano moderne qui en écrabouille largement les subtilités. On peut aussi en jouer avec profit certaines au clavicorde et Aline Zylberajch a enregistré une anthologie magnifique de ces sonates sur une copie de pianoforte Cristofori des années 1730.
      Je suis tout content que tu aies aimé cette chronique, je le suis toujours quand le clavecin élargit son auditoire.
      Merci pour ton mot et bises amicales en retour.

  6. Ce qu’il y a de magique avec toi, c’est la diversité dans son incommensurable dimension. A peine le temps d’apprendre, c’est une autre proposition dont la richesse n’est plus à souligner. Tu as raison, il ne fut pas possible de lire et d’écouter en même temps. Le clavecin se déguste les yeux fermés et mes citrons sont consommés sans miel … Mercis doux

    • Je ne peux répondre à ton commentaire que ce matin, bien chère Marie, mais je souris quand tu parles de diversité, dans la mesure où je viens de faire faire un grand écart aux lecteurs en les entraînant entre 1869 et 1922 😉 Le clavecin de Scarlatti, quand il est joué ainsi, est un piège : une fois que tu as mis le doigt dedans, difficile de t’en passer.
      Merci pour ton mot.

  7. M. Jean-Noël BENOIT

    23 janvier 2015 at 09:42

    Je vous adresse – bien tardivement – tous mes voeux pour 2015, et vous assure de mon attention sans faille…. Pour Hantaï (dont je ne manquais pas les expositions du père, à Paris) j’avoue le préférer dans son interprétation de Couperin. Mais que de beautés révélées chez Scarlatti.
    Je profite de ce message pour vous signaler – à toutes fins – que je recherche interprétations, témoignages, enregistrements, écrits (difficiles à se procurer, même en russe, même en anglais, même par le biais des présentateurs de France Musique) de la pianiste Maria Youdina, aimée de Staline, qu’elle haïssait. Mais peut-être est-ce bien loin de vos propres investigations. Cordialement. M. JN BENOIT

    • Cher Monsieur,
      Je vous remercie pour vos bons vœux et vous adresse tous les miens en retour, en vous redisant que je vous suis très reconnaissant de votre fidélité, qui m’honore.
      J’aime beaucoup le Couperin de Pierre Hantaï moi aussi et je déplore qu’il ne se soit pas consacré à l’exploration de sa musique avec plus d’assiduité. J’espère qu’il aura l’envie d’y revenir un jour, même s’il ne fréquente les studios d’enregistrement qu’avec la plus extrême parcimonie.
      Je tenterai d’interroger certaines de mes connaissances afin de savoir si elles possèdent des documents sur Maria Youdina qui seraient susceptibles de vous intéresser et ne manquerai pas, le cas échéant, de vous tenir informé.
      Bien cordialement.

  8. Jeanne Orient

    26 janvier 2015 at 13:57

    Cher Jean-Christophe,

    Vous savez « l’écho » du clavecin pour moi…et vous lire en écoutant c’est magnifique ! Je suis aussi de ceux très nombreux ici qui parlent de votre générosité. De ce talent que vous avez « d’écrire sur la musique ».

    Et bien sûr je succombe totalement à la tentation d’acheter ce disque.

    Je vous embrasse très affectueusement
    Jeanne

    • Chère Jeanne,

      Je sais ce que le clavecin éveille de souvenirs en vous et je suis donc d’autant plus heureux que cette petite chronique ne vous ait pas semblé trop indigne. Je retiens la générosité dont vous me donnez acte et je pense avec un sourire à mon banquier qui ne manquerait certainement pas de la trouver quelque peu excessive.

      Puisse ce coffret vous apporter autant de bonheurs que les disques originaux m’en ont procuré.

      Je vous remercie pour votre mot et vous embrasse bien affectueusement.

  9. Voilà seulement un peu de temps pour prendre le temps de lire et d’écouter. Et je ne suis pas déçu. Pour la première fois, j’ai décidé de quitter la frénésie des réseaux sociaux et de venir commenter ici. C’est ma façon de traduire tout le respect infini et ineffable que j’ai pour ton travail.
    En fait, pour être tout à fait franc, je n’ai jamais été captivé par Scarlatti. Or ici, j’ai senti « quelque chose ». Peut-être parce que j’aime particulièrement Pierre Hantaï. Je me suis en tout cas laissé guidé par ces mots et cette saine musique, je pense que je m’offrirai le coffret dès que j’en aurai les moyens (cette année est le centième anniversaire de la naissance de Roland Barthes et cela promet déjà des achats en perspective, même si pas forcément musicaux). L’extrait de la K.466 m’a définitivement conquis.

    Merci pour cette chronique intelligente.

    • Je suis très sensible au fait que tu aies souhaité t’extraire de l’agitation de facebook pour venir déposer un commentaire ici, Frédéric, et sincèrement ravi que ce petit billet t’ait permis de « faire la paix » avec Scarlatti et de souhaiter en entendre un peu plus que ce que je propose. Sans rien retrancher à ses qualités, je pense que ces trois disques permettent de se dispenser de l’achat immédiat de l’intégrale de Scott Ross, qui demeure bien sûr un monument; par son choix heureux et la qualité de son interprétation, ce coffret signé par Pierre Hantaï s’inscrit un peu comme le « Scarlatti de l’honnête homme », la base même de ce qu’il faut connaître de ce compositeur.
      Merci pour tes mots et tes encouragements qui me vont droit au cœur.

  10. Peu habituée aux différences (tu me le pardonneras), j’ai suivi ta remarque à propos du choix de l’instrument et écouté D.Scarlatti (K27) interprété par Anne Keffelec à Nantes. J’ai compris ce que tu voulais dire par rapport à l’inadaptation. J’en resterai donc aux fulgurances telles que tu les proposes.

    • Rien ne vaut la comparaison, bien chère Marie, et je persiste et signe en disant que le piano aplatit et dilue l’alacrité de cette musique, alors que c’est un de ses composants majeurs — on n’est parfois pas bien loin du contresens, même si ce dernier reçoit l’onction d’une certaine critique. Je suis ravi que tu en aies fait l’expérience par toi-même.

  11. Isabelle Lethon

    29 janvier 2015 at 19:17

    Éblouissantes ces sonates pour clavecin de Domenico Scarletti !!! Et non moins éblouissante la manière dont vous en parlez…
    Je ne vais certes pas manque d’acquérir les 3 disques de Pierre Hantaï car j’aime beaucoup le clavecin même si je n’ai en ma possession que : « Oeuvres pour clavecin  » de Jean-Philippe Rameau interprétées par Olivier Baumont et  » Pièces de clavecin » de Jean-Baptiste-Antoine Forqueray interprétées par christophe Rousset.
    Et la prochaine fois que j’irais au Prado je ne manquerais pas d’aller admirer cette belle nature morte de Meléndez…
    Et merci de nous faire partager votre érudition.

    • Vous avez tout à fait raison, Isabelle, ces sonates sont étincelantes et tout dans le jeu de Pierre Hantaï comme dans la façon dont l’enregistrement nous le restitue semble se conjuguer pour nous donner envie d’écouter encore et encore le clavecin de Scarlatti. Je connais les deux enregistrements que vous possédez et qui sont très bons; il ne fait guère de doute que ce coffret leur offrira un complément bienvenu.
      Vous avez bien de la chance de pouvoir aller voir ce beau tableau de Meléndez « pour de vrai », comme on dit; ce peintre, que j’ai découvert il y a seulement quelques années, a vraiment un talent fou qui va au-delà de la virtuosité pure : il nous raconte des choses.
      Je vous remercie pour votre commentaire et pour l’appréciation que vous portez sur mon travail, qui me touche.
      A bientôt.

  12. C’est beau ! Elle est de très grande qualité cette version de Pierre Hantaï, interprète inspiré.
    Je me réjouis que ta Passée, qui n’avait jamais quitté mon agrégateur, m’ait conduite tout droit jusqu’à ton nouveau chez toi JC. Cela me permet, tout différent qu’est mon rythme de vie aujourd’hui, de venir encore me poser ici de temps à autre et d’y flâner parfois longuement avec bonheur, moi qui me tiens éloignée de tout réseau social quel qu’il soit – l’abondance de ces réseaux me gêne, m’encombre et m’effraie même si je peux en comprendre l’existence et la finalité – la quiétude et cette sorte de lenteur que je trouve ici m’apportent infiniment plus que la vie sous forme d’instantanés.
    Je m’en vais lire un nouveau billet ; il y a toujours à apprendre chez toi ! 🙂
    Bien amicalement, je t’embrasse JC.

    • Figure-toi, Ghislaine, que j’ai eu une pensée pour toi en rédigeant cette chronique, me demandant ce que tu penserais de la lecture de Pierre Hantaï connaissant ton attachement profond à celle de Scott Ross. Je suis heureux qu’elle te semble « fréquentable » 🙂
      Tu as tout à fait raison de te tenir éloignée de toute forme de réseau social et s’il n’y avait quelques personnes pour lesquelles j’ai de l’amitié et avec lesquelles c’est mon seul moyen de liaison ainsi que le blog à faire connaître, je m’en serais extrait depuis longtemps. C’est la seule concession que je fais à mon époque, à son agitation permanente et à son papillonnage, pourtant tellement éloignés de ce que je prise et de la façon dont je conduis mon existence.
      J’espère que ta lecture complémentaire t’aura plu aussi et je t’embrasse.
      Bien amicalement à toi.

  13. Bernard Jacques Dumas

    25 octobre 2015 at 21:55

    J’ai lu avec plaisir cette lettre d’un esthète encore à ce jour inconnu pour moi, concernant La Folle Journée de Nantes – Scarlatti – Anne Queffelec au piano ou Pierre Hantai au clavecin. Baroqueux depuis …longtemps, je suis amusé par cette colère contre le piano de Queffelec… Pour ma part j’aime écouter ces œuvres au clavecin… sans détester les pianistes qui les font vivre en montrant entre autre leur valeur intemporelle.
    Ce jour j’ai fait une ballade internet sur les sites de deux clavecinistes masculins parmi mes préférés, Pierre Hantai justement et Benjamin Allard, son cadet de 20 ans, pour prendre de leurs nouvelles, car ce sont des artistes fort discrets. On peut même dire que dans la lignée du maître Leonhardt, ce sont des personnalités d’une exigence extrême. Lu sur le site de B. Allard. : je donne des concerts de clavecin dans une petite salle parisienne mais c’est un choix musical, le clavecin se joue devant de petits auditoires… même au prix d’une rentabilité financière non assurée.
    Ma question est donc, Anne Queffelec qui est encore d’une autre génération n’a t elle pas joué car elle est décrite comme toujours prête à jouer dans le bruit des nouveaux auditeurs de Nantes. Personnellement, je ne prendrais aucun plaisir à assister à ce genre de défi ; j’ai un souvenir pénible de Noëlle Spieth jouant un clavecin au cours de Portes Ouvertes à l’opéra de Nancy pour accompagner feu Henri Ledroit, je me souviens encore des portes sans cesse ouvertes puis fermées ; pour mes oreilles autant fuir ce genre d’endroit !…
    Ainsi j’écoute Hantai mais aussi Queffelec… ou Peraya qui joue du clavecin pour son propre plaisir, ai-je lu dans ma promenade dominicale. Bien sûr l’œuvre n’est plus la même, mais le dépouillement apporté par le son du piano, quasi ascétique comme avec Glenn Gould, lui rend toute son intemporalité ; le baroqueux que je suis apprécie ce contraste intéressant si ce n’est passionnant avec les versions sur instruments d’époque.
    En vous souhaitant les plus agréables plaisirs musicaux, très cordialement.
    Je ne sais pas si ce 25eme message passera, sans doute trop tardif…

    • Cher monsieur,

      Même si c’est avec un petit délai, les messages finissent toujours par passer, qu’ils soient arrivés en première ou en vingt-cinquième position, et je veux d’emblée vous remercier pour le vôtre, détaillé et passionnant.

      Dans l’éternel – enfin, pas si éternel que ça, puisqu’on ne s’est longtemps pas posé ce type de question – débat de savoir si la musique doit être interprétée sur le ou les instruments pour lesquelles elle a été écrite, j’ai choisi mon camp, ce qui ne veut pas dire que j’empêche les musiciens de suivre le chemin qu’ils souhaitent emprunter et le public d’y adhérer. Pour ma part, ne croyant ni à l’intemporalité, ni à l’universalité de cet art intimement lié au temps qu’est la musique, écouter des œuvres écrites au XVIIIe siècle jouées sur des instruments modernes est aussi impensable que vouloir admirer l’Agneau mystique des frères Van Eyck peint à l’acrylique, si la comparaison vous parle; je ne dis pas, bien entendu, que le résultat final ne peut pas être attractif, mais seulement qu’il s’agit d’une adaptation voire, dans les pires cas, d’un travestissement de l’original. Le Bach ultra-romantique de Glenn Gould (avec lequel j’ai commencé et que je trouve absolument inécoutable aujourd’hui) m’en apprend ainsi beaucoup sur Gould alors que c’est Bach qui m’intéresse, tandis que le Scarlatti d’Anne Queffélec me semble tutoyer en permanence le contresens tant il est lisse, salonnard et inoffensif, alors que ces sonates sont des tempêtes qui font souffler un vent parfois radicalement nouveau.
      Je vous rejoins tout à fait, en revanche, sur le problème de l’adéquation entre les instruments et les lieux dans lesquels on les joue; j’ai le souvenir de concerts de clavecin rendus éprouvants par une acoustique trop vaste ou dispersante où l’on percevait surtout une bouillie vaguement ferraillante. Benjamin Alard a raison de s’en tenir à des salles adaptées et il suit en ceci les principes de « grands anciens » comme Leonhardt ou Harnoncourt.
      Pour finir sur une note plus « positive », je tiens à préciser que j’aime le piano, en particulier quand il donne à entendre le répertoire expressément conçu pour lui (qui n’est pas mince) et que je fais parfois des entorses à mon régime à base de claviers « d’époque » dans le domaine du Lied, par exemple, quand un Christoph Prégardien choisit un piano moderne pour accompagner ses Schubert, et ce même si je sais ce qui j’y perds en termes de couleurs.

      Je vous remercie une fois encore pour la richesse de votre intervention et vous adresse un bien cordial salut.

  14. Bien sûr, les sonates de Scarlatti sont conçues pour le clavecin, mais j’imagine que les salles de concert des « Folles journées de Nantes » sont plutôt de grandes salles de concert, et le clavecin est un instrument de salon plus que de concert : c’est assez vilain à mes oreilles dans une grande salle 🙁 Ça reste parfaitement adapté une écoute en CD dans le cadre domestique néanmoins, et j’apprécie beaucoup dans cette perspective, en effet.
    Cela étant, au risque de passer pour un affreux barbare, je ne connais rien au-dessus des interprétations d’Emil Gilels dans ce répertoire -notamment un magnifique récital donné à Lucarno en 1984-.

    • Nous sommes bien d’accord, Diablotin, un clavecin n’est pas pensé pour sonner dans d’aussi vastes espaces et proposer de l’entendre dans ces conditions conduit à frôler dangereusement le contresens. Ceci dit, je maintiens que la musique est organiquement tributaire de l’instrument pour lequel elle a été conçue et que de la même façon que je n’aimerais pas voir le Polyptyque de l’Agneau mystique des frères Van Eyck peint à l’acrylique, j’aime à retrouver des couleurs proches de celles de l’origine lorsque j’écoute de la musique. Bien entendu, ça n’empêche nullement la diversité des approches, comme celle au piano, mais on se situe alors, à mon sens, dans un domaine qui relève plutôt de l’adaptation, ce qui n’enlève naturellement rien au talent de ceux qui se livrent à ce type d’exercice.
      Merci pour votre commentaire 🙂

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