Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

En cheminant avec Mozart. Œuvres pour clavier (volumes 1 à 4) par Kristian Bezuidenhout

On Hounslow Heath ?exhibited 1770 by Richard Wilson 1713-1782

Richard Wilson (Penegoes, 1713/14-Colomendy Hall, 1782)
Hounslow Heath, c.1770
Huile sur toile, 42,5 x 52,7 cm, Londres, Tate Gallery

Parmi les entreprises discographiques de ces dernières années, il en est une à laquelle ses multiples qualités valent de connaître une heureuse fortune tant auprès des critiques que d’un public grandissant. Lancée en septembre 2010, l’intégrale à venir de la musique pour pianoforte seul de Mozart confiée à Kristian Bezuidenhout par Harmonia Mundi, dont ne devraient être exclues que les pièces de jeunesse pensées pour le clavecin, est forte aujourd’hui de quatre généreux volumes sur les neuf qu’elle devrait comporter au total, autant de réalisations qui sont en train de redessiner, sans hâte et avec une remarquable constance, l’image que nous avions de ce répertoire.

Pourtant, y compris sur instruments anciens comme c’est le cas ici, le musicien ayant choisi de jouer des copies de deux pianoforte d’Anton Walter, dont on sait que Mozart lui en avait acheté, en 1784, un exemplaire que l’on peut toujours voir aujourd’hui dans la maison natale du compositeur à Salzbourg, les lectures du corpus des sonates, étendu ou non aux fantaisies, variations et « petites » pièces, ne manquent pas. Pour nous en tenir à des visions « historiquement informées », les pionniers Paul Badura-Skoda pour Astrée et Malcolm Bilson, un des maîtres de Kristian Bezuidenhout, pour Hungaroton, tous les deux à la fin des années 1980, ou, un peu plus tard, Alexei Lubimov pour Erato puis Ronald Brautigam pour BIS, sans parler des disques isolés d’Andreas Staier (Harmonia Mundi), Jos Van Immerseel (Accent et Sony) ou Robert Levin (DHM), ont donné à entendre un Mozart débarrassé de sa patine pseudo-romantique et rendu à la sonorité des pianos de son temps, une démarche à laquelle on peut adhérer ou non mais qui a eu le mérite de remettre en cause un certain nombre de certitudes et d’habitudes d’écoute. Cette nouvelle intégrale s’inscrit donc dans ce qu’il est déjà possible de nommer une tradition, aussi récente soit-elle, dont elle bénéficie des trouvailles.

La caractéristique qui frappe le plus instantanément à l’écoute de ces quatre disques est sans doute leur extraordinaire séduction sonore, fruit à la fois des progrès dans la facture des copies de pianoforte utilisées et de la fidélité de l’interprète à un lieu et à une équipe d’enregistrement inchangés depuis le premier volume. Ce charme immédiat qui, avouons-le, faisait parfois défaut à certaines réalisations antérieures, est ici pleinement mis en valeur par des prises de son à la fois claires et chaleureuses, permettant de goûter avec ce qu’il faut d’ampleur et de recul acoustiques les qualités du jeu de Kristian Bezuidenhout. Ce dernier montre, tout d’abord, un toucher d’un raffinement rare soutenu par une grande fermeté qui l’empêche de tomber dans une quelconque forme de préciosité ou de vanité et lui permet de rendre sensibles toutes les nuances de la musique en les mettant entièrement au service de l’expression, ce qui vaut des instants réellement suspendus, comme l’Andante cantabile de la Sonate en si bémol majeur KV 333 (volume 3) qui se déploie comme une confidence murmurée dans un souffle. Pianoforte de Mozart Anton Walter Vienne 2012Le musicien étonne ensuite par un sens de la construction qui ne peut que laisser admiratif ; qu’il s’agisse de sa capacité à ne jamais perdre le fil d’un discours auquel il sait, sans jamais forcer les choses, imprimer une tension et un élan bien réels qui, entre autres mérites, permettent aux différents cycles de variations de sortir, contrairement à ce que l’on observe souvent, de l’ornière de l’exercice de salon quelque peu répétitif et de faire jeu égal, du point de vue de l’intérêt musical, avec les sonates ou les fantaisies, ou de la conception du programme de chaque disque, organisé non comme un projet encyclopédique, mais comme un récital aux humeurs variées évoquant ceux que l’on pouvait entendre au XVIIIe siècle, où, à l’instar du volume 4, les très sérieux Prélude et Fugue en ut majeur KV 394 pouvaient côtoyer les nettement plus légères Variations sur « Je suis Lindor » KV 354, dont le thème est emprunté à la musique de scène composée par Antoine Laurent Baudron pour le Barbier de Séville de Beaumarchais, il est évident que tout, dans ce parcours mozartien, a été conçu avec la même intelligence qui, en ne laissant rien au hasard, permet à l’interprète de gagner en liberté et en inventivité. Car, ne nous y trompons pas, si l’approche de Kristian Bezuidenhout est éclairée par les plus récentes avancées musicologiques, elle est avant tout celle d’un authentique musicien qui s’investit avec beaucoup d’intensité dans les lectures qu’il offre tout en sachant rester suffisamment en retrait pour que l’attention se porte uniquement sur la musique. L’attention avec laquelle il traite des pièces qui, sous d’autres doigts, tournent parfois un peu en rond, comme l’étonnante Sonate en si bémol majeur KV 570 (volume 1), dont le matériau réduit et la structure parfois répétitive sont révélatrices de la crise que traversait alors Mozart, ou le Rondo en ré majeur KV 485 (volume 2), œuvre qui mise tout sur son charme et sa fraîcheur, et en tire le meilleur comme il le fait de pages auxquelles leur profondeur d’inspiration a valu d’être couronnées de louanges par la postérité (Fantaisie en ré mineur KV 397, Sonate en fa majeur KV 332, Sonate en ut mineur KV 457, entre autres), en dit long sur son humilité et sa volonté de ne pas se cantonner aux évidences rebattues sur le répertoire mozartien. Là où certains de ses confrères font qui dans un classicisme de bon aloi mais parfois sans grande personnalité, qui dans la surprise permanente d’aventure percussive, Kristian Bezuidenhout sonde le texte avec une infinie subtilité, en dosant minutieusement ses effets sans jamais en abuser. Ses détracteurs lui reprocheront probablement d’être trop discret, trop pudique, mais j’aurais aujourd’hui bien du mal à me résoudre à cesser de suivre un interprète qui, pour être finalement si peu dans la démonstration nombriliste, offre tant à entendre de ce que l’on imagine être Mozart tel qu’en lui-même.

Peut-être faut-il chercher une part des secrets d’une telle entente dans l’amour que l’interprète porte au pianoforte, cet « instrument tendre et introspectif », pour reprendre ses propres termes, dont il connaît visiblement parfaitement les ressources si l’on en juge par la façon dont il en exploite les couleurs, les nuances dynamiques et même les limites sonores, mais aussi dans le choix qu’il a fait de se cantonner le plus possible à la musique de Mozart afin de ne pas risquer un trop grand éparpillement, une décision un peu folle mais surtout diablement courageuse lorsque l’on songe au papillonnage qui signe notre époque, mais dont les bénéfices sont clairement audibles dans ces quatre premiers disques.

Je vous laisse à votre tour vous faire votre propre opinion en choisissant, selon votre propre fantaisie, l’un ou l’autre ou, pourquoi pas, l’ensemble de ces enregistrements qui, selon moi, méritent tous de figurer dans votre discothèque. Puissiez-vous goûter ce parcours mozartien placé sous le signe de l’intelligence, du brio, de la sensibilité et d’un authentique compagnonnage dont j’attends pour ma part, peut-être comme vous désormais, la prochaine étape.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La musique pour clavier

Kristian Bezuidenhout, pianoforte
(Derek Adlam, 1987, d’après Anton Walter, Vienne, c.1785 pour le volume 1 et Paul McNulty, 2009, d’après Anton Walter et fils, Vienne, 1805 pour les suivants)

Mozart Keyboard Music volume 1 BezuidenhoutVolume 1 : Fantaisie en ut mineur KV 475, Sonate en fa majeur, KV 533/494, Sonate en si bémol majeur KV 570, Variations sur « Unser dummer Pöbel meint » en sol majeur KV 455

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 72’15] Harmonia Mundi HMU 907497. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Sonate en si bémol majeur KV 570 : [I] Allegro

Mozart Keyboard Music volume 2 BezuidenhoutVolume 2 : Sonate en ut majeur KV 330, Rondo en la mineur KV 511, Rondo en ré majeur KV 485, Adagio en si mineur KV 540, Sonate en ut mineur KV 457

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 70’42] Harmonia Mundi HMU 907498. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Rondo en ré majeur KV 485

Mozart Keyboard Music volume 3 BezuidenhoutVolume 3 : Sonate en si bémol majeur KV 333, Variations sur « Ein Weib ist das herrlichste Ding » en fa majeur KV 613, Fantaisie en ut mineur KV 396, Sonate en fa majeur KV 332

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 69’04] Harmonia Mundi HMU 907499. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Sonate en fa majeur KV 332 : [II] Adagio

Mozart Keyboard Music volume 4 BezuidenhoutVolume 4 : Fantaisie en ré mineur KV 397, Sonate en ré majeur KV 311, Prélude et Fugue en ut majeur KV 394, Variations sur « Je suis Lindor » en mi bémol majeur KV 354, Sonate en sol majeur KV 283, Fantaisie en ré mineur (version complétée par Müller) KV 397

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 71’28] Harmonia Mundi HMU 907528. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Fantaisie en ré mineur KV 397

Illustrations complémentaires :

La photographie du pianoforte de Mozart (Anton Walter, Vienne, début des années 1780), exposé à Vienne en avril 2012, est de Herwig Prammer © Reuters

La photographie de Kristian Bezuidenhout, tirée du site de l’artiste, est de Marco Borggreve.

6 Comments

  1. Cheminer avec Mozart est jour de chance – en ce jour c’est toi qui la favorise – et la pochette du volume 2 laisse deviner un Kristian assez facétieux, presque farceur … un œil magique pour une oreille séduite. ;-))

    • Un chemin qui est une résurgence, bien chère Marie, car je rapatrie quelques objets précieux pour remettre en contexte les nouvelles acquisitions 😉 Merci d’être venue flâner avec moi en leur compagnie.

  2. Avec ces résurgences d’un(e) passé(e) pas si lointain(e), ça sent en effet approcher un prochain volume de la série bezuidenhoutienne… 🙂

  3. Cher Jean-Christophe, quelles belles « trouvailles pour esprits curieux » !
    Quel bel instrument ce pianoforte , je suis conquise !!
    Je ne pouvais pas passer mon chemin sans te dire tout le bonheur que j’ai éprouvé en écoutant ces extraits (tous beaux à mes yeux, euh à mes oreilles ) et lire ta chronique malgré mon cerveau un peu dans le brouillard 😉
    J’y reviendrai sois en certain …
    Un grand merci, oui immense car là c’est un grand moment de plaisir que tu nous as offert !
    Bon lundi, (bon courage surtout) et belle semaine à toi 🙂
    Je t’embrasse bien affectueusement
    PS: mes propos ne sont peut-être pas très clairs, sois indulgent mon ami 😉

    • Chère Tiffen,
      Je suis très amateur de claviers anciens, au point même que je ne supporte plus que très difficilement d’entendre Mozart ou d’autres sur un piano moderne, instrument tellement éloigné de l’univers que ces compositeurs ont pu connaître.
      Je suis heureux que tu aies pris plaisir à cette chronique; avec celle-ci et celles des volumes 5 & 6 et du tout récent volume 7, il y a de quoi écouter !
      Je te remercie pour tes différents mots et te souhaite une bonne journée.
      Je t’embrasse bien fort.

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