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Trouvailles pour esprits curieux

Souriant solitaire. Œuvres pour clavier de Mozart (volume 7) par Kristian Bezuidenhout

cropped to image, recto, unframed

Richard Wilson (Penegoes, 1713/14-Colomendy Hall, 1782),
Vue de la Solitude dans St James’s Park, entre 1770 et 1775
Huile sur toile, 43,2 x 53,3 cm, Yale, Center for British Art

Sans presser le pas mais avec une remarquable régularité, Kristian Bezuidenhout s’approche du terme de son intégrale de la musique pour clavier de Mozart, une entreprise dont la qualité constante, saluée de façon quasi unanime par la critique, est en train d’installer cet interprète pas encore quarantenaire au rang des plus éminents pianofortistes actuels. Le volume 7 organisé, comme ses prédécesseurs, sous la forme d’un récital alternant sonates et variations, nous donne à voir deux visages bien différents du compositeur, l’un souriant, l’autre solitaire.

Pour Mozart comme pour la majorité des musiciens de son temps, l’opéra revêtait une place centrale dans leurs préoccupations, ce genre étant le plus susceptible d’apporter une renommée éclatante et parfois même durable. Les airs de certaines pièces à succès circulaient largement dans la société et il était donc tout à fait normal qu’ils fissent quelquefois l’objet d’adaptations ou de réappropriations. La fiera di Venezia d’Antonio Salieri fut représentée pour la première fois à Vienne le 29 janvier 1772 et fit un triomphe tel que cette œuvre fut longtemps regardée comme une des meilleures de son auteur. Eglise Saint-Eustache ParisOn s’accorde généralement à dater de l’été ou de l’automne 1773 les Variations en sol majeur que Mozart écrivit sur l’air « Mio caro Adone » qui en est tiré ; elles sont les premières qu’il prit la peine de noter depuis son séjour aux Pays-Bas, dont on conserve deux traces de ce type – Variations en sol majeur sur « Laat ons Juichen » KV Anh.208 (24) et Variations en ré majeur sur « Willem van Nassau » KV 25 respectivement de janvier et février 1766 –, alors que cet exercice d’improvisation sur un thème était une pratique sociale très courante et fort goûtée mais, sauf exception (songez à l’Offrande musicale de Bach), destinée à ne connaître de pérennité que dans la mémoire des auditeurs alors présents. Il ne faut certes pas demander aux Variations sur « Il mio caro Adone » une profondeur qui n’est, de toutes façons, pas leur propos, mais elles donnent une idée du brio qu’un Mozart de dix-sept ans pouvait déployer tant du point de vue digital que de sa capacité à faire jaillir d’un thème des horizons insoupçonnés, souvent brillants, mais quelquefois étonnamment sensibles. Par leurs dimensions comme par leur élaboration, les Variations en ut majeur sur l’air « Lison dormait », romance apparaissant dans la comédie mêlée d’ariettes Julie de Jacques-Marie Boutet de Monvel et Nicolas Dezède (Acte II, scène 1), ont une toute autre envergure. Composées après une reprise de la pièce le 20 août 1778, à la fin, donc, du décevant second séjour parisien de Mozart, elles exploitent avec gourmandise les nouvelles possibilités offertes par le pianoforte aussi bien dans la veine de la virtuosité assez étourdissante propre à séduire les salons de la Capitale – on connaît les mots très durs du Salzbourgeois sur la frivolité du goût qui y régnait – que dans celle de l’expressivité, l’adagio de la huitième variation possédant une qualité de chant qui va bien au-delà des conventions d’un genre mondain et verveux. L’autre fruit mûri sous le ciel de Paris que nous propose ce disque nous fait basculer dans un tout autre univers ; il s’agit de la célèbre Sonate en la mineur KV 310 (300d) composée durant l’été 1778, une œuvre qui semble concentrer les événements tragiques et les frustrations qui marquèrent les quelques mois passés par Mozart dans une ville dont il fit l’amer constat qu’elle avait oublié l’enfant prodige qu’elle adulait quinze ans plus tôt et dans laquelle sa mère mourut, au soir du 3 juillet. Même si l’Andante cantabile con espressione central lui apporte un semblant d’apaisement – et encore les larmes le brouillent-elles souvent –, le climat de cette sonate est marqué par un sentiment d’oppression permanent, avec un Allegro maestoso liminaire en forme de marche implacable et un Presto final rien moins que farouche qui paraît clore l’œuvre comme une porte qu’on claque. Sans doute ne faut-il pas succomber plus que de raison à la tentation d’une lecture biographique, mais il est néanmoins certain que le choix d’une tonalité mineure ainsi que l’agitation fébrile et sans lueur d’espoir qui traverse la partition d’un bout à l’autre correspondent trop exactement à une période pleine de désillusions, de vexations, sans parler du deuil, pour ne pas soulever quelques suspicions. Bernardo Bellotto Munich vue de l'estLa Sonate en ré majeur KV 284 (205b), sur laquelle se referme le disque, n’a pas bonne réputation auprès de certains musicologues qui y lisent l’allégeance de Mozart au style galant compris comme l’apothéose de la superficialité, une définition partiale et donc inexacte de ce qu’il est vraiment. Qui plus est, de nombreux indices nous démontrent que le musicien était très loin de mépriser cette œuvre composée à Munich au début de l’année 1775 pour le compte du baron Thaddäus von Durnitz, sans doute également destinataire du Concerto pour basson KV 191 (186e) de 1774, qu’il retravailla et fit éditer une dizaine d’années plus tard et dont on sait qu’il la joua à plusieurs reprises en concert. Si elle n’est en rien tragique, cette partition n’en demeure pas moins élaborée avec un soin tout particulier. Son Allegro initial d’inspiration symphonique est impressionnant et conduit avec beaucoup de netteté, tandis que le Thème et 12 Variations qui la conclut avec ampleur (on dépasse le quart d’heure rien que pour ce mouvement) déborde d’inventivité, avec notamment l’introduction d’une variation contrastante en mineur ; seul le Rondeau en polonaise central demeure un peu pâle malgré l’élégance de sa tournure.

Kristian Bezuidenhout épouse une nouvelle fois les atmosphères pourtant très différentes des quatre œuvres avec un naturel confondant qui lui permet de trouver à chaque reprise la bonne densité émotionnelle et le ton juste. Disque après disque, le toucher du musicien ne cesse de gagner en raffinement et en précision, et je reste, pour ma part, assez stupéfait par la variété de nuances et de couleurs qu’il parvient à tirer de son pianoforte. Les deux séries de Variations et la Sonate en ré majeur échappent complètement, grâce à cette subtilité jamais narcissique ou surfaite qui ne manque jamais de se mettre au service de la construction du discours, grâce également à la cohérence d’une approche qui concilie intelligence, sensibilité et dynamisme, aux poncifs qui s’attachent hélas encore au style galant ; Kristian Bezuidenhout, Hammerklavierrien n’est ici simplement aimable et donc vaguement inconséquent, les phrasés sont nets, sans fioritures superflues, les lignes sont tendues, tout respire avec une belle ampleur. J’avoue cependant que la lecture de la Sonate en la mineur m’a légèrement laissé sur ma faim, car si le chant du mouvement central est magnifiquement rendu dans la pudeur de son effusion, elle m’a semblé manquer d’un rien de dramatisme dans les mouvements extrêmes, en particulier le premier. La captation, d’ailleurs un peu plus dure d’un point de vue strictement sonore, a été réalisée six mois avant celle des autres pièces et peut-être aurait-il été intéressant de refaire une prise pour conserver au résultat final un caractère plus unitaire. Malgré ce très léger bémol, l’ensemble de ce récital de Kristian Bezuidenhout ne pâlit pas en comparaison de ceux qui l’ont précédé et continue à tutoyer l’excellence. Aucun amateur de la musique de Mozart ne saurait ignorer la voie passionnante et la voix singulière que nous offre une intégrale dont il devient de plus en plus évident, à mesure qu’elle s’approche de son terme, qu’elle est appelée à marquer durablement la discographie.

Mozart Œuvres pour clavier volume 7 Kristian BezuidenhoutWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Œuvres pour clavier, volume 7 : Variations sur « Lison dormait » en ut majeur KV 264 (315d), Sonate en la mineur KV 310 (300d), Variations sur « Mio caro Adone » en sol majeur KV 180 (173c), Sonate en ré majeur KV 284 (205b)

Kristian Bezuidenhout, pianoforte Paul McNulty, 2009, d’après Anton Walter & Sohn, Vienne, 1805

1 CD [durée totale : 72’54] Harmonia Mundi HMU 907531. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate en ré majeur KV 284 (205b) : [I] Allegro

2. Sonate en la mineur KV 310 (300d) : [II] Andante cantabile con espressione

Illustrations complémentaires :

Anonyme, XVIIIe siècle, L’église Saint-Eustache, sans date. Plume et lavis à l’encre de Chine, rehauts d’aquarelle sur papier, 22,3 x 38,7 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Bernardo Bellotto (Venise, c.1721-Varsovie, 1780), Munich vue de l’est, 1761. Huile sur toile, 134,2 x 237,5 cm, Munich, Alte Pinakothek, Bayerische Staatsgemäldesammlungen

La photographie de Kristian Bezuidenhout est de Klaus Rudolph : www.klausrudolph.de

12 Comments

  1. Un blondinet qui s’isole et rince son mouchoir au pied de saules fantasmagoriques alors que les villageois s’éclatent dans la lumière. Ce tableau est en harmonie avec le profil de Kristian Bezhuidenhout penché sur son clavier, comme en un songe délicat, intime.

    • Le tableau est une illustration pour ainsi dire littérale du titre du billet qui est lui-même une tentative de résumé de l’esprit du disque, bien chère Marie : la bonne société d’un côté, toute occupée de ses plaisirs, le jeune homme de l’autre dans sa Solitude à la fois ouverte sur l’extérieur et inquiétante — je pense que tu as noté qu’un des saules avait une figure quelque peu effrayante. Je crois parfaitement pertinent ton rapprochement avec le profil et l’art de Kristian Bezuidenhout et je t’en remercie, car il m’avait échappé.

      • Si on veut bien se laisser impressionner, ils sont tous plus ou moins effrayants, le solitaire n’en a cure puisqu’il ne regarde pas la rive en face. pas comme toi … 😉

        • S’il regarde la rive en face, il ne sera pas suffisamment concentré sur sa lessive 😉 Mais sans doute a-t-il pu voir ces trognes effrayantes reflétées dans l’eau.

  2. Outre que cette « Vue de la Solitude dans St James’s Park  » de R. Wilson est à mes yeux en parfaite adéquation avec l’existence de Mozart, elle interpelle et parle autant à tout un chacun d’entre nous. La solitude effectivement n’est pas essentiellement – et forcément, ainsi que le voudrait pourtant faire croire certains faux dépressifs avides de reconnaissance par l’apitoiement d’autrui – triste donc et négative (ton titre « Souriant solitaire » me plait beaucoup). Non, cette solitude – subie ou pas – est aussi bien souvent l’inspirante compagne des artistes, comme celle qui régit nos existences de simples mortels souhaitant aller toujours de l’avant.
    D’ailleurs, la miraculeuse (j’ose l’adjectif) sonate en la mineur KV 310 en est un brillant écho. L’ Andante cantabile con espressione, partagé ici, illustre bien cette évidence. À l’instar du jubilatoire Allegro de la sonate en ré majeur KV 284.
    K. Bezuidenhout poursuit son voyage avec et dans ces pages mozartiennes avec visiblement un appétit et un bonheur communicatif. Remercions-le.
    Sais-tu, ami Jean-Christophe, s’il envisage un jour de proposer une intégrale des sonates pour clavier de Beethoven ?
    Heureux week end à toi et des bises.

    • J’ai presque envie de commencer ma réponse à ton commentaire, dont je te remercie, ami Cyrille, par une de ces bifurcations que l’on peut avoir lors d’une conversation amicale à bâtons rompus en te disant « ce Richard Wilson, quel peintre magnifique, tout de même ! » Le parallèle que tu établis entre son tableau et la trajectoire de Mozart m’apparaît tout à fait juste, tout comme tes lignes sur la solitude qui est bien plus que le triste hochet qu’agitent dans le vide certains esprits inanimés au sens propre du terme (nous devons penser aux mêmes personnes 😉 ). Combien de chefs-d’œuvre n’auraient pas éclos sans ce nécessaire retrait du monde qui tant fait peur aujourd’hui à notre société de l’hyper-présence ?
      Mon choix initial pour l’extrait à proposer de la Sonate KV 310 (la mineur, tiens donc) était le Presto conclusif, mais je ne regrette pas d’avoir changé d’avis à la dernière minute tant je trouve que le sentiment de Kristian Bezuidenhout dans l’Andante cantabile con espressione est juste. Ton appréciation me conforte dans ma décision.
      Il semblerait que la prochaine étape du musicien soit appelée à être Beethoven, même si je n’ai pas de certitude à ce sujet; il a d’ores et déjà abordé au concert les cinq Concertos sous la direction du regretté Frans Brüggen.
      Merci encore pour tes mots et heureux week-end à toi.
      Je t’embrasse.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe,

    Comme tout est dit dans les commentaires de Marie et Cyrille, (et bien dit) . Juste un IMMENSE merci, dans cette chronique tout est beau, la musique, le tableau , tes mots …..
    Belle journée à toi 🙂 Je t’embrasse bien fort !
    PS: Merci pour tous ces beaux extraits sur les différents billets, je suis définitivement conquise au pianoforte 🙂
    Re PS: Cesse de me tenter mon banquier va encore me faire la g…….
    Tiffen

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Devine qui est à la bourre pour te répondre ici ? C’est moi 😉
      Alors, juste un très grand merci pour avoir pris le temps de commenter chacun de ces billets consacrés au pianoforte mozartien et un clin d’œil à ton banquier, qui doit faire la même tête que le mien, et pour les mêmes raisons.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Ce tableau fait bonne route sur ce chemin musical Jean-Christophe. Merci.

  5. Bonjour Jean-Christophe,

    Un grand merci pour cette publication mais aussi pour avoir eu la bonne idée de joindre les 2 précédentes à la présente.
    Une question qui a peu à voir avec ce thème, mais qui concerne l’interprète ou, plus exactement l’instrument dont il joue. Vous savez mon ignore en maints domaines…
    Quand j’écoute un concerto de Mozart par Kristian Bezuidenhout, j’entends bien le son d’un piano auquel je suis accoutumée mais aussi celui de ce qui me semble être un clavecin.
    Sont-ce mes oreilles qui me jouent des tours ou bien est-ce là une des particularités du piano forte ?

    • Bonjour Évelyne,
      Votre question est, au contraire, tout à fait pertinente. En fait, le pianoforte, même s’il en diffère de façon importante, est encore proche du clavecin – les deux instruments se sont longtemps côtoyés; écoutez le son d’un Tangentenflügel, c’est encore plus frappant – ce qui explique sans doute votre ressenti, d’autant que vous n’êtes guère familière des claviers anciens et que leur singularité vous frappe peut-être d’autant plus.
      Je vous remercie pour votre passage ici et pour votre message.
      Belle journée à vous.

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