Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

« Entends la douce nuit qui marche…» Invitation au voyage par Stéphanie d’Oustrac et Pascal Jourdan

Henri Le Sidaner La petite table au crépuscule

Henri Le Sidaner (Port-Louis, 1862-Paris, 1939),
La petite table au crépuscule, 1921
Huile sur toile, 100 x 81,1 cm, Kurashiki, Ohara Museum of art

Si l’on ne peut pas vraiment la tenir pour méprisée car il n’est pas rare qu’elle parvienne à se faire une place au disque comme au concert, la mélodie française demeure malgré tout un genre qui, plus que son cousin d’outre-Rhin, le Lied, peine à séduire au-delà d’un cercle d’amateurs généralement assez avertis, ce que l’on ne peut que déplorer tant la richesse et la diversité de ce répertoire devraient permette à chacun d’y trouver son bonheur. Les chanteurs ayant fréquenté de près le monde de la musique baroque ne s’y sont pas trompés et nombre d’entre eux ont effectué, avec des succès divers, des incursions sur des terres a priori fort éloignées de celles qui leur sont familières. Comme autrefois Véronique Gens ou Sandrine Piau ou, plus récemment, Marc Mauillon ou Sophie Karthäuser, Stéphanie d’Oustrac nous propose à son tour, sous le titre d’Invitation au voyage, un florilège de mélodies datant essentiellement des quinze années précédant et suivant l’année 1900.

Contrairement à ce que sa genèse et son évolution étroitement liée à l’expansion de la classe bourgeoise au XIXe siècle laissent imaginer, la mélodie est très loin d’être un genre inoffensif préférentiellement réservé aux dames, ce que pourraient d’aventure induire les textes qu’elle utilise. Ces derniers, signés par de grands noms de la littérature – nous croisons ici, entre autres, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Henri de Régnier, Sully Prudhomme et Francis Jammes – explorent majoritairement toutes les nuances du sentiment amoureux, des plus intenses aux plus légères (Dédette), mais offrent également un reflet des tendances de leur époque, qu’il s’agisse d’inspirations teintées de mysticisme (La Vie antérieure) ou d’un certain « historicisme » sur le mode ironique du Placet futile de Mallarmé mis en musique par Claude Debussy ou tendre, comme dans cette miniature néoclassique précieuse de Reynaldo Hahn sur un texte de Théophile de Viau qu’est le célèbre À Chloris sur lequel se referme le récital. On ne s’aperçoit bien souvent que dans un second temps que, sous son apparente tranquillité, sous son uniformité de façade, la mélodie est, en réalité, un cheval de Troie. Grâce à elle, sans fracas et sans étendard brandi, se répandent dans les salons les plus fréquentables et les plus huppés – ceux que nous restituent les tableaux de Giuseppe de Nittis, de Jean Béraud ou de James Tissot – les effluves de la modernité musicale parfois la plus audacieuse, la plus subversive. Le parcours de trente années que propose cette anthologie rend sensible l’évolution qui conduit de Henri Duparc, Henri Le Sidaner Roses et glycines sur la maisongrand admirateur de Wagner, et son post-romantisme capiteux à Debussy, dont les deux recueils proposés (Cinq poèmes de Baudelaire, 1887-1889, et Trois poèmes de Stéphane Mallarmé, 1913) illustrent avec pertinence l’évolution du compositeur un temps séduit par l’idiome wagnérien puis s’en détachant progressivement (Le Jet d’Eau est déjà un pas en ce sens) jusqu’à tenter d’épouser au plus près les ellipses mystérieuses et la poésie impalpable et complexe de Mallarmé. Autour de ces deux « bornes », il a été très judicieusement choisi de faire place à trois compositeurs. L’un, Reynaldo Hahn, dont la simplicité très étudiée et le sensualisme subtilement ombré de mélancolie charment toujours, est aujourd’hui suffisamment en faveur pour qu’on ne s’y attarde pas outre mesure ici (je compte y revenir à propos d’un autre disque) ; il faut, en revanche, saluer ce programme d’avoir accueilli Lili Boulanger (1893-1918), première femme à avoir été couronnée par le prestigieux prix de Rome qui, par la précocité de son talent, avait retenu l’attention de Gabriel Fauré dont l’empreinte, tout comme celle de Debussy, est d’ailleurs discernable dans les trois extraits de Clairières dans le ciel (1906), ces influences ne bridant en rien une recherche qui tend vers une épure frémissante parfaitement en accord avec la sobriété touchante des textes de Francis Jammes, comme de nous permettre de découvrir Jacques de La Presle (1888-1969), musicien méconnu à l’inspiration kaléidoscopique qui n’est pas sans rappeler celle de Poulenc par son exigence évidente de tenue, sa pudeur dans l’effusion et sa capacité à faire parfois le grand écart entre des humeurs très différenciées, le sans-façon de l’agreste Dédette côtoyant sans rougir les bruissements presque sacrés d’un Nocturne dont les effluves empreints d’un symbolisme jumeau de celui qui baigne les toiles d’Alphonse Osbert ou de Henri Le Sidaner sont sans doute une des, sinon la révélation de ce disque.

Ceux d’entre vous qui ont suivi la carrière de Stéphanie d’Oustrac ne seront pas surpris que sa prestation dans ce récital se place sous la bannière d’un fort engagement que l’on aurait parfois souhaité, et c’est le seul reproche que l’on fera à cette réalisation, encore plus total ; à la décharge de la chanteuse, il lui a été conseillé, si l’on en croit le livret du disque, « d’en faire juste un peu moins » et l’on a quelques regrets en songeant au parcours brûlant qui nous aurait été offert si elle avait fait fi de ces avis. Ceci déploré, il n’y a guère que des louanges à adresser à un enregistrement aussi généreux que le tempérament de ses interprètes qui constitue, à mon avis, l’antidote idéal à la préciosité assommante, à la mièvrerie affligeante dont font montre certains, comme Philippe Jaroussky, dans un répertoire dont on ne doute pas qu’ils l’aiment mais qu’on aimerait surtout qu’ils cessent d’utiliser à des fins de vaines démonstrations de narcissisme vocal. Contrairement à ce type d’entreprise douteuse, l’anthologie proposée par Stéphanie d’Oustrac est tout sauf opportuniste et l’intelligence avec laquelle son programme, dont un des fils conducteurs semble être une atmosphère volontiers crépusculaire, Stéphanie d'Oustrac & Pascal Jourdan © Bertrand Pichèneest composé prouve, au contraire, qu’elle a été réfléchie et mûrie avec beaucoup d’attention. La mezzo-soprano y fait preuve de ses habituelles qualités de netteté de la diction, d’absence d’affectation et de fluidité de la ligne, mises au service d’une incarnation qui réussit à concilier efficacité dramatique et finesse du détail. Elle a trouvé en Pascal Jourdan dont, avouons-le, on aurait aimé que l’imposant Steinway se muât en piano du début du XXe siècle pour nous gratifier de couleurs encore plus subtilement nuancées, un accompagnateur de choix, en ce qu’il est justement bien plus que ça, un véritable partenaire qui soutient, dialogue, affronte, caresse, prolonge la voix avec autant de conviction que d’humilité, un acteur à part entière de la scénette ouvragée avec soin qu’est chaque pièce. Ce tandem parfaitement apparié nous convie à un voyage au fil des passions aux paysages sans cesse changeants qui ne connaît aucun temps véritablement faible. Les enjeux et les exigences d’un répertoire qui, comme on l’a vu, est très loin d’être inoffensif ont été appréhendés avec beaucoup de justesse et la restitution des œuvres s’en ressent, tant en termes de variété que de souffle. Jamais salonnard au sens péjoratif du terme, ce récital d’une éloquence et d’une sincérité constantes est de ceux qui contribuent heureusement à faire voler en éclats le préjugé de fadeur qui s’attache hélas encore à la mélodie française.

Je vous le recommande donc si vous aimez ces musiques mais également s’il vous prend l’envie de les découvrir et je forme des vœux pour que Stéphanie d’Oustrac poursuive son exploration d’un genre qui, manifestement, lui tend les bras. Je rêve, par exemple, des étincelles qu’un tempérament comme le sien produirait dans La Bonne Chanson de Fauré ou dans certaines pages de Chausson, et j’espère qu’elle nous adressera bientôt d’autres semblables invitations au voyage.

Invitation au voyage Mélodies françaises Stéphanie d'Oustrac & Pascal JourdanInvitation au voyage, mélodies françaises. Œuvres de Henri Duparc (1848-1933), Jacques de La Presle (1888-1969), Claude Debussy (1865-1918), Lili Boulanger (1893-1918), Reynaldo Hahn (1874-1947)

Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano
Pascal Jourdain, piano Steinway D

1 CD [durée totale : 71’11] Éditions Ambronay AMY042. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Henri Duparc, texte de Charles Baudelaire : La Vie antérieure (1884)

2. Jacques de La Presle, texte de Henri de Régnier : Nocturne (1913)

3. Claude Debussy, texte de Charles Baudelaire : Recueillement
Cinq poèmes de Baudelaire, 1887-89

4. Lili Boulanger, texte de Francis Jammes : Nous nous aimerons tant
Clairières dans le ciel, 1906

Illustrations complémentaires :

Henri Le Sidaner (Port-Louis, 1862-Paris, 1939), Roses et glycines sur la maison, 1907. Huile sur toile, 81 x 65 cm, Sakura, Kawamura Memorial Museum

La photographie de Stéphanie d’Oustrac et Pascal Jourdan, prise durant les sessions d’enregistrement en juillet 2014, est de Bertrand Pichène, utilisée avec autorisation.

14 Comments

  1. Une invitation aux voyages, les tableaux nous inspirent dans un impressionnisme de circonstance. Invitation au voyage intérieur assurément et je n’ai pu me défaire d’une mélancolie bien trop proche de l’abattement. Merci pour ces beaux choix.

    • La table ouverte sur un canal qui l’est aussi m’a semblé s’imposer tout naturellement pour illustrer ce récital, bien chère Marie, d’autant que Henri Le Sidaner est vraiment un spécialiste des scènes intimistes et crépusculaires. « Valse mélancolique et langoureux vertige » écrivait Baudelaire; tu as eu l’une, puisse l’autre venir rapidement pour la faire oublier.
      Merci pour ton mot sur ce billet où ils ne se bousculent pas.

  2. Ah comme je l’aime ce nouveau blog !! Toujours de belles surprises !! Et le choix du tableau est excellent !
    J’avais écouté un peu par manque de temps, mais là , ma soirée est consacrée à cette belle chronique.
    Écouter Baudelaire ainsi, quel bonheur, la musique nous fait ressentir les houles, et redouble d’intensité pour les tout-puissants accords, et s’adoucit pour la fin du poème, on le vit, on le sent, c’est une merveille ..

    Voici la nuit qui vient et ses folles paniques :
    Le vent ne souffle plus, le ramier s’est enfui,
    Le jet d’eau se lamente en des plaintes rythmiques,
    Et tes yeux grands ouverts me suivent dans la nuit. N’est-ce pas une merveille ?
    J’ai écouté au moins 10 fois cet extrait, une musique qui m’a émue au plus profond, un texte d’Henri de Régnier qui est splendide .

    Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
    Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici ……………………….
    La musique est parfaite pour ce poème et quel plaisir d’écouter cette merveilleuse voix 🙂

    Nous nous aimerons tant ….. joli texte et toujours cette voix et cette musique qui transportent , là , dans le secret de ces asiles verts ….

    Et là j’entends la douce nuit qui marche………. il est temps d’aller dormir 🙂
    Un IMMENSE merci cher Jean-Christophe, Bon lundi, belle semaine à toi 🙂
    Je t’embrasse bien fort 🙂
    Tiffen

    • J’avais écrit, chère Tiffen, que ce blog marquait à mes yeux la fin d’un certain nombre de « contraintes » que j’avais pu m’imposer par le passé pour tenir une ligne éditoriale assez serrée. Ne courant pas, comme tu le sais, après l’audience – je laisse volontiers ce genre de sport à d’autres –, je me contente simplement de proposer ce qui a retenu mon attention et de laisser ensuite les lecteurs décider. Ceux qui n’aiment que le baroque ne seront pas venus jusqu’ici, mais d’autres se seront assis à la table offerte par Henri Le Sidaner et auront rêvé en écoutant les harmonies qui naissent des épousailles de la poésie et de la musique; peu m’importe de savoir combien ils sont, l’essentiel est de deviner qu’ils sont là, quand bien même ils ne laissent pas de traces de leur passage comme tu as la gentillesse de le faire.
      Je te suis reconnaissant de l’avoir fait avec un enthousiasme qui montre que ces mélodies ont su te toucher.
      Je te souhaite une belle soirée (ou journée en fonction de l’heure à laquelle tu liras cette réponse tardive) et je t’embrasse bien fort.

  3. Mamina de Sclos

    23 février 2015 at 08:53

    Aller! un petit nouveau sur les étagères!
    Merci de ce choix: une passion pour ces mélodies françaises si peu dévoilées. Des instants de grâce pour ma part, élévation vers des ailleurs si poétiques.
    Que cela fait défaut en ces moments…

    • Je pense, Mamina de Sclos, que ce disque va plus souvent habiter votre platine que vos étagères, car si vous tombez, comme moi, sous son charme, vous y reviendrez souvent et verrez combien cette réalisation est nourrissante pour l’âme et le cœur.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et vous souhaite une belle soirée.

  4. Voilà voilà on arrive … cher Jean-Christophe. Stéphanie d’Oustrac sait enrichir et travailler ses répertoires. Que ces mélodies sont belles. Dommage sans doute qu’on lui ait demandé « d’en faire moins », mais connaissant son tempérament « on » aura été prudent. Et l’illustration de ton billet avec Le Sidaner me plaît d’autant que ce peintre a su si bien mettre en valeur la Côte d’Opale. Je suis souvent dubitatif sur le genre du récital, qui plus est sur-utilisé par les organisateurs de concerts de chambre. Ton billet donne envie d’en écouter plus. Du coup le disque est en liste d’attente … Bonne journée.

    • Je ne t’attendais pas ici, cher Cap’tain’, mais ta venue est un bonheur que je te remercie de m’offrir. Peut-être a-t-on eu raison de demander à Stéphanie d’Oustrac de se modérer, même si j’ai encore quelques doutes à ce sujet; toujours est-il que sa vision de la mélodie française oublie de minauder et que, rien que pour ça, elle mérite d’être saluée.
      Je ne suis, en règle générale, pas très client des récitals non plus et je n’en chronique d’ailleurs que très rarement. Ce que j’ai entendu tout au long de celui-ci m’a vraiment convaincu de le faire et j’espère que ce disque aura rejoint quelques listes de souhaits d’achat.
      Quant au trop méconnu Henri Le Sidaner, je trouve qu’il a, tout comme Stéphanie d’Oustrac, un univers très personnel et j’aime tout particulièrement ses nombreuses scènes de crépuscule, tellement intimistes et pourtant ouvertes sur l’ailleurs du rêve.
      Merci pour ton commentaire et belle soirée.

  5. Merci pour ce choix et en particulier pour la mélodie de Lili Boulanger, compositrice peu enregistrée; avec quel talent Stéphanie d’Oustrac a choisi d’interpréter  » Nous nous aimerons tant »; c’est un poème de Francis Jammes né et ayant vécu sa jeunesse à Tournay, où j’ai séjourné adolescent quelques étés; avec mes camarades, nous montions sur une petite colline dominant la vallée de l’Arros que F.J. avait surnommée « le Paradis et dont le souvenir l’a inspiré souvent par la suite . En 1902, il avait le désir partagé d’épouser une jeune fille, dont la famille a refusé ce projet; à la suite, en 1906 il fait paraître une série de poèmes  » Clairières dans le ciel » . La vie courte de Lili Boulanger, les sentiments du jeune Francis Jammes … tout est bien en accord avec le temps gris et pluvieux d’aujourd’hui. Heureusement , il y a des fleurs autour de la petite table au crépuscule.

    • Je connais la poésie de Francis Jammes depuis mes années de collège, Jean-Pierre, et elle m’a toujours touché pour ses qualités de simplicité et de musicalité; je suis d’ailleurs surpris qu’elle n’ait pas été plus exploitée par les compositeurs de mélodies, même si Lili Boulanger et quelques autres ont eu la bonne idée de la mettre en valeur. J’aime beaucoup le rapprochement que vous suggérez entre la musicienne et le poète, il a quelque chose de cette impalpable mélancolique qui baigne les tableaux de Henri Le Sidaner, homme des crépuscules où brillent tout de même toujours un peu de lumière.
      Merci pour votre mot et belle soirée.

  6. Jeanne Orient

    11 mars 2015 at 17:19

    Cher Jean-Christophe,
    Avec retard je viens vous dire MERCI pour cette magnifique chronique, pour H. Le Sidaner que j’aime tant, pour Francis Jammes …et aussi pour Lili Boulanger à la vie si courte, si douloureuse aussi et qui tenait de par « son oeuvre » , place de choix dans la maison de mon père.

    Et quel enchantement que la voix de Stéphanie d’Oustrac. Que ses mélodies sont belles…

    Merci, merci encore cher Jean-Christophe. Ce disque m’est déjà si cher…Je vous embrasse très affectueusement

    • Chère Jeanne,
      Le retard n’existe pas ici, des œuvres qui ont attendu au moins une centaine d’années peuvent bien patienter quelques semaines supplémentaires sans que cela pose problème 🙂 Je partage vos penchants tant pour Henri Le Sidaner que pour Francis Jammes et j’aurai dorénavant une pensée pour votre père en écoutant Lili Boulanger, dont je ne suis pas surpris d’apprendre qu’il aimait la musique.
      J’espère que , si vous en faites l’acquisition, ce disque vous séduira comme il m’a séduit; j’y reviens toujours avec le même bonheur, pour ma part.
      Je vous remercie pour votre mot ici et vous embrasse bien affectueusement.

Comments are closed.

© 2018 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑