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Trouvailles pour esprits curieux

Des palais aux bas-fonds de la Rome baroque. Orazio Michi par Françoise Masset et La Gioannina

Claude Gellée Le Lorrain Vue de Rome avec une scène de prostitution

Claude Gellée dit Le Lorrain (Chamagne, c.1600-Rome, 1682),
Vue de Rome avec une scène de prostitution, 1632
Huile sur toile, 60,3 x 84 cm, Londres, The National Gallery
© The National Gallery, London

Depuis le 24 février 2015 s’est officiellement ouverte au Petit Palais de Paris, pour une durée de trois mois, une exposition intitulée Les bas-fonds du Baroque et sous-titrée « La Rome du vice et de la misère » dont le but est de documenter l’autre visage de la Ville éternelle, celui des rues, des tavernes, des bordels et autres lieux interlopes offrant à la beauté glacée des palais débordants de marbre et d’ors un ténébreux et vigoureux contrepoint. Avant même d’avoir flâné au milieu des quelque soixante-dix tableaux qui composent cet accrochage qui s’annonce passionnant, quiconque connaît un peu la peinture de cette époque sait déjà qu’il y croisera souvent des figures de musiciens, comme pour souligner encore plus nettement les liens qui unissent ces deux arts. C’est donc au travers d’un disque que je souhaite débuter avec vous ce voyage dans la Rome des premières décennies du XVIIe siècle.

La réalisation que j’ai retenue est parue à l’automne 2013 et elle présente, à mes yeux, deux avantages majeurs, celui d’être la première à rassembler un florilège conséquent de pièces vocales signées par Orazio Michi, et que ces dernières soient suffisamment diverses pour embrasser en un seul mouvement l’élevé et le vulgaire, le savant et le populaire. Ne nous trompons cependant pas, ce compositeur dont le surnom de dell’Arpa indique l’instrument dont il était un virtuose ne fut pas un musicien des rues puisque lorsqu’il commence à être documenté en 1613, il fait partie de la maison du riche cardinal Montalto au service duquel il demeura dix ans durant, jusqu’à la mort de cet homme suffisamment puissant pour faire sculpter son portrait par Le Bernin (aujourd’hui à la Kunsthalle de Hambourg) et qui devait particulièrement goûter l’art de Michi si l’on en juge par la munificence du traitement qu’il lui accordait. À la mort de son généreux protecteur, le fait que le harpiste n’eut aucun mal à se faire accueillir dans l’entourage de prestigieux dignitaires ecclésiastiques comme Maurice de Savoie ou Francesco Barberini en dit long sur sa renommée, laquelle est confirmée par les témoignages contemporains dont l’un fait de lui l’égal, pour son instrument, de Kapsberger et Frescobaldi pour le leur — excusez du peu. Si son étoile a pu pâlir à la fin de son existence – il mourut à Rome le 27 octobre 1641 âgé de 46 ans – qui semble avoir été assombrie par une infirmité, son testament nous transmet l’image d’un homme vivant dans l’aisance qui prit grand soin de distribuer ses biens en songeant aussi bien aux humbles qu’aux puissants.

Si l’on ignore tout de ses origines et des maîtres qui l’ont formé, même si l’on a d’excellentes raisons de penser que ces derniers furent napolitains, la production conservée de Michi qui, par un singulier paradoxe, est exclusivement vocale, nous le décrit comme un compositeur cherchant à susciter l’émotion en misant à la fois sur une approche très précise des textes qu’il met en musique et sur des effets théâtraux parfois un rien appuyés mais toujours extrêmement efficaces. Il faut frapper l’auditeur avec le plus d’immédiateté possible, le saisir, le surprendre, le désarçonner et au sens propre du terme l’étonner, quand bien même le sujet traité est d’inspiration religieuse — il est toujours bon de rappeler que la frontière entre sacré et profane était beaucoup moins nette au XVIIe siècle qu’elle l’est depuis le XIXe. Cette volonté de se mettre le plus directement possible à la portée de l’auditeur ne serait-ce que par l’utilisation exclusive de l’italien, de le prendre à partie au moyen d’interjections ou d’impératifs, se manifeste également par l’utilisation de tournures à forte saveur populaire, y compris dans des airs à visée morale ; c’est ce que montrent, par exemple, Alma chi te sollevi dans lequel les « désirs fous et trompeurs » sont soulignés par un rythme de danse, ou Pensier ch’al ciel s’en vola, éloge de la vertu troussé sur un air de canzonetta, autant de mélodies et de rythmes qui s’inscrivaient naturellement dans le paysage sonore urbain, au même titre que les activités les plus triviales que Claude Gellée peint (ou fait représenter) à l’avant-plan de sa Vue de Rome de 1632, dont l’arrière-plan accueille rien moins que le Couvent des Minimes, l’Église de la Trinité des Monts et même la résidence d’été du pape sur le Quirinal — pouvait-on rêver contraste plus baroque entre ce décor hautement religieux et une scène de prostitution ?

Ce mélange des genres que le tableau nous donne à voir, Françoise Masset et les instrumentistes de La Gioannina nous le donnent à entendre avec un brio certain. Le choix a été fait d’une vocalité dont l’ornementation assez exubérante, si elle peut dérouter ceux qui n’en sont pas coutumiers, rend parfaitement justice à l’abondance de contrastes dont se nourrit la musique de Michi. Il y a, dans ce disque, un engagement constant et parfaitement assumé qui nous ramène aux premières heures du Poème Harmonique qui, dans un répertoire proche, avait produit coup sur coup deux disques flamboyants (Castaldi en 1998, Belli en 1999) — on était loin alors de l’embourgeoisement qui prévaut aujourd’hui. On saluera donc, dans ce disque de La Gioannina, une prise de risques maximale que soutient une connaissance approfondie d’un répertoire exhumé avec courage, la préférence accordée à l’expressivité sur le seul esthétisme vocal, l’attention apportée à l’articulation et à la lisibilité, tant dans les airs que dans les pièces instrumentales, interprétées avec une finesse et un sens de la couleur remarquables, l’écoute mutuelle des musiciens et l’intelligence globale d’un projet – qui, bonne nouvelle, devrait connaître une suite cette année – où tout a été pensé avec un soin extrême, jusqu’au texte d’accompagnement de Rémi Cassaigne, un modèle du genre, cette maîtrise de l’ensemble se faisant cependant totalement oublier pour laisser dans l’oreille un grand sentiment de naturel et de liberté — n’est-ce pas aussi ça, la sprezzatura ?

Puissent ceux d’entre vous qui auront la chance de flâner dans les salles des Bas-fonds du Baroque emporter dans leur mémoire ces pièces d’Orazio Michi et de ses contemporains et je suis certain qu’en s’arrêtant devant telle ou telle œuvre, ils entendront à quel point les univers des palais et des rues s’y mêlent et s’y répondent plus qu’on le croit. E che vuoi più ?

Orazio Michi E che vuoi più La Gioannina Françoise MassetOrazio Michi dell’Arpa (c.1595-1641), E che vuoi più ? airs à voix seule. Pièces instrumentales de Giovanni Maria Trabaci (1575-1647), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Stefano Landi (1586-1639), Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Giovanni Priuli (1575-1626), Giovanni de Macque (c.1550-1614)

Françoise Masset, soprano
La Gioannina :
Nanja Breedijk, harpe
Rémi Cassaigne, luth, théorbe & guitare

1 CD [durée totale : 72’49] agOgique AGO013. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Giovanni Maria Trabaci, Gagliarda Quarta alla Spagnola

2. Orazio Michi, Tempo fu

3. Stefano Landi, La Gioannina

4. Orazio Michi, Pensier ch’al ciel s’en vola

L’exposition :

Les bas-fonds du Baroque Petit Palais Paris 24 02 - 24 05 2015Les bas-fonds du Baroque, la Rome du vice et de la misère, du 24 février au 24 mai 2015. Paris, Musée du Petit Palais. Fermé les lundis et le 1er mai. Tous renseignements utiles en suivant ce lien.

14 Comments

  1. Merci pour ce beau voyage croisé, cher Jean-Christophe. Et pour ce bel hommage à une réalisation aussi originale qu’intime, aussi réussie que précieuse en effet. Un enregistrement à savourer sans modération.

    • C’est moi qui vous remercie de vous être arrêté sur ce billet, cher Marc, et j’espère qu’il aura contribué à donner l’envie à quelques personnes de découvrir plus avant ce disque et d’aller voir cette exposition qui me semble prometteuse.
      De fidèles et amicales pensées vous rejoignent.

  2. Ah mais je connais bien ce disque qui tourne souvent chez moi ! J’ai eu la chance d’assister à un mini-concert organisé par le label Agogique pour la sortie du cd ; l’interprétation de Françoise Masset était saisissante. Je tâcherai de l’avoir en tête quand j’irai voir cette exposition. Merci pour tes conseils.

    • Saisissant est un adjectif qui définit parfaitement cette interprétation, Clairette, et cette incarnation puissante me frappe à chaque fois que je réécoute ce disque. Puisque tu connais suffisamment ces musiques, me diras-tu si elles vont bien avec les tableaux que tu auras pu voir à l’exposition ?
      Merci pour ton mot !

  3. Un grand merci pour les pièces instrumentales 1 et 3 qui font oublier que nous ne vivons pas dans les palais ….
    Cette exposition de la pauvreté et du vice (!!!!) ne manque certainement pas de richesses picturales et rencontre un certain écho dans l’actualité.

    • Je n’ai pas besoin des palais, bien chère Marie, ceux que les arts dressent pour moi suffisent à mon bonheur et ils sont si vastes que je m’y perds parfois un peu en y flânant.
      Je ne suis pas surpris que l’on parle de cette exposition; son titre est aguicheur juste ce qu’il faut pour donner l’envie de sauter le pas. Je suis ravi (et pas complètement surpris là non plus) que les pièces instrumentales aient retenu ton attention.
      Merci pour ta participation à ces premiers pas dans les Bas-fonds 😉

      • Ne vais dans les bas-fonds que pour t’y retrouver et tenter de te reconduire sur les chemins de la Vertu (rires soutenus)
        du Baroque romain au cinéma du 20ème siècle, rien ne s’oublie, Fellini en a témoigné en 69

  4. Bonjour cher Jean-Christophe,
    Lors d’un stage de danse médiévale, nous avons abordé la musique baroque, très très rapidement car elle n’était pas au programme de cette journée, alors cette chronique m’a enchantée , je salue cette exposition que j’aurais aimé voir, mais la distance et le temps , sont des ennemis redoutables !
    Grâce à toi, j’ai fait « connaissance » du compositeur Orazio Michi, qui mourut bien trop tôt d’ailleurs….
    Tu rends un fabuleux hommage aux musiciens ainsi qu’à Françoise Masset. (Un petit clin d’œil à Frédéric au passage 😉 )
    Chronique comme à l’accoutumée claire et riche , quant à la musique même si elle ne m’est pas familière, je l’ai écoutée avec énormément de plaisir.
    Merci infiniment , cet après-midi j’irai écouter l’écho d’un paradis perdu 🙂
    Je t’embrasse bien fort cher Jean-Christophe 🙂
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Je t’avoue que je ne connais pas grand chose à la danse baroque, aussi puis-je comprendre d’autant plus aisément que ce soit ton cas pour ce qui est de la musique de la même époque. Je pense qu’il est tout à fait enrichissant, en revanche, d’aller visiter une exposition comme Les bas-fonds du Baroque (ou toute autre) en ayant à l’esprit les musiques que l’on entendait alors (c’est valable aussi pour la littérature) : ça évite généralement de faire de grosses erreurs de perspective et peintres comme sculpteurs ne vivaient pas dans des bulles de silence hermétiquement closes.
      Je trouve vraiment passionnant ce disque consacré à Orazio Michi, d’autant que les musiciens n’ont pas peur de s’investir pour faire vivre ses œuvres — un exemple à suivre dans le petit monde parfois un peu trop lisse de la musique baroque.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite bonne découverte du Paradis.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. « embrasser en un seul mouvement l’élevé et le vulgaire, le savant et le populaire » te souvient-il de notre conversation d’hier ?
    Oui, on oublie souvent que dans les villes de ces temps l’orde voisinait avec l’or, que la truculence populaire apostrophait une morgue aristocratique de façade qui s’effondrait en des propos d’une verdeur ébouriffante de laquelle eut raison la bienséance bourgeoise.
    Monde cohérent car les états de la société, quoi qu’on ait pu dire, n’avaient pas l’implacable étanchéité des classes.
    J’attends avec impatience d’aller voir cette exposition, je te l’avais dit ; d’écouter tes propositions m’a encore aigüisé l’appétit.
    Merci ami.
    PS La Gagliarda et le Tempo fu, puisque j’ai la manie des choix, m’ont particulièrement séduit, la vivacité roborative de la première et la douceur mélancolique de la deuxième se répondent en un diptyque révélateur de l’esprit de l’époque.

    • Nous sommes tout à fait d’accord, cher Henri-Pierre, et on oublie à quel point, si les distances entre elles ne disparaissaient pas pour autant, les classes partageaient autrefois plus de valeurs communes qu’aujourd’hui, ce jeu d’interactions étant parfaitement traduit par les arts, peinture, musique, mais aussi littérature.
      Je suis bien content que tu soies passé par ici, où je te souhaite la bienvenue, avant d’aller visiter l’exposition sur les bas-fonds du Baroque. Si tu parviens, ce dont je ne doute pas, à conserver en mémoire un peu de ces pièces, je suis persuadé qu’elles te permettront d’ajouter un éclairage supplémentaire sur les œuvres que tu y verras.
      Merci pour ton mot.

      • Tu vois, je me suis empressé d’y aller, c’était ce matin ; l’émerveillement du choix des oeuvres, l’intelligence des commentaires des tableaux, la logique des différentes phases et la virtuosité savante des scénographies baignaient dans tes extraits de musique qui m’étaient restés en mémoire.
        Je m’attendais au très, j’ai eu le mieux.

        • Je suis heureux que cette exposition t’ait plu, mon ami, et ton impression compte à mes yeux bien plus que nombre d’avis autorisés. J’ai lu que la scénographie était une réussite et comme les quelques concerts proposés sont assez calamiteux, je me réjouis de songer que ces musiques pourront accompagner la visite de quelques-uns de mes lecteurs; tu me diras, si tu veux bien, si les deux autres billets que je compte publier « collent » à l’esprit de ces Bas-fonds.

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