Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Les jeunes pleurs du printemps. Sonate et Quatuor avec piano de Georges Antoine par Oxalys

Félix Vallotton Le champ en fleurs

Félix Vallotton (Lausanne, 1865-Paris, 1925),
Le champ en fleurs, 1912
Huile sur toile, 60,5 x 73,5 cm, Winterthur, Kunstmuseum

On nous annonce tellement que la bataille pour la survie du disque est perdue d’avance que, dans les moments de découragement, on finirait presque par s’avouer vaincu. Par chance, il existe encore des labels qui, sans le secours de pochettes tapageuses ou de programmes racoleurs, nous prouvent que ce support conserve toute sa pertinence. C’est le cas de Musique en Wallonie qui, au rythme de cinq à six publications par an, rarement plus, propose au mélomane curieux des découvertes bien souvent passionnantes de répertoires rares ou inédits, toujours présentées avec soin tant d’un point de vue éditorial que physique. Basé à l’Université de Liège, ce label a le goût des projets et à peine achevait-il un remarquable cycle consacré à Roland de Lassus, dont je vous parlerai dans les semaines à venir, qu’il se lançait dans une nouvelle aventure, celle de sa Collection 14-18 destinée à constituer un « portrait musical des années de la Grande Guerre. »

La premier volume de cette entreprise est consacré à un compositeur dont j’ignorais jusqu’au nom avant sa parution, Georges Antoine. La trajectoire de ce fils du maître de chapelle de la cathédrale de Liège, ville où il est né en 1892, est émouvante, comme le sont souvent les destins prématurément brisés, tel celui de son compatriote, Guillaume Lekeu, qui succomba à la fièvre typhoïde en 1894 à l’âge de 24 ans, alors que ses premiers succès laissaient augurer pour lui une carrière musicale des plus brillantes. Les circonstances rendirent celle de Georges Antoine beaucoup plus discrète. Orphelin de père à l’âge de quinze ans, sa position d’aînesse le conduisit à assumer un rôle de chargé de famille qui ne l’empêcha cependant pas de continuer à parfaire son apprentissage de musicien, une vocation encouragée, dès le plus jeune âge, par le nombre conséquent de prix académiques qu’il reçut. Son opus primum est un double chœur pour voix mixtes, Les Sirènes, mais, Georges Antoine Le Ruchard 1917hormis un Concerto pour piano (perdu) et un poème pour orchestre, Veillées d’armes, c’est surtout dans le domaine de la musique pour petits effectifs qu’il concentra ses efforts. L’année 1912 le vit ainsi produire ses Deux mélodies op.2 et mettre en chantier sa Sonate pour violon et piano en ré mineur op. 3, une partition qui l’occupa jusqu’à la fin de 1913 pour être finalement créée le 18 janvier 1914. La survenue de la Première guerre mondiale bouleversa la vie de Georges Antoine qui s’engagea dès le 4 août, une décision lourde de conséquences non seulement pour sa famille qu’il privait ainsi de soutien financier – sa correspondance atteste de son sentiment de culpabilité sur ce point – mais aussi pour lui-même, car les fatigues et les dangers du conflit mirent à rude épreuve sa constitution fragile. Il tomba rapidement malade, fut pris en charge dans différents hôpitaux puis mis en congé de réforme temporaire de l’armée. Fixé en 1915 en Bretagne pour profiter de la salubrité de son air, il y déploya une activité soutenue, donnant des leçons pour assurer le quotidien tout en continuant à composer. L’écriture de son Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle en ré mineur op. 6, partition à laquelle il songeait depuis un an, se poursuivit jusqu’en 1917, en parallèle de la révision de sa Sonate dont il revit en profondeur l’économie générale tout en cherchant à la rendre, selon ses propres termes, plus wallonne. 1918 vit apparaître les Veillées d’armes et de nouvelles mélodies, mais marqua aussi le retour du musicien dans sa patrie dont il eut la joie d’assister à la libération progressive avant que la maladie finisse par le rattraper à Bruges. Georges Antoine y mourut au soir du 15 novembre, âgé de 27 ans, cinq jours avant la création couronnée de succès de son Quatuor avec piano à Amsterdam.

Lorsque l’on prend la peine de les écouter dans leur ordre de composition, on est surpris de constater à quel point il existe, entre cette Sonate et ce Quatuor avec piano que pourtant peu d’années séparent, une évolution et une maturation sensibles. Malgré sa révision et les proportions soigneusement équilibrées de ses trois mouvements, la première souffre parfois d’un certain manque de cohérence induit par le bouillonnement créatif d’un jeune compositeur qui cherche, de façon bien compréhensible, à démontrer l’étendue de son savoir-faire sans toujours pleinement maîtriser son matériau. Cependant, la vivacité sans agitation du premier mouvement ponctuée, vers sa fin, d’un zeste d’humour, l’atmosphère doucement élégiaque du Assez lent central, l’affermissement progressif du finale ont, malgré les influences perceptibles de César Franck ou de Camille Saint-Saëns, un ton déjà personnel qui retient l’attention. Le Quatuor avec piano représente une avancée sur tous les plans, l’écriture plus fermement dirigée permettant à l’énergie de ne pas se disperser et à quelques belles audaces harmoniques de se faire jour, en particulier dans un premier mouvement parfaitement tendu, tout en autorisant une expression intime beaucoup plus intense. Le Assez lent – Très expressif central regarde certes vers Franck et Lekeu, mais fait aussi songer à Fauré pour la couleur et à Satie pour le caractère suspendu, au bord de l’errance, de certains passages de la partie de piano ; Ensemble Oxalys (en grande formation)le sentiment de recueillement parfois au bord de l’abattement, où passe également quelque chose d’infiniment attendri percé par quelques éclats de révolte, qui s’en dégage fait mieux saillir encore l’élan passionné de l’Animé conclusif qui, malgré quelques zones plus troublées, permet à l’œuvre de se refermer sur une note de délivrance sonnant presque comme un cri de victoire.

Il faut saluer les musiciens d’Oxalys de traiter ces deux partitions que d’autres auraient expédiées avec désinvolture comme mineures à l’égal de celles que la postérité a couronnées et de les servir avec autant d’enthousiasme que d’intelligence, cette dernière s’exprimant tant dans le choix d’un piano Pleyel de 1920 aux riches couleurs qu’au travers d’une excellente écoute mutuelle et de choix judicieux en termes de tempos, de nuances et de conduite globale du discours. Il ne fait guère de doute que ce sont ces qualités qui permettent à la violoniste Shirly Laub et au pianiste Jean-Claude Vanden Eynden, dont la prestation est de bout en bout impeccable, de garantir la Sonate contre les démons du fractionnement qui la menacent en la tendant le plus qu’ils le peuvent – et c’est, de ce point de vue, une réussite –, et, dans la lecture du Quatuor avec piano, de galvaniser leur partenaires pour mieux amener l’ensemble à creuser les contrastes, à mettre en lumière les trouvailles de Georges Antoine et à faire saillir la riche palette d’émotions qu’il a dispensée dans cette œuvre. Avec beaucoup de générosité et tout autant de finesse, Oxalys fait mieux que donner une chance à des pages qui auraient pu demeurer ignorées ; il nous fait percevoir leur intérêt et leurs beautés et, en les rendant attachantes, nous rend nostalgiques de celles que leur auteur n’a malheureusement pas eu le temps de composer.

Georges Antoine Quatuor avec piano et Sonate Oxalys Musique en WallonieGeorges Antoine (1892-1918), Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle en ré mineur op. 6, Sonate pour violon et piano en la bémol majeur op. 3

Oxalys
Shirly Laub, violon
Elisabeth Smalt, alto
Amy Norrington, violoncelle
Jean-Claude Vanden Eynden, piano de concert Pleyel 1920

1 CD [durée totale : 51’39] Musique en Wallonie MEW 1473. Ce disque peut âtre acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate op. 3 : [I] Modéré – Animé – Modéré – Animé

2. Quatuor op. 6 : [II] Assez lent – Très expressif

Illustrations complémentaires :

Photographie de Georges Antoine, vraisemblablement prise dans le parc voisin du Camp du Ruchard © Conservatoire royal de musique de Liège, Blc, Fonds Georges Antoine (15), carton 4, inv. 1026641. Merci à Christophe Pirenne et Jérôme Gierkens.

La photographie d’Oxalys, en grande formation, est de Marco Borggreve.

8 Comments

  1. La sonate pour violon et piano (quel bonheur que ce clavier de 1920 choisi ici !) dans sa version remaniée en la b. majeur est, par ce premier mouvement que tu donnes à entendre, admirable de bout en bout.
    C’est pourtant le deuxième mouvement du quatuor en ré mineur Op.6 qui, pour moi, emporte ici la palme. J’en ressors bouleversé… À un point que tu ne peux qu’imaginer, mon ami. Je ne puis t’en écrire davantage, les mots ne sauraient traduire totalement mon ressenti. Alors simplement te remercier de t’être fait l’écho de cet enregistrement. Et remercier grandement les interprètes pour leurs excellence et investissement.
    Je pense très sérieusement à en écouter plus par son prochain achat. Ce CD sera par ailleurs un compagnon idéal au côté de celui, en bonne place près de moi, consacré à Guillaume Lekeu.
    Je t’embrasse.

    • Les deux premiers mouvements de la Sonate sont les plus réussis, ami Cyrille, le dernier me convainc nettement moins, car je trouve qu’il manque d’unité voire d’un rien de personnalité; ce n’est pas le cas du Quatuor avec piano qui a été judicieusement placé en ouverture du disque, et si tu as l’occasion de l’écouter entièrement, ce que je te souhaite, tu verras que les mouvements extrêmes sont réellement de la plus belle eau. Rien que pour cette partition, l’existence de cet enregistrement était justifiée et je suis reconnaissant aux artistes et au label de l’avoir permis.
      Je suis heureux que l’écoute de ces extraits t’ait procuré autant de belles émotions et je te remercie d’en avoir témoigné ici.
      Je t’embrasse et te souhaite une belle soirée.

  2. Merci Jean-Christophe, je me sens même bercée par cette musique, d´ailleurs les arbres aussi sont bercés. Magnifique relation peinture-musique. Vous excellez dans ce genre d´écriture.

    • Je vous avoue, Chantal, que je ne sais pas si les arbres sont bercés ou s’ils ploient à l’approche d’une tempête qui menace de les briser; c’est d’ailleurs cette ambiguïté qui m’a fait choisir ce tableau.
      Je vous remercie de vous être arrêtée sur cette chronique et vous souhaite une belle journée.

  3. Tu sais combien il est difficile de partager un ressenti, exprimer une émotion alors que tant de mots font défaut. C’est comme si j’écoutais devant une fenêtre ouverte, le vent dans les branches, les pieds nus dans la prairie, regarder les flots remonter doucement dans un clapot paisible et ne pas pressentir être à la veille d’une tourmente, voire une catastrophe. merci d’offrir tes découvertes.

    • Je le sais d’autant mieux que c’est le problème auquel je me heurte à chaque nouvelle chronique, bien chère Marie. Je trouve ton ressenti très juste, particulièrement celui d’être ignorant du danger qui menace, et c’est d’ailleurs celui que je retrouve dans la Sonate, tandis que le Quatuor avec piano atteste qu’il est arrivé quelque chose.
      Merci pour tes mots 🙂

  4. Bonjour cher Jean-Christophe
    Les mots me manquent pour te dire le plaisir que j’ai eu à écouter cette musique, c’est magistralement jouée, . J’aime les deux extraits , la même émotion m’étreint … Je mets au présent car j’écoute encore en t’écrivant 🙂
    Quant à ta belle chronique, toujours le même plaisir à te lire …
    Quelle belle peinture, j’aime ce contraste entre le champ de fleurs colorées et ce ciel et ces arbres sombres..
    Merci pour cette belle découverte, pour l’émotion, le plaisir, et tant d’autres choses …
    Je te souhaite un beau dimanche .
    Je t’embrasse bien fort cher Jean-Christophe 🙂

    • Bonjour chère Tiffen,

      Difficile de trouver un tableau qui dise à la fois l’éclosion et la menace, je suis heureux que celui-ci te semble y parvenir. J’ai tenté de donner un aperçu aussi complet que possible de ce disque, j’espère y être parvenu : les émotions que distillent les deux œuvres sont très contrastées et cette richesse n’est pas forcément aisée à résumer en deux extraits.

      Je te remercie pour ton écoute attentive et pour ton commentaire sensible, comme toujours.

      Puisses-tu passer un bon dimanche, je t’embrasse bien fort.

Comments are closed.

© 2018 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑