Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heureuse assemblée. Charpentier et Purcell par Chantal Santon-Jeffery, Violaine Cochard et leurs amis

A Musical Assembly c. 1720 by Marcellus Laroon the Younger 1679-1772

Marcellus Laroon le Jeune (Chiswick, 1679-Oxford, 1772),
Une réunion musicale, c.1720
Huile sur toile, 101,6 x 127 cm, Londres, Tate Gallery

Je me souviens d’avoir eu la chance, il y a quelques années, d’assister, dans le cadre du Festival de Sablé, à un concert dont le programme réunissait la soprano Chantal Santon-Jeffery et la claveciniste Violaine Cochard autour de musiques françaises et anglaises du XVIIe siècle et avoir été tellement emballé par ce que j’y avais entendu que je m’étais pris à rêver, en sortant de l’église qui avait servi d’écrin à ce récital, qu’il ferait peut-être un jour l’objet d’un enregistrement. Le temps a passé mais au lieu de dissoudre lentement cette espérance, il a permis à ce projet de mûrir pour nous arriver aujourd’hui servi par une équipe élargie.

Hormis le fait d’avoir été contemporains, les liens qui unissent Charpentier et Purcell, les deux luminaires de cette réalisation autour desquels viennent graviter de non moins brillants satellites, ne sont pas obligatoirement évidents d’emblée. Pourtant, lorsque l’on y regarde d’un peu plus près, un certain nombre de traits communs apparaît entre ces deux musiciens. Tous deux se sont tout d’abord distingués par l’attention qu’ils ont porté aux « petites » formes, air ou song, au profit desquelles ils ont déployé toutes les ressources de leur art en en faisant souvent le lieu privilégié d’une dramaturgie conduite avec une grande économie de moyens, mais pourtant étonnamment efficace ; ainsi, l’air Non, non, je ne l’aime plus de Charpentier est-il une véritable scénette dans laquelle on assiste aux débats intérieurs d’un amant éconduit qui passe du rejet de ses liens à la conscience de sa dépendance vis-à-vis des élans de son cœur. Ce qui rapproche ensuite les deux compositeurs est l’évidente affection dont ils font preuve envers leur langue et les efforts qu’ils déploient pour en exalter à la fois l’éloquence et la musicalité. Jusque dans le choix et l’agencement des mots que sa mélodie vient rehausser, Purcell enveloppe, dans un souffle, Sweeter than roses de suavité, O Solitude d’un recueillement éclairé d’un sourire d’ineffable contentement tandis qu’il décline, dans l’air de la Plainte, Marcellus Laroon le Jeune Une réunion musicale 1735O let me weep, extrait de The Fairy Queen, la palette des larmes en l’espace de six vers – weep, sigh, deplore – tout en jouant sur le charme des assonances (weep/sleep, hide/sight/sigh). Le français n’ayant pas les mêmes vertus plastiques que l’anglais, il impose à Charpentier de trouver d’autres solutions pour donner corps à ses imaginations ; il se tourne assez naturellement vers des rythmes inspirés par la danse, balancement berceur dans Auprès du feu l’on fait l’amour, volutes de passacaille dans Sans frayeur dans ce bois. Nos deux musiciens sont, enfin, des assembleurs d’exception qui contribuèrent à mêler à leur idiome national celui qui ne cessa d’agrandir son empire sur l’Europe musicale tout au long du XVIIe siècle, l’italien. Charpentier l’apprit à la source en séjournant à Rome, Purcell le connut de seconde main, mais leur recherche tant d’expressivité que de séduction mélodique témoigne à quel point il laissa sur leur manière une empreinte durable ; chez le second s’y ajoute, ce qui créé une liaison supplémentaire avec le premier, une connaissance réelle du style français qui était très en vogue dans l’Angleterre de la Restauration.

Les œuvres choisies en complément sont beaucoup plus que du remplissage, qu’il s’agisse de la Mad song hallucinée de John Blow, toute enflammée d’images violentes, ou des pièces instrumentales qui agissent comme des intermèdes – ce sont toutes des danses – dans un programme intelligemment conçu comme un opéra miniature dont l’argument serait de dépeindre toutes les étapes d’une histoire d’amour, de sa naissance à l’acceptation de sa fin. Les humeurs volontiers songeuses de Demachy et de Sainte Colombe y côtoient l’inventivité toujours étonnante de Louis Couperin, un zeste de surprise supplémentaire étant apportée par la fort belle Chaconne en fa majeur de Chambonnières, un musicien que l’on aimerait croiser plus souvent au disque comme au concert.

Je ne suis généralement pas très amateur de récitals, mais je dois reconnaître que celui-ci m’a réellement séduit, au point d’y revenir souvent et avec un plaisir intact. Il faut dire que l’équipe réunie pour ce projet y fait valoir de très beaux atouts, tant individuels que collectifs. Chantal Santon-Jeffery possède, outre un timbre lumineux et une diction d’une grande netteté dans l’une et l’autre langue, toute la versatilité et toute l’autorité qui conviennent pour donner corps aux différentes passions qui agitent les personnages qu’elle campe, de l’extrême agitation de la folie à l’ataraxie rayonnante de qui est enfin maître de son cœur. On sait particulièrement gré à la chanteuse de donner aux mots leur juste poids et de ne jamais tomber dans les travers de l’anecdote ou du décoratif ; tout, dans son approche, est senti avec acuité, traduit avec une indéniable justesse et devient donc touchant pour l’auditeur, à mille lieues des poses conventionnelles que l’on observe parfois dans le rendu de ce type de répertoire — l’incessant flux et reflux des émotions de sa lecture à la fois frémissante et maîtrisée de Tristes déserts qui, en un éclair, passe de l’exaltation à l’abattement est, à cet égard, révélateur. Chantal Santon-Jeffery Violaine Cochard François Joubert-Caillet Thomas Dunford Stéphanie-Marie DegandEn Violaine Cochard, la soprano a trouvé une partenaire idéale et la complicité qui unit les deux musiciennes est partout évidente. Continuiste émérite et attentive qui sait, avec la même intuition, la même élégance, soutenir discrètement le discours ou le prendre à son compte, la claveciniste nous fait un peu plus regretter, à chacune des pièces instrumentales où elle est aux commandes, la rareté de ses enregistrements en soliste, tant le raffinement de son toucher, son sens de la nuance et de la couleur sont précieux. Ce duo très soudé n’a eu visiblement aucun mal à faire de la place à trois de ses amis de la génération montante de la scène baroque. Le plus constamment sollicité, au continuo comme en soliste, est le gambiste François Joubert-Caillet qui, dans l’un et l’autre rôle, démontre les qualités de finesse, de recherche de plénitude sonore et de sens mélodique naturel qui lui ont déjà valu des louanges méritées. À l’archiluth, on retrouve Thomas Dunford, accompagnateur racé qui fait partie de ces interprètes qui n’ont pas leur pareil pour captiver l’oreille dès qu’ils entrent en scène. La violoniste Stéphanie-Marie Degand, enfin, n’apparaît que dans O let me weep, mais sa prestation est parfaite de phrasé et d’expression. Le quintette semble avoir pris énormément de plaisir à rendre justice à ces œuvres aux atmosphères contrastées et elle nous le transmet avec un naturel et une spontanéité tout à fait rafraîchissants, aidé par une prise de son qui trouve le juste équilibre entre ampleur et sensation d’intimité.

Voici donc une fort belle réalisation dont je vous recommande l’écoute et qui ne manquera pas d’accompagner avec bonheur les soirs d’été qui s’annoncent et de vous en faire ressouvenir avec un rien de douce nostalgie lorsque la mauvaise saison sera de retour, en espérant, qui sait, qu’un prochain printemps nous ramène un nouveau semblable projet.

L'art orphique de Charpentier et Purcell agOgiqueL’art orphique de Charpentier et Purcell : airs de Marc-Antoine Charpentier (1646-1704), songs, airs et pièces instrumentales de Henry Purcell (1659-1695), song de John Blow (1649-1708), pièces instrumentales de Louis Couperin (c.1626-1661), Monsieur de Sainte Colombe (seconde moitié du XVIIe siècle), Jacques Champion de Chambonnières (c.1602-1672) et du Sieur Demachy (seconde moitié du XVIIe siècle)

Chantal Santon-Jeffery, soprano
Violaine Cochard, clavecin
François Joubert-Caillet, basse de viole
Thomas Dunford, archiluth
Stéphanie-Marie Degand, violon

1 CD [durée totale : 59’44] agOgique AGO 019. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Louis Couperin : Allemande en ré mineur

2. Henry Purcell : Sweeter than roses

3. Monsieur de Sainte Colombe : Sarabande en passacaille

4. Marc-Antoine Charpentier : Non, non, je ne l’aime plus

Illustrations complémentaires :

Marcellus Laroon le Jeune (Chiswick, 1679-Oxford, 1772), Une réunion musicale, 1735. Encre, crayon, plume et lavis sur papier, 45,4 x 33,3 cm, Birmingham, Museum and art gallery

La photographie des musiciens (de gauche à droite, François Joubert-Caillet, Stéphanie-Marie Degand, Chantal Santon-Jeffery, Thomas Dunford, Violaine Cochard) est d’Alessandra Galleron, utilisée avec autorisation.

18 Comments

  1. 3.03 d’un Couperin qui encourage l’ascension de l’âme et ce n’est pas mineur, fût-il en ré …

    • J’étais presque persuadé que cette pièce placée en ouverture te plairait, chère Marie, je suis ravi de ne pas m’être trompé 🙂

      • Pourquoi « presque » ? et que ce soit en ouverture ou non, tout ce qui n’est pas choral emporte mon adhésion. Le choral vient ensuite. Merci pour le tout. 😉

        • « Presque », parce qu’il serait terriblement prétentieux de prétendre être sûr de son coup, bien chère Marie, et je sais ta préférence pour ce qui est instrumental 😉
          Merci à toi d’être revenue.

  2. Milena Hernandez

    14 mai 2015 at 11:46

    C’est gentil d’avoir surmonté votre lassitude pour si bien exprimer le plaisir ressenti à l’écoute de ce CD dont j’ai aussi apprécié le livret bilingue.

    • J’ai effectivement beaucoup aimé ce disque, Milena, mais le livret, du moins la partie qui n’est pas signée par Chantal Santon-Jeffery, c’est une toute autre histoire.
      Merci pour votre mot et pour votre lecture.

  3. Cher Jean-Christophe
    Dès les premières secondes je reconnais le clavecin, ah comme j’ai appris à l’aimer ! Ce qui n’a pas été très difficile, c’était juste un instrument que je ne connaissais pas bien, et grâce à toi, je me régale d’écouter ses notes si harmonieuses et douces , un son incomparable .

    Et Ô mon Dieu, la voix de Chantal Santon-Jeffery , comment dire, le temps s’arrête, une émotion qui fait venir des frissons et voire même t’amène les larmes aux yeux , c’est incroyablement touchant . Tu vois quand je dis que je suis trop sensible, dans ces moments là je bénis cette sensibilité qui me permet de tout percevoir, de tout sentir …..
    Merci, merci, merci et merci à toi !!
    Les illustrations sont comme toujours très bien choisies , je sais le temps que tu y passes, alors je m’y attarde un peu. je suis certaine que mon interprétation du tableau serait complétement différente de la tienne, bien ou pas ? Je dirais dommage aussi de ne pas percevoir ce que le peintre a voulu montrer …
    Que dire de ta chronique si bien écrite, riche et claire comme d’habitude. Tu m’as manquée cher Jean-Christophe, et j’espère que cette chronique de retour est la première d’une longue série .
    Tiffen

    • Chère Tiffen,

      Je me demande si le clavecin n’est pas l’instrument qui pose le plus de problèmes de prime abord aux oreilles novices, ce qui expliquerait que tant de gens lui préfèrent hélas le piano qui est certes très bien, mais n’a rien à faire dans la musique du XVIIIe siècle. Violaine Cochard est une claveciniste de très grand talent et j’adore la façon dont elle fait chanter son instrument.
      J’aime beaucoup également la voix de Chantal Santon-Jeffery que ce soit dans le répertoire baroque ou dans d’autres plus tardifs; elle est une chanteuse qui sait merveilleusement conjuguer engagement et raffinement, qualités qui lui permettent, avec l’aide de ses complices, de faire de ce récital autre chose qu’une simple succession d’airs.

      Pour ce qui est des tableaux, nul, si ce n’est leur auteur, ne saura jamais vraiment complètement quel est leur message. Ici, en l’occurrence, je ne pense pas qu’il soit forcément nécessaire de chercher midi à quatorze heures : il s’agit d’une conversation piece où règne un rien d’humour distancié que je trouve tout à fait savoureux.

      Je te remercie pour ton commentaire. Préserve ta belle sensibilité, surtout. Les cœurs trop secs s’exposent tôt ou tard à errer dans les déserts qu’ils font naître sous leurs pas.

      Je t’embrasse bien fort et te dis à bientôt.

  4. L’art des compositeurs et de leurs interprètes dans ces chansons et danses fait un peu plus qu’accompagner le soir qui vient, il nous charme vraiment, comme le titre de l’album l’annonce.
    On se laisse surprendre, on se demande si c’est un jeu, on préfère y croire …

    • Il faut y croire, Michèle, ce chant-ci vaut tellement mieux que certains fredons dont notre monde d’aujourd’hui nous abreuve, et je vous confirme qu’il fait bon goûter ce récital quel que soit le moment de la journée (pour ses pouvoirs de remémoration, il faudra attendre que l’automne soit là).
      Merci pour votre commentaire.

  5. Quel beau cadeau que l’écoute de ces musiques dans un ailleurs de chaleur mais où, universalité de la beauté, même mes oiseaux familiers ont arrêté leurs trilles et me dodelinent alentour.
    Tout m’a été bonheur mais j’affiche ma préférence pour Sainte Colombe, oh pas de beaucoup, mais préférence tout de même…

    • Si même les oiseaux sont charmés, ce disque a bien fait de se ranger sous la bannière d’Orphée, mon ami. Je n’avoue pas de préférence, pour ma part, mais j’aime tellement cette musique du XVIIe siècle que choisir serait forcément cornélien.
      De bien affectueuses pensées te rejoignent dans ton ailleurs de chaleur.

  6. Vous nous avez manqué à nous aussi. Un mois sans vos chroniques… c’est trop !
    Mais quel cadeau vous nous faites avec cette dernière !
    Vous êtes rare et singulier pour nous rendre attentifs à l’écoute de Chantal Santon-Jeffery.
    Merci pour tout.
    Belle fin de journée, nous avons besoin de vos lumières.
    B&V.

    • Pour être honnête avec vous, je ne prévoyais pas une pause aussi longue, mais je confesse avoir traversé une de ces périodes de découragement qui surviennent parfois quand on a l’impression de se battre contre des moulins à vent. Ce blocage est maintenant surmonté, du moins l’espéré-je, et les chroniques devraient revenir avec plus de régularité.
      Je suis heureux que vous ayez goûté celle-ci et je vous remercie bien sincèrement de m’en avoir fait retour.
      Je vous souhaite une belle journée dominicale.

  7. Très tentant à acheter ce CD. Merci Jean-Christophe.

  8. Patience et longueur de temps
    Font plus que force ni que rage

    La cousine de Don Quichotte, bien amicalement.

    • Chère cousine,
      Vos encouragements sont toujours bienvenus et je suis en train de travailler d’arrache-pied sur la prochaine chronique à paraître, je l’espère, d’ici quelques jours.
      Bien amicalement et belle journée à vous.

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