Étienne Jeaurat Trois hommes assis à une table

Étienne Jeaurat (Vermenton, 1699-Versailles, 1789),
Trois hommes assis à une table, 1763
Pierre noire, lavis de gris et rehauts de gouache blanche,
39,5 x 30,3 cm, New York, Metropolitan Museum

 

L’arrivée des « grandes vacances » est toujours un moment propice pour se retourner sur la demi-année écoulée et tenter de dégager des perspectives pour celle qui commence. Pour Wunderkammern, elle offre également l’occasion d’un premier bilan après six mois d’activité et une trentaine d’articles publiés à raison d’un par semaine, mon activité professionnelle ne m’offrant qu’exceptionnellement la possibilité de faire plus, sauf à rogner sur la qualité de ce que je vous propose et à me mettre à donner à mon tour dans la non-critique expédiée à la diable en dix lignes (dont cinq de copier-coller de livret ou de dossier de presse) que je vois tant en faveur sur les réseaux sociaux où tout doit aller de plus en plus vite, et, de façon plus inquiétante, auprès de certains professionnels du monde de la musique visiblement plus avides de visibilité éphémère et de rentabilité immédiate que d’une démarche soucieuse d’explication et d’attention au travail des artistes. Quitte à y laisser quelques plumes, je ne compte pas changer de méthode pour devenir le tenancier d’un salon mondain où l’on se chatouillerait entre soi en sautillant d’un sujet à l’autre ; je n’en ai pas le goût et certains s’acquittent de cette besogne avec beaucoup de zèle. Le meilleur encouragement à poursuivre dans la voie que j’ai décidé d’emprunter est votre fidélité et je vous avoue avoir été touché de voir se reconstituer aussi rapidement l’audience de feue Passée des arts après la bascule d’un blog à l’autre. Je tenais à vous en remercier sincèrement.

Dire que faire des choix expose à ne pas faire l’unanimité est un lieu commun, mais la violence de certaines réactions surprend parfois. Quels noms d’oiseaux n’ai-je pas essuyé en ne me prosternant pas devant la nouvelle icône du sautereau ou en exprimant mes doutes quant à l’intérêt de telles transcriptions au hautbois de pièces initialement destinées à la viole ou de tel énième récital Händel-Vivaldi estampillé tempétueux ? J’ai bien conscience que le facteur économique pèse aujourd’hui de tout son poids sur l’industrie musicale mais, honnêtement, n’y a-t-il pas plus nourrissant à produire que des disques de radotages ou d’adaptations, sans parler de ces patouillages mélangeant répertoires anciens et modernes ? Tous les fonds de bibliothèques ont-il été explorés et valorisés ? Pour un auditeur qui, comme moi, garde une mémoire très vive des décennies 1980 et 1990 où chaque mois ou presque apportait son lot de découvertes dans le domaine de la musique ancienne, l’uniformisation qui menace aujourd’hui, particulièrement du côté du Baroque, laisse un sale arrière-goût, même si – et heureusement –, il se trouve toujours des ensembles pour prendre des risques. De même que le coffret dédié par Vox Luminis aux motets des « ancêtres Bach » m’a donné et me procure toujours beaucoup de joies, j’ai ainsi hâte de découvrir le disque que La Rêveuse a consacré à de rares anthems et devotional songs de Purcell (Mirare, septembre), les Ludi Musici de Scheidt sous les archets de l’Achéron (Ricercar, octobre), le San Giovanni Crisostomo de Stradella par Mare Nostrum (Arcana, septembre) et, bien sûr, le projet un peu fou et tellement stimulant de reconstitution du Concert Royal de la Nuit par Correspondances (Harmonia Mundi, septembre). Sans l’exclure du champ de mes préoccupations – vous avez compris que j’ai mes fidélités –, il est donc assez probable que le répertoire baroque soit graduellement appelé à être un peu moins représenté dans mes publications pour faire plus de place à ceux où il se passe des choses plus excitantes, qu’il s’agisse du Moyen-Âge, de la Renaissance ou du Romantisme — je pense qu’il est temps de cesser de considérer que la musique ancienne se résume à ce qui a été produit entre environ 1600 et 1760.

Je voudrais, pour finir, exprimer ma reconnaissance toute particulière à celles et à ceux qui me sont d’une aide précieuse pour surmonter les moments de doute où, dans le travail que je conduis ici, je butte sur des obstacles qui me semblent difficilement surmontables, qu’il s’agisse, en premier lieu, de ma désespérante ignorance, mais aussi des portes qui demeurent obstinément closes, puisque il est entendu que je ne suis qu’un blogueur, un provincial, un solitaire, un Français moyen. Les petits signes – un livre, un disque, une indication bibliographique, une piste de recherche, un mot d’encouragement – que déposent ces mains amies auxquelles le titre de ce billet rend hommage sont infiniment précieux et procurent le surcroît d’énergie et parfois même la matière nécessaires pour continuer à avancer. Je ne les nomme pas, elles se reconnaîtront ; je tiens à leur exprimer une nouvelle fois ma profonde et sincère gratitude.

Je vous souhaite, à toutes et à tous, un bel été accompagné par des mains amies.

 

Accompagnement musical :

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Quatuor à cordes en sol majeur KV 387 (premier des Six quatuors dédiés à Haydn, achevé le 31 décembre 1782) :
IV. Molto allegro

Quatuor Cambini-Paris

Mozart Six quatuors dédiés à Haydn Quatuor Cambini-ParisLes Quatuors dédiés à Haydn. 3 CD Ambroisie/Naïve AM213 (chronique à paraître). Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.