Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Un été à Thames. Sonates en trio de Haym et Händel par L’Aura Rilucente

Samuel Scott Arches du pont de Westminster

Samuel Scott (Londres, c.1702 – Bath, 1772),
Arches du pont de Westminster, c.1750
Huile sur toile, 108,6 x 121,3 cm, New Haven,
Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

 

Un des axes d’effort majeurs du Centre culturel de rencontres d’Ambronay est de détecter des musiciens prometteurs afin de leur offrir une expérience de la scène dans le cadre d’un festival prestigieux et, pour les meilleurs d’entre eux, la possibilité d’enregistrer un premier disque dans le cadre de la collection « Jeunes Ensembles » du label maison. Avec sa jaquette aux faux airs de gourmandise acidulée, la première des deux réalisations actuellement annoncées pour le cru 2015 – la seconde sera une anthologie de sonates allemandes par Radio Antiqua à paraître à la mi-octobre – nous est parvenue il y a quelques semaines.

La première carte de visite que nous tend L’Aura Rilucente, un ensemble fondé à Milan il y a moins de cinq ans, porte une adresse sise sur les rives de la Tamise – une Tamise qui ressemblerait tout de même assez furieusement au Tibre – où nous allons croiser deux figures qui eurent partie liée dans le Londres des premières décennies du XVIIIe siècle, Georg Friedrich Händel et Nicola Francesco Haym. Je tiens à dissiper immédiatement tout malentendu, dont certains ne manqueront pas de faire sans vergogne des gorges chaudes, concernant le premier de ces deux compères ; si j’ai dénoncé et déplorerai encore son omniprésence dans les programmes de disques et de concerts au détriment de choix plus aventureux, force m’est de reconnaître que non seulement ce n’est pas la partie la plus rabâchée de sa production qui nous est proposée ici, mais aussi que son nom, auquel on a tout de même pris bien soin d’accorder la précellence sur la pochette, constitue le meilleur billet d’introduction pour son camarade moins favorisé par la postérité. D’ailleurs qui est donc ce Haym dont la consonance septentrionale du patronyme semble démentir l’accent méridional des prénoms ? Très probablement d’ascendance germanique, il fit ses premières armes musicales dans sa ville natale de Rome ; ses qualités de violoncelliste lui permirent d’être, entre autres, employé au sein du prestigieux orchestre du cardinal Pietro Ottoboni, dont le patron n’était autre que Corelli, et se voir commander par le prélat deux oratorios, en 1699 et 1700. Aux premiers jours du printemps de l’année suivante, le jeune homme débarquait à Londres en qualité de continuiste dans les bagages du violoniste Nicola Cosimi ; ce dernier avait été invité par le second duc de Bedford qui décida de retenir Haym auprès de lui pour en faire son maître de musique de chambre, Anonyme La scène du Queen's Theatredomaine dans lequel il produisit successivement deux recueils de sonates en trio (opus 1 en 1703, opus 2 en 1704) afin d’asseoir au plus vite sa réputation. Mais l’ambition de notre violoncelliste ne se bornait pas à demeurer confiné dans les salons, aussi luxueux fussent-ils ; les théâtres l’appelaient et il déploya une énergie considérable pour contribuer à installer l’opéra italien dans cette Angleterre où il semblait avoir trouvé, dès 1705, une terre d’élection. Tour à tour musicien d’orchestre, adaptateur, compositeur d’airs, ce sont finalement ses qualités de librettiste qui firent son succès. Un certain Händel ne s’y trompa pas, qui s’attacha ses services dès 1713 pour Teseo, une collaboration qui devait se poursuivre jusqu’à Tolomeo en 1728, un an avant la mort de Haym, et enfanter d’un certain nombre de chefs-d’œuvre parmi lesquels Giulio Cesare in Egitto ou Rodelinda, pour n’en citer que deux. L’Aura Rilucente a d’ailleurs choisi, pour compléter son programme, de proposer quatre arrangements instrumentaux, au demeurant fort réussis, d’airs extraits d’opéra dus à ce prolifique tandem, suivant une pratique courante à l’époque qui permettait aux succès lyriques de s’inviter jusque chez les amateurs. L’essentiel de cet enregistrement est cependant constitué de cinq sonates en trio qui toutes suivent le modèle da chiesa corellien canonique en quatre mouvements (lent/vif/lent/vif). Celles de Haym, par leur proximité d’esprit avec leur modèle, témoignent de la profonde impression que fit sans nul doute Corelli sur le jeune musicien qui, rappelons-le, eut la chance de jouer à Rome sous sa direction ; on y retrouve la même recherche d’une expression modérée des passions, un certain penchant pour l’équilibre des lignes et la gravité du ton mais également une douceur que la fermeté du trait prévient cependant de tomber dans la fadeur. Avec Händel, c’est, si l’on ose dire, une toute autre musique, tant en termes de rebond rythmique que de couleur ; certes, le Saxon se coule dans un cadre formel bien défini, mais son imagination ne cesse de le déborder de toutes parts en laissant librement cours aux émotions qui le traversent, qu’elles soient joyeuses, songeuses, dansantes ou lyriques.

L’Aura Rilucente ne manque pas d’atouts pour animer ce kaléidoscope d’affects qui, brièveté de chaque mouvement oblige, composent des scènes toujours changeantes. Si les sonorités sont parfois encore un peu vertes, si quelques scories d’intonation ou de mise en place bien pardonnables rappellent que nous sommes ici en présence d’un premier enregistrement, le sens de la construction du discours est déjà bel et bien là, tout comme une indéniable autorité et la capacité à s’imprégner des particularités stylistiques de chaque compositeur ; nos musiciens ne jouent pas Haym et Händel exactement de la même façon – le premier sonne de façon plus solennelle, le second plus sensuelle – et créent ainsi une fort agréable variété de climats. L'Aura RilucenteTrès sollicités, les violons de Heriberto Delgado Gutiérrez et Sara Bagnati tiennent naturellement le haut de l’affiche et savent nous aguicher en déployant force entrain et piquant, mais Silvia Serrano Monesterolo au violoncelle et Jorge López-Escribano aux clavecin et positif s’y entendent tout autant pour leur donner avec une égale conviction soutien et réplique, ce continuo étant agrémenté d’une harpe, un choix relativement rare mais ici fort à propos grâce à la finesse du jeu de Maximilian Ehrhardt qui ne nous fait à aucun moment regretter l’habituel théorbe. On apprécie également beaucoup la capacité qu’ont les cinq compères à établir des dialogues très vivants entre leur pupitres et à sonner vraiment comme un collectif et non un groupe d’individualités juxtaposées.

Voici donc une bien jolie carte de visite, d’autant plus appréciable qu’elle est moins convenue que certaines autres et bénéficie d’une captation soignée — on remercie au passage les Éditions Ambronay d’avoir fait appel aux compétences de Christoph Martin Frommen, ce qui devrait nous éviter, si cette collaboration se poursuit, certaines prises de son médiocres qui ont, par le passé, parfois terni l’image du label. Elle nous permet de découvrir en L’Aura Rilucente un ensemble qui possède déjà quelques beaux atouts, qui ne se résument heureusement pas à sa fraîcheur, pour faire son chemin sur la scène baroque et dont on suivra l’évolution avec intérêt.

 

digipack AMY304Nicola Francesco Haym (1678-1729) et Georg Friedrich Händel (1685-1759), Sonates en trio

L’Aura Rilucente

1 CD [durée totale : 55’19] Éditions Ambronay AMY 304. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Nicola Francesco Haym : Sonate en ut mineur op. 1 n° 4 : [I] Grave

2. Nicola Francesco Haym : Sonate en la mineur op. 1 n °3 : [II] Andante

3. Georg Friedrich Händel : Sonate en sol mineur op. 2 n °5, HWV 390 : [III] Adagio

4. Georg Friedrich Händel : Sonate en fa majeur op. 2 n °7, HWV 392 : [IV] Allegro

Illustrations complémentaires :

Anonyme anglais ou Marco Ricci (Belluno, 1676 – Venise, 1730) ?, Un décor de scène, premier quart du XVIIIe siècle. Crayon, plume, encre brune et aquarelle sur papier, 19,9 x 20,2 cm, Londres, British Museum (On pense qu’il s’agit probablement de la scène du Queen’s Theatre, devenu ensuite King’s Theatre)

La photographie de L’Aura Rilucente ne comporte pas de nom d’auteur.

16 Comments

  1. Joli ! Merci pour ce moment matinal…
    leur pochette est inattendue .
    Le soleil est revenu, belle journée !

  2. Heureuse époque où on pouvait s’attacher les services d’un maître de musique …
    Attribuer des couleurs aux sonorités alors que les peintres donnent des numéros aux couleurs, l’art est complexe. C’est réjouissant de rencontrer de nouvelles connaissances.

    • Heureuse époque où l’on pouvait se baigner dans les eaux de la Tamise, pourrait-on ajouter, bien chère Marie, et le Westminster Bridge ne franchissait pas encore de trop troubled waters.
      Sais-tu que certains musiciens perçoivent justement les notes comme autant de couleurs ? J’avais lu un entretien avec William Sheller, qui a la formation classique que l’on sait, dans laquelle il déclarait que pour lui ré mineur était jaune citron, si ma mémoire ne me fait pas trop défaut.
      Merci pour ton commentaire.

  3. Cher Jean-Christophe
    Continuez donc à nous faire sourire avec les aimables jeux de mots qui agrémentent les titres de vos chroniques !
    Mon préféré reste sans doute pour l’instant « Rome around the cloaques » 🙂
    et je reviens sur le « livrée de famille » pour vous remercier. Chaque écoute de cet enregistrement est un véritable régal.
    Je me permets aussi de recommander à votre fine oreille le nouveau disque de la claveciniste Béatrice Martin « les Sauvages » chez Cypres.
    Je suis curieux de vous lire un jour à ce sujet.
    Cordialement.

    • Cher Bernard,

      Je vous avoue que j’ai toujours un moment d’hésitation avant de donner à une chronique un titre comportant un jeu de mots, mais j’ai tellement pris l’habitude de jouer avec les sens ou la phonétique de la langue que je me laisse entraîner en comptant sur l’indulgence de mes lecteurs si la trouvaille n’est pas aussi lumineuse qu’escompté. Sans fausse modestie, je suis plutôt content de « Rome around the cloaques » et je pense que je vais mettre un bon moment avant de l’égaler.

      Tous les avis concernant le coffret consacré par Vox Luminis aux ancêtres de Johann Sebastian Bach émanant des lecteurs qui en ont fait l’acquisition sont, pour le moment, unanimes pour souligner sa qualité; j’y reviens moi-même avec un indéniable plaisir et y entends à chaque reprise des choses qui m’avaient échappé lors des écoutes précédentes — quoi de plus réjouissant qu’un enregistrement qui se bonifie ainsi ?

      Je retiens votre suggestion concernant le nouveau disque de Béatrice Martin, une claveciniste que j’apprécie et qui ne jouit pas, à mon avis, de toute la renommée que son talent devrait lui valoir. Merci de m’avoir ouvert cette piste et, plus globalement, pour votre commentaire et votre fidélité.

      Bien cordialement.

  4. Bonjour cher Jean-Christophe
    Je peux enfin me poser, pour écouter et lire, une bien belle chronique encore 🙂
    Un nom comme L’Aura ne peut que me plaire, et tu imagines bien pourquoi . Manque juste un « e ».
    Je vais être franche, j’ai surtout été séduite par Haym, particulièrement la Sonate en la mineur . Je n’en dirai pas plus je ne sais pas faire.
    Tu sais toujours choisir les tableaux ou aquarelles avec soin,et je te l’ai dit il n’y a pas longtemps, j’aime beaucoup ta façon de » lier  » peinture et musique .
    Je te dis donc un grand merci pour cette belle chronique et pour Haym que je ne connaissais pas. Une bien belle découverte .
    Je te souhaite une belle fin de journée et t’embrasse bien fort 😉
    Tiffen

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Tu t’es donc assise un moment au bord de la Tamise pour écouter la musique qu’elle portait jusqu’à toi ? Je suis ravi que tu y aies trouvé ton compte et je trouve très bien que tu exprimes ta préférence. La mienne va plutôt à Händel, ce qui ne veut pas dire que je dénie à Haym le fait d’être un bon compositeur. Il lui manque seulement, à mon goût, un rien de fantaisie pour m’enthousiasmer complètement.
      J’essaie toujours de mettre le plus de soin possible pour choisir les illustrations de mes billets; un tableau ne doit pas seulement être joli (on va laisser ça aux réseaux sociaux), il doit entrer en résonance avec la musique, en la prolongeant et en dialoguant avec elle. C’est un point central dans ce que je propose ici et je postule que pour savoir bien écouter, il faut savoir aussi bien regarder.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort.

  5. Gaulard Bénédicte

    30 juillet 2015 at 20:53

    Cher Jean-Christophe, lire, écouter et regarder est un moment privilégié, un bonheur, tout simplement. J’aime l’idée de partir d’un tableau pour présenter des musiciens et des compositeurs, pour « faire sentir » et comprendre vos découvertes musicales. Il s’agit bien de cette unité des arts que nous évoquions récemment, et que j’apprécie tellement dans cette époque baroque…merci pour ces moments qui sont les bienvenus. Très bonne soirée.

    • Chère Bénédicte,
      Vous avez parfaitement saisi ma démarche qui est bien de mettre en correspondance peinture et musique pour qu’elles s’éclairent mutuellement. Vous parlez à juste titre « d’unité des arts », une notion qui est fondamentale à mes yeux et souvent insuffisamment mise en valeur, du moins en France où chaque domaine demeure souvent cloisonné et hermétique à ceux qui l’entourent quand il y a tant à apprendre d’une approche transverse.
      Je vous remercie d’avoir fait halte aujourd’hui sur les rives d’une Tamise – nous qui parlions récemment de peinture britannique – parée de reflets italiens en compagnie de Haym et Händel et vous souhaite une belle fin de soirée.

  6. Bonjour Jean-Christophe,
    Je suis allée de surprise en surprise dans ce 3ème volet estival pour mon plus grand bonheur. Je ne connaissais pas du tout Nicola Francesco Haym -les 2 extraits que vous avez choisis m’ont ravie-, les sonates de Händel sont sublimes..
    Ce jeune ensemble lumineux m’a totalement enthousiasmée, introduire la finesse d’une harpe est fort agréable. Enfin, pour la première fois, j’ai aimé le son du clavecin. Vous le savez, j’aime visuellement cet instrument mais les sonorités « aigües » plaisent un peu moins à mes oreilles accoutumées aux sons plus graves… comme celui du violoncelle. J’évolue, ce me semble, quant aux sonorités, préférences d’instruments et d’interprétations. Je vous en suis vivement reconnaissante car c’est à vous que je dois ces nouvelles découvertes qui font ma joie au quotidien. Je finirai par le tableau de Samuel Scott : ces 2 baigneurs dans la Tamise sont étonnants et fort réjouissants.
    Je vous remercie pour ces derniers partages de juillet et en vous souhaite de passer un excellent week-end à venir.

    • Bonjour Évelyne,
      Le clavecin serait-il en train de vous apprivoiser doucement ? Ce serait une bonne nouvelle, car même si je comprends vos réticences – vous n’êtes pas la première personne, parmi celles que je côtoie, à avoir du mal avec cet instrument –, je trouve un peu dommage qu’elles vous privent de goûter la saveur originale de certaines musiques. Nous verrons si le charme continue à agir dans les semaines à venir 😉
      J’ai, bien entendu, eu une pensée pour vous en écrivant sur un compositeur qui fut un brillant violoncelliste et je suis heureux que les extraits proposés vous aient plu; il faut dire que ces jeunes musiciens s’y entendent pour faire exprimer à Haym tout ce qu’il a à offrir.
      Je vous remercie pour votre commentaire et pour la fidélité avec laquelle vous suivez ces chroniques estivales.
      A très bientôt.

  7. Quelle équité dans les extraits choisis ! J’aurais cru que tu aurais privilégié un des deux compositeurs 😉
    Pour avoir eu la chance de voir cet ensemble sur scène, je peux confirmer cette belle entente amicale et musicale qu’il y a entre eux : c’est aussi ce qui m’avait frappée ce jour là. Un groupe de jeunes musiciens venant de pays très différents, qui se sont rencontrés au conservatoire en Italie, sont devenus amis… et la magie opère. Longue vie à cet ensemble !
    Ravie de pouvoir prolonger ce beau moment avec ta chronique et le disque.

    • C’est mal me connaître, Clairette, d’imaginer que j’aurais pu privilégier un des des deux compositeurs; à partir du moment où j’ai décidé de parler de ce disque, il fallait tenter d’en donner un reflet aussi juste que possible en laissant de côté toute autre forme de considération 😉
      L’avenir des jeunes ensembles est plus que jamais incertain aujourd’hui, alors j’espère que L’Aura Rilucente parviendra à tirer son épingle du jeu pour perdurer; il me semble qu’il ne manque pas d’atouts pour ce faire.
      Merci de t’être arrêtée ici et d’avoir laissé une trace de ton passage.

  8. Comme vous le notez, une bien jolie carte de visite,
    Le premier extrait m´a captivé.
    Majestueux, ce tableau initiant votre billet.
    Beau dimanche tourangeau Jean-Christophe.

    • Une scène à la fois majestueuse et familière, Chantal, un peu comme ces musiques qui contiennent, à part égales, de la pompe et de la séduction.
      Nous verrons comment L’Aura Rilucente évolue dans les années à venir, mais je veux croire que cet ensemble sera à la hauteur de ce que laisse deviner ce premier enregistrement.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une bonne fin de dimanche.

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