Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Un été à claires voix. Motets de Nicolas Gombert par Beauty Farm

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Herri met de Bles (Bouvignes, c.1500 – Anvers ?, 1558),
Paysage avec la montée au Calvaire, c.1540
Huile sur bois, 57 x 72 cm, Vienne, Académie des Beaux-Arts

 

Il y a mille façons de lancer une carrière. Si vous êtes un instrumentiste baroqueux français, vous pouvez, par exemple, pondre un disque inutile de transcriptions de Bach en prenant bien soin de mettre sur la pochette votre jeune frimousse et un titre à la Lennon sans oublier de faire beaucoup de tapage pour appâter le chaland, si votre gosier est agile, votre minois charmant, votre pose angélique ou, au contraire, étudiée pour donner le frisson feint du mauvais garçon, vous pouvez accoucher d’un centième récital superflu d’airs d’opéras de Vivhändel où vous serez accompagné par Untel et son pipeau supersonique ou Unautre et sa baguette convulsive. Si, en revanche, vous désirez servir le répertoire de la Renaissance, vous partez d’emblée chargé de tant de handicaps que même les plus téméraires vous conseilleront d’aller vous pendre au premier arbre ; quelle idée saugrenue, en effet, d’aller s’entêter à documenter une époque où il n’y avait même pas d’opéra – mais comment survivaient-ils ? – et de se positionner de facto dans un marché de niche où l’auditeur supposé chenu ou du moins vieillissant masque poliment l’ennui qui l’assomme par les efforts de concentration auxquels il consent trop visiblement pour qu’ils soient honnêtes afin de suivre les lignes d’une polyphonie perversement enchevêtrées — et ne tentez surtout pas de me faire croire qu’on peut y prendre du plaisir.

2015 ne s’annonçait pas terriblement sur le front renaissant, avec un médiocre disque Le Jeune du pourtant excellent Huelgas Ensemble, l’absence toujours sensible du très regretté Dirk Snellings et de sa Capilla Flamenca, les errances de musiciens brillants dans d’autres répertoires balbutiant leur De Rore, et l’annonce, au début du printemps, de la disparition programmée du prometteur Ensemble Epsilon dont l’anthologie dédiée à Layolle nous laisse pour longtemps nostalgiques d’une brillante lignée qui n’éclora donc pas. La bonne nouvelle vint d’Allemagne avec un nom qui, au départ, suscita un moment de perplexité. Passée la surprise de cette étrange signature de Beauty Farm – mais, après tout, la beauté peut se cultiver ailleurs qu’en atelier –, la découverte du projet de ce tout jeune ensemble au travers des extraits proposés sur son site internet donne l’envie d’en savoir plus sur ces chanteurs qui, à moins de trente ans, ont décidé de se lancer assez crânement et en bousculant, au passage, les codes visuels et onomastiques ayant cours dans le milieu de la musique ancienne, dans l’aventure d’un premier disque. Un bonheur n’arrivant jamais seul, cette entreprise tourne le dos à la facilité pour se consacrer à l’un des plus brillants compositeurs de la première moitié du XVIe siècle.

Nicolas Gombert fut l’un des talents les plus singuliers de son temps. La richesse de son inspiration et le caractère parfois rocambolesque de son existence font irrésistiblement songer au géant de la seconde partie du XVIe siècle, Roland de Lassus, qui connaissait d’ailleurs bien l’œuvre de son aîné dont il utilisa, dans un geste d’hommage et d’émulation courant à l’époque, certaines pièces comme matériau de quelques-unes de ses propres messes — Monteverdi fera de même lorsqu’il écrira sa Missa In illo tempore, ce qui en dit long sur la renommée dont jouissait encore le vieux maître une cinquantaine d’années après sa mort. La première mention certaine du nom de Gombert se trouve dans un acte du 2 octobre 1526 par lequel son employeur, Charles Quint, octroie deux prébendes à celui qui n’est alors encore désigné qu’en qualité de chantre. Avant cette date, on est réduit à des conjectures sur l’origine et l’apprentissage de notre musicien. Naquit-il, comme on le suppose, dans le village de La Gorgue (à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Lille) ? Fut-il l’élève de Josquin Desprez comme le prétend Hermann Finck ? La seule chose que l’on puisse avancer avec quelque certitude est le lien fort qui l’attachait à la ville de Tournai où il revint pour continuer sa vie après son temps d’activité au sein de la chapelle impériale. Son ascension au sein de cette institution fut fulgurante. Bernard van Orley Portrait de Charles QuintIl composa le motet Veni electa mea pour le mariage de Charles Quint en mars 1526 puis Dicite in magni pour la naissance du futur Philippe II en mai 1527, et fut nommé, en 1529, à l’éminente fonction de « maître des enfants de la chapelle », cumulant donc les responsabilités de compositeur ainsi que celles de pédagogue et de curateur auprès de chanteurs parfois très jeunes (on est quelquefois proche des missions auxquelles devait faire face Bach lors de son cantorat à Leipzig). À ce qui était loin d’être une sinécure s’ajoutaient des voyages fréquents et souvent longs, car la chapelle suivait naturellement le souverain ; ainsi, au début de mars 1529, quitta-t-elle Tolède pour rejoindre Bologne (où Gombert suscita l’admiration par la qualité des œuvres qu’il y fit jouer) en novembre, puis, en mars de l’année suivante, Innsbruck, Augsbourg, Cologne, Aix-la-Chapelle, Liège, Namur et Bruxelles (janvier 1531), partant ensuite pour Ratisbonne et Vienne (septembre 1532) avant de revenir à Bologne (décembre 1532) et de s’en retourner enfin à Barcelone où elle arriva le 25 avril 1533. Deux ans plus tard, l’empereur envoya son compositeur en Flandre pour y recruter des chanteurs ; il s’acquitta avec succès de sa tâche et revint en Espagne en 1537. Après 1538, les documents de la cour ne mentionnèrent plus jamais le nom de Gombert qui se serait rendu coupable d’une agression sexuelle sur un des chanteurs du chœur et qui fut logiquement écarté de la chapelle dont il faisait la renommée depuis une dizaine d’années. Condamné aux galères sur lesquelles il vogua un temps, les pièces qu’il composa alors touchèrent si bien Charles Quint qu’il finit par commuer sa peine en exil ; le musicien gagna alors vraisemblablement Tournai, muni d’une prébende et d’un canonicat qui devaient lui permettre de faire face assez confortablement au quotidien tout en continuant à composer. C’est probablement là qu’il mourut à une date comprise entre 1556 et 1561.

On conserve plus de 160 motets de Gombert, ce qui en fait la partie la plus importante de sa production. Si l’on souhaite résumer l’impression qui s’en dégage, c’est instantanément le mot de fluidité qui s’impose à l’esprit ; contrairement à l’esthétique illustrée par la génération de Josquin, ses compositions sont conçues de façon à sonner comme un flux continu qui avance de façon régulière — un tissu sans couture pour employer une métaphore convenue mais parlante. Cette apparente absence d’aspérités, résultant d’une construction minutieusement pensée qui utilise au mieux les possibilités offertes par l’écriture à cinq et à six voix que le compositeur pratiquait le plus volontiers, est encore renforcée par son refus d’employer des effets tonitruants et donne à sa musique son caractère dense et concentré. Elle fait également sentir de façon plus aiguë les dissonances et les syncopes qu’il sème ça et là, à la fois fugaces et prégnantes ; tout se passe comme si vous regardiez un horizon parfaitement limpide et que, l’espace d’une seconde, votre vue se troublait et votre cœur se serrait, avant que tout s’apaise à nouveau.

De cet univers complexe, les six chanteurs de Beauty Farm offrent un aperçu en tout point généreux qui, s’il n’est pas sans défauts, possède quelques atouts majeurs qui les font considérablement relativiser. Celui qui frappe au premier abord est l’incroyable envie avec laquelle les interprètes s’emparent d’une musique qui, pour être intériorisée, sombre dans l’ennui si on l’aborde précautionneusement — un travers que n’ont hélas évité ni le Brabant Ensemble (Hyperion), ni le Hilliard Ensemble (ECM), tous deux d’une froideur assez soporifique. Ici, il n’y a pas de tiédeur, bien au contraire, et les musiciens font à tout moment montre d’un élan et d’une fougue qu’on ne rencontre pas si souvent dans l’interprétation de la polyphonie de la Renaissance et qui, s’ils ne sont pas sans occasionner parfois quelques petites approximations, sont les ferments d’une éloquence qui ne se dément pas tout au long de cette réalisation. S’y exprime ensuite un très bel esprit d’ensemble qui n’empêche pas pour autant les individualités de se développer. Chaque pupitre possède, en effet, un caractère plutôt affirmé et si l’on observe quelques passages tendus du côté du contre-ténor et des ténors, Beauty Farml’expérience acquise par la majorité des chanteurs qui officient dans d’autres excellents ensembles spécialisés (Cinquecento, Huelgas Ensemble, Vox Luminis…) permet de maintenir l’unité des registres et la cohérence de la lecture. Il est enfin absolument évident que Beauty Farm est loin de manquer d’idées sur le répertoire qu’il interprète, qu’il s’agisse de couleurs, de dynamiques ou de musica ficta ; il ne lui manque sans doute ponctuellement, pour l’heure, qu’une boussole un peu plus fermement aimantée pour convaincre absolument dans l’intégralité de ces domaines, mais ce qu’il est déjà en mesure d’offrir n’en est pas moins extrêmement séduisant pour les sens et stimulant pour l’esprit.

Voici donc un premier disque comme on aimerait en entendre plus fréquemment, car il ne se contente pas de copier des modèles existants mais ose frayer son propre chemin avec franchise et intelligence. Il appartient maintenant à Beauty Farm de cultiver, en la canalisant, cette énergie qui fait d’ores et déjà sa singularité tout en corrigeant les petites erreurs de jeunesse perceptibles ici, y compris du point de vue du montage du disque, perfectible, alors que la prise de son est très réussie, afin de gagner rapidement une place enviable dans le concert des ensembles de musique de la Renaissance. Son anthologie de motets de Gombert n’en est pas moins recommandable et s’inscrit sans rougir comme second choix immédiatement après l’indispensable et hélas unique florilège du Huelgas Ensemble (Sony, 1992). Ne faut-il pas y voir la plus belle des promesses ?

 

Nicolas Gombert Motets Beauty FarmNicolas Gombert (c.1500 – c.1560), Motets

Beauty Farm
Bart Uvyn, contre-ténor
Achim Schulz, Adriaan De Koster & Hannes Wagner, ténors
Joachim Höchbauer & Martin Vögerl, basses

2 CD [58’51 & 58’18] Fra Bernardo FB 1504211. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Tribulatio cordis mei, à 5

2. Descendi in hortum meum, à 6

3. Ave salus mundi, à 6

Illustrations complémentaires :

Bernard (Barent) von Orley (Bruxelles, c.1488-1491 – 1541), Portrait de Charles Quint, c.1519-20. Huile sur bois de chêne, 71,5 x 51,5 cm, Budapest, Musée des Beaux-Arts

La photographie de Beauty Farm est utilisée avec son autorisation.

18 Comments

  1. Roland Koch

    2 août 2015 at 10:07

    Bonjour, Jean-Christophe.
    J’attendais, bien sûr, cette chronique. Me demandant si j’allais y retrouver ce qui m’avait tant plu. Et voila que, dans ce texte instructif et divertissant je trouve:
    <>
    Et voila, tout est dit!
    Merci de m’aider à approcher en peu plus ces compositions qui m’avaient accroché d’ensemble.

    • Roland Koch

      2 août 2015 at 11:54

      Oups, d’emblée l’ensemble s’est superposé 😉

    • Bonjour Roland,
      Le plus « drôle » est que votre citation n’apparaît pas et que je ne sais donc pas ce qui a retenu votre attention.
      En tout cas, vous me voyez ravi que cette chronique vous semble rendre compte correctement de ce disque qui me semble vraiment être le point de départ d’une très belle aventure. Et merci également pour ce beau compliment pour mon texte.
      Très beau dimanche à vous.

  2. Quelles que puissent être les préférences musicales de chacun(e), nonobstant également l’univers complexe de la polyphonie en général et l’écriture de ces motets de Gombert en particulier ; il me semble difficile de rester insensible à cette musique. En tout cas, les trois extraits que tu proposes, ponctuant ton texte très instructif, ouvrent des espaces et des atmosphères si vastes qu’ils happent l’auditeur dès les toutes premières notes. Le rendu par ce jeune ensemble Beauty Farm, malgré tes petites réserves, est très convainquant. Et l’on est effectivement en droit d’espérer pour eux un bel avenir 🙂
    Heureux dimanche à toi, ami J.-Ch. Je t’embrasse.

    • Si je suis très attaché à la musique de Gombert, ami Cyrille, c’est parce qu’à mon avis, il est un des rares de son époque à être parvenu à rendre la polyphonie frémissante, et comment ne pas penser à la trajectoire personnelle du compositeur en écoutant Tribulatio cordis mei ? Chacun décidera naturellement selon son cœur d’entreprendre ou non ce voyage, mais avec des guides comme les chanteurs de Beauty Farm, il est certain que ceux qui le feront ne seront à l’abri ni des surprises, ni des émotions.
      Je te remercie pour ton écoute et ton commentaire, pour ta curiosité aussi, puisque tu t’es une nouvelle fois aventuré sur des terres qui ne te sont pas familières.
      Belle fin d’après-midi dominical à toi, je t’embrasse.

  3. Gaulard Bénédicte

    2 août 2015 at 17:29

    Cher Jean-Christophe, quel bonheur du jour ! Je connaissais Nicolas Gombert, mais sa biographie alliée aux extraits (le 3e est une merveille) et aux tableaux est savoureuse…ah, Charles-Quint ! J’ai beaucoup apprécié aussi les différentes façons de faire carrière dans ce monde, à travers l’analyse des pochettes de disques…la mise en avant de l’ego ou l’humilité devant le compositeur…merci pour ces beaux moments et ces découvertes. Très belle soirée !

    • Chère Bénédicte,
      Disons qu’il y a ceux qui servent la musique et ceux qui s’en servent, et qu’entre les deux, j’ai vite fait mon choix, tout comme vous si j’en crois l’intérêt que vous portez à des artistes discrets et talentueux comme Jean-Luc Ho ou Sébastien Wonner. Cette chronique m’a offert l’occasion de rappeler deux ou trois choses en passant.
      Je suis ravi que vous ayez goûté cette escapade en compagnie de Nicolas Gombert – j’adore le dynamisme interne du portrait de Charles Quint par Van Orley – et je vous donne rendez-vous, si vous le souhaitez, pour la prochaine qui sera très différente.
      Belle journée et merci pour votre commentaire.

  4. Geneviève Soly

    2 août 2015 at 19:18

    Quel bel enregistrement! La pureté de l’intonation me laisse pantoise. Merci de partager avec nous les richesses que vous côtoyer et de les commenter avec autant de verve.
    Geneviève Soly

    • Je suis d’accord avec vous, Geneviève, nous sommes ici face à un premier disque riche des plus belles promesses et qui, je l’espère, trouvera une audience aussi large que possible. J’ai beaucoup de plaisir – de plus en plus, je crois – à partager ici ces découvertes musicales qui me remplissent de l’espoir d’un monde parfois moins laid et je vous remercie pour l’attention que vous leur accordez.
      Bien fidèlement.

  5. Bonjour cher Jean-Christophe
    Encore une bien belle découverte, et Beauty Farm, fallait oser, pour ma part même si c’est surprenant, j’aime beaucoup .
    Merci pour le lien, je suis allée écouter les extraits, je n’ai aucune préférence, ils sont différents mais tous sont beaux , c’est très agréable à écouter .
    Tu éclaires par tes chroniques et les extraits que tu proposes, un monde parfois bien sombre et je t’assure que c’est ce que je ressens .
    C’est un réel plaisir de te lire, c’est très instructif, très plaisant sans « mots savants » comme d’autres le font pour épater la galerie l
    Alors merci pour cette belle chronique, les extraits et la peinture que j’ai beaucoup apprécié et ce n’est pas un vain mot !!!
    Je t’embrasse bien fort 😉

    • Bonjour chère Tiffen

      Il est extrêmement important pour moi de demeurer toujours le plus accessible possible et bien souvent les grands mots ne servent qu’à dissimuler une certaine vacuité de la pensée en se faisant mousser à peu de frais; je m’adresse à mes lecteurs comme j’apprécie qu’on le fasse avec moi, c’est à dire avec clarté et simplicité.

      Ce double disque de Beauty Farm est une réussite et s’il n’est pas exempt de quelques scories, l’ensemble laisse augurer de très belles promesses pour demain — laissons ces jeunes gens continuer à mûrir leur approche.

      Je te remercie pour ton commentaire toujours aussi enthousiaste et t’embrasse bien fort.

  6. Cher Jean-Christophe,
    Je partage et apprécie le plus souvent vos analyses et commentaires, mais pourquoi trempez-vous si souvent votre (belle) plume dans de l’encre amère ?
    Même si beaucoup d’artistes cèdent souvent aux trompettes du « marketinge » facile, leur métier reste difficile, surtout par les temps actuels. Ne peut-on leur pardonner ces faiblesses si elles sont occasionnelles ?
    Bien cordialement.

    • Cher Bernard,
      « Si elles sont occasionnelles » écrivez-vous à la fin de votre commentaire, mais justement, dans les cas que je pointe, ces facilités ne le sont pas et, très honnêtement, elles ne me dérangeraient pas si elles n’étaient pas devenues le fonds d’un commerce peu ragoûtant qui prospère sur le manque de références d’une partie du public. Sans vouloir jouer l’air du « c’était mieux avant », des musiciens comme Gustav Leonhardt, Reinhard Goebel ou, plus près de nous, Andreas Staier ou Enrico Gatti, ne se sont jamais livrés à de pareilles mascarades, ce qui ne les a pas empêché de rencontrer un succès réel et durable. Être, comme je m’y efforce, un observateur de la vie musicale conduit aussi parfois à faire quelques mises au point tranchées, même si je tente tout de même de me concentrer essentiellement sur les choses positives. J’ai, à ce propos, reçu le disque de Béatrice Martin que vous m’aviez recommandé et je compte bien m’exprimer à son propos d’une plume qui, c’est certain, ne sera pas trempée dans de l’encre amère.
      Je vous remercie pour votre intervention; de tels retours sont très précieux pour moi.
      Bien cordialement.

  7. Merci pour votre réponse, que je comprends fort bien !

  8. Ayant une vision très monochrone du temps, tout me semblant lié et en interdépendance, je ne puis être que sensible à cette musique dont le flux continu s’empare des diverses variations pour les tisser en un ouvrage de grande cohérence.
    Je me suis amusé à m’imposer un choix parmi les trois extraits que tu proposes, eh bien je n’y suis pas parvenu …
    J’aime aussi cette idée de bassin culturel où les frontières s’effaçaient devant la libre circulation des diverses expressions artistiques, je pense en particulier aux syncrétismes de l’Antiquité, au gothique international suivis par tant d’autres époques où les manifestations de l’Art et de l’esprit donnaient des couleurs semblables aux différents particularismes ou régionalismes, la dernière expression en fut la Mitteleuropa qui se fracassa contre les radicalismes et l’affrontement des communautarismes qui nous gangrènent encore, le seul lien qui ne résout rien étant l’uniformité marchande.
    Si la musique de Gombert ne m’était pas étrangère, je ne savais rien de sa vie qui, sous certains aspects, pourrait faire l’objet d’un héros des romans picaresques espagnols contemporains.
    Quant aux poses et aux afféteries consommées par les « opératomanes », même si elles m’agacent elles s’inscrivent dans une sphère moins affligeantes que les déhanchements lascifs des Rihanna et autres Gaga qui nous inondent planétairement, alors, je leur garde un peu d’indulgence.
    Merci de ce beau et nourrissant billet et bravo à Beauty Farm malgré son nom un peu déconcertant.

    • Comme tu le sais, cher Henri-Pierre, je ne partage pas la vision du temps qui est la tienne, raison pour laquelle je m’efforce toujours de trouver des illustrations correspondant le plus exactement possible, d’un point de vue chronologique, à la musique que je présente (et vice-versa), plutôt que donner dans un universalisme auquel je ne crois pas un instant. Il est néanmoins évident que formes et idées circulaient, ne serait-ce qu’au travers des carnets de modèles qui sont parvenus jusqu’à nous – l’exposition Strasbourg 1400, en 2008, donnait à en voir un éloquent feuillet –, et qu’en particulier les liens entre Flandres et Espagne étaient extrêmement forts, mais ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre.
      Je sais que tes étagères accueillent un disque Gombert; ce que tu entends ici te fera sans doute comprendre pourquoi je ne me suis jamais exprimé au sujet de cette réalisation qu’avec la plus extrême circonspection.
      Je n’ai, pour ma part, aucune indulgence pour ceux qui font de la musique un marqueur de classe sociale ou l’occasion d’un déploiement de mondanités (et je ne parle pas uniquement des pâmoisons des lyricomanes); ce n’est pas la musique qu’ils aiment, mais le miroir qu’elle tend à leur narcissisme.
      Je te remercie pour ton commentaire.

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