Johann Wilhelm Schirmer Dusseldorf Le jardin de Malkasten

Johann Wilhelm Schirmer (Jülich, 1807 – Karlsruhe, 1863),
Düsseldorf, le jardin de Malkasten, 1853
Huile sur toile, 55 x 56,5 cm, Collection privée

 

« Je sais que ces effluves enchanteurs sont éphémères, et que les génies qui élèvent mon âme à la béatitude ne l’effleurent qu’en passant, mais parce qu’il a pénétré mon cœur tout entier, [ce moment] est mien pour l’éternité. Ainsi, alors même que nous ne sommes que des créatures terrestres et périssables, nous rencontrons déjà cette félicité ; et la peine, la mélancolie que me cause la fugacité de ce ravissement augmente la joie qu’il me donne. »

 

L’écoute du disque que consacrent la violoniste Isabelle Faust, ses compagnons de musique de chambre et le Freiburger Barockorchester, placé sous la direction de Pablo Heras-Casado, au Concerto pour violon et au Trio avec piano op. 110 de Robert Schumann, m’a reconduit vers Le Voyage dans le bleu de Ludwig Tieck, le récit de la fuite apparemment sans but d’Athelstan (qui prononce les paroles mises en exergue ci-dessus) dans une nature aussi magnifiée qu’inquiétante, un conte auréolé de fantastique dont le lyrisme et l’errance me font immanquablement songer au monde intérieur du compositeur.

Julia Margaret Cameron Joseph Joachim 1868Tieck mourut à Berlin cinq mois avant que Schumann achève, au début d’octobre 1853, le Concerto que lui avait réclamé le violoniste Joseph Joachim qui avait assuré avec succès, quelques semaines auparavant à Düsseldorf, la création de la Fantaisie en ut majeur op. 131 conçue sur mesure pour lui. L’accueil que le virtuose fit à la nouvelle partition fut pour le moins tiède puisqu’en dépit des quelques répétitions qu’il organisa, il se servit du premier prétexte venu pour l’enterrer ; la rupture définitive, le 19 novembre, de Schumann avec l’orchestre de Düsseldorf qu’il dirigeait depuis 1850 lui offrit l’occasion rêvée pour procéder à un escamotage qui allait durer plus de quatre-vingts ans. Dépositaire du manuscrit original, Joachim prit en effet des mesures testamentaires pour que le Concerto demeurât inédit durant cent ans après la mort de son auteur, soit en 1956 ; c’était compter sans l’intervention d’un esprit qui, lors d’une séance de spiritisme, aurait exigé de ses petites-nièces que l’œuvre sortît du Purgatoire et opportunément indiqué dans quel fonds de bibliothèque la retrouver. En juillet 1937, la première édition en était réalisée et sa création eu lieu quatre mois plus tard sous la direction de Karl Böhm, devant un parterre de dignitaires nazis soucieux de trouver un successeur plus idéologique présentable à leurs yeux que le Concerto pour violon de Mendelssohn, populaire mais interdit car d’auteur juif ; la même raison d’origine avait d’ailleurs poussé les mêmes autorités à refuser à Yehudi Menuhin d’en être le premier interprète, ce qu’il sera néanmoins au microsillon. Les raisons de la défaveur de l’œuvre auprès de son destinataire d’origine demeurent assez floues. Il allégua que ses inégalités d’inspiration laissaient par trop entrevoir les signes de la progression de la maladie qui allait emporter Schumann, et il est vrai que les répétitions obstinées du Finale sur un rythme de Polonaise peuvent laisser perplexe. Il me semble cependant que les raisons du rejet de Joachim sont plutôt à rechercher dans le fait que sa partie souffrait, à ses yeux, d’un déficit de brillant – pensez donc, un concerto sans cadence pour le soliste ! – et était souvent trop intriquée dans le tissu orchestral pour le dominer complètement. Il est, à ce propos, symptomatique que seul le lyrique mouvement central, où l’orchestre se fait caressant et murmurant pour mieux accompagner et souligner le chant du violon sans chercher à lutter contre lui, ait trouvé grâce à ses yeux. Dans les mouvements extrêmes, les forces sont plus équilibrées et si les moments de virtuosité ne sont absents ni du premier, menaçant comme un orage dont l’implacable avancée (ré mineur) fait d’autant plus apprécier les tendres trouées ensoleillées (fa majeur) qu’elle laisse encore percer, ni de l’obsédant Finale dans lequel il faut peut-être lire, en dépit de sa tonalité majeure, l’impossibilité pour l’individu d’échapper à son inéluctable destin, le soliste est parfois complètement couvert par l’orchestre qui finit d’ailleurs par « avaler » purement et simplement ses ultimes traits. Outre les aléas de sa réception et de sa transmission, il est tout à fait probable que son caractère foncièrement ambigu et sa fragilité parfois poignante aient plaidé en défaveur du Concerto pour violon qui, en dépit de ses réelles beautés, ne fait toujours pas partie aujourd’hui des œuvres de Schumann les plus prisées.

Eduard Bendemann Robert Schumann avec dédicace JoachimS’il ne fait probablement pas non plus partie des préférés des interprètes, la destinée du Trio avec piano en sol mineur op. 110 est moins houleuse que celle du Concerto. Composé durant une période créatrice faste qui, au début de l’automne 1851, vit également naître les deux Sonates pour violon et piano, il fut créé dans l’intimité le 15 novembre suivant, puis de façon plus officielle en mars 1852. Il s’agit d’une œuvre au ton souvent passionné mais néanmoins pensée avec beaucoup de science afin de lui assurer la progression la plus cohérente possible, les mouvements se répondant entre eux notamment au travers d’allusions motiviques. De ce point de vue, après le saisissant Bewegt, doch nicht zu rasch liminaire aux élans rien moins que fiévreux, l’abandon entrecoupé de véhémences du Ziemlich langsam, l’affairement presque inquiétant du Scherzo (Rasch), le Finale, noté Kräftig, mit Humor, peut surprendre par l’impression de fractionnement que lui donne sa conception en sections – on peut d’ailleurs suspecter que le « avec humour » exigé par le compositeur comporte également une pointe d’ironie vis-à-vis du caractère très structuré de ce qui a précédé et qui semble tout à coup être mis à mal – ; cette sensation est évidemment un leurre car Schumann opère, dans ce mouvement, une très subtile récapitulation de tout ce qui a précédé afin de permettre à toutes les tensions accumulées auparavant de se résoudre dans un radieux sol majeur, dont la vitalité retrouvée disperse définitivement les ombres qui hantaient jusqu’ici la musique.

En dépit de la présence d’Isabelle Faust, qui fait partie des artistes que je suis avec attention, j’avoue avoir hésité à faire l’acquisition de ce disque, échaudé que j’étais par la précédente incursion du Freiburger Barockorchester, que j’apprécie pourtant généralement beaucoup, et de Pablo Heras-Casado dans le répertoire romantique, à l’occasion d’un disque où deux symphonies de Schubert avaient subi un traitement au papier de verre qui m’avait durablement hérissé. Freiburger Barockorchester Annelies van der VegtSchumann allait-il subir pareille maltraitance ? Il n’en est heureusement rien et toutes les parties en présence semblent avoir trouvé leurs marques au bénéfice du Concerto pour violon. Sous réserve que vous adhériez aux principes qui fondent l’esthétique de cet enregistrement, à savoir une masse sonore allégée (mais pas maigrelette), un vibrato réduit (mais pas banni) et des dynamiques accentuées (mais pas outrées), cette interprétation vous ravira autant qu’elle agacera, j’imagine, les tenants d’une optique plus « traditionnelle » qui ont de toute façon largement de quoi se satisfaire avec la discographie existante. Irréprochable techniquement, Isabelle Faust déploie l’énergie indispensable pour animer sa partie et se montre aussi convaincante dans le mordant que dans la solennité et le lyrisme, prenant toujours soin de faire respirer la musique sans la brutaliser ou l’affadir. Sous son archet aussi précis que sensible, cette partition mal-aimée devient éloquente, attachante. Le Freiburger Barockorchester se montre tout à fait à son avantage sur des terres a priori fort éloignées de celles auxquelles son nom le voue. On retrouve ici la cohésion, la netteté de lignes et la transparence sonore que l’on aime chez cet ensemble, mais ce qui frappe et retient durablement est l’attention accordée aux couleurs, dont la caractérisation et la générosité enrichissent véritablement l’interprétation. Pablo Heras-Casado semble avoir renoncé, définitivement espérons-le, à la précipitation qui grevait lourdement son Schubert ; il insuffle ici une véritable tension au discours tout en préservant tant son unité que sa respiration et s’il souligne toujours les contrastes avec vigueur, il fait également preuve d’un grand sens de la nuance qui évite toute brusquerie.

Isabelle Faust - Alexander Melnikov - Jean Guihen Queyras Molina VisualsLa réputation du trio formé par Isabelle Faust, Jean-Guihen Queyras au violoncelle et Alexander Melnikov au piano(-forte, en l’occurrence) va grandissant et sa lecture du Trio avec piano op. 110 confirme son excellent niveau. Même si on ne peut parler, les concernant, de formation constituée, l’habitude qu’ils ont de travailler ensemble leur permet d’obtenir une qualité d’écoute tangible et extrêmement appréciable. Toute la subtilité de la musique de Schumann est ici rendue avec un brio et une intelligence qui forcent le respect et on sait particulièrement gré à ces trois personnalités affirmées de s’accorder à un point tel que la complicité qui marque leurs échanges parvient à l’auditeur pour mieux l’enchanter.

 

Ce premier volume d’une intégrale annoncée en trois disques des concertos et des trios de Schumann s’impose donc comme une réussite qui laisse bien augurer de la suite de l’entreprise, impression confirmée par l’écoute du deuxième volume que je viens tout juste d’acquérir et qui est du même niveau — j’en rendrai compte dans les semaines à venir. Si vous acceptez le pacte interprétatif qu’il vous propose, sa fréquentation régulière vous permettra de découvrir la musique de Schumann sous un jour que vous ne soupçonniez peut-être pas.

 

Robert Schumann Concerto pour violon Faust Freiburger Barockorchester Heras-CasadoRobert Schumann (1810-1856), Concerto pour violon et orchestre en ré mineur WoO 23, Trio avec piano n°3 en sol mineur op. 110*

Isabelle Faust, violon
*Jean-Guihen Queyras, violoncelle
*Alexander Melnikov, pianoforte Jean-Baptiste Streicher, Vienne, 1847
Freiburger Barockorchester
Pablo Heras-Casado, direction

1 CD [durée totale : 61’37] et 1 DVD (Concerto) Harmonia Mundi HMC 902196. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Concerto pour violon : [II] Langsam

2. Trio avec piano op. 110 : [IV] Kräftig, mit Humor

Illustrations complémentaires :

Julia Margaret Cameron (Calcutta, 1815 – Kalutara, 1879), Joseph Joachim, 1868. Tirage sur papier albuminé, 8,3 x 7 cm, Collection privée

Franz Hanfstaengl (Baiernrain, 1804 – Munich, 1877) d’après Eduard Bendemann (Berlin, 1811 – Düsseldorf, 1889), Portrait de Robert Schumann, 1859. Estampe sur papier, 50 x 37 cm (feuille) et 25 x 20 cm (image), Paris, Bibliothèque nationale de France. Cette estampe porte une dédicace de Joseph Joachim à Gabriel Fauré : « Au cher Maître Fauré, le portrait de Robert Schumann, pour lequel une vénération commune nous unit. Berlin, 20 avril 1905 »

La photographie du Freiburger Barockorchester est d’Annelies van der Vegt.

La photographie de Jean-Guihen Queyras, Isabelle Faust et Alexander Melnikov est de Molina Visuals.