Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Un été dans les chœurs. Polonica par Michał Gondko

Jan Lievens Joueur de luth

Jan Lievens (Leyde, 1607 – Amsterdam, 1674),
Joueur de luth, c.1629
Huile sur bois, 92,7 x 78,3 cm, Baltimore, The Walters Art Museum

Il est des labels discographiques pour lesquels on éprouve, au fil du temps, au-delà de l’admiration, une réelle affection tant leurs choix éditoriaux s’inscrivent dans une tradition d’excellence qui, en refusant de prendre l’amateur pour un idiot, établissent avec lui une certaine connivence. Comme Astrée autrefois, Ramée est de ceux-ci et on lui sait gré d’avoir toujours préféré la fidélité à la facilité. Cette attitude est, par exemple, illustrée par la possibilité qu’il a offert aux deux directeurs artistiques de l’excellent ensemble de musique médiévale La Morra d’enregistrer chacun un disque en solo. Après Corina Marti qui nous avait enchantés avec le très réussi I dilettosi fiori en 2012, c’est au tour de Michał Gondko de nous entraîner dans sa propre aventure intitulée Polonica.

Lorsque l’on évoque aujourd’hui l’idée d’une musique d’inspiration polonaise, le nom qui s’impose immédiatement à l’esprit est celui de Frédéric Chopin qui contribua à lui donner ses lettres de noblesse et à en accroître la diffusion au travers, entre autres, de ses Mazurkas et Polonaises qui firent entrer ces pièces aux saveurs populaires dans les salons européens les plus huppés de son temps. S’il est plus facile à saisir au XIXe siècle, ce « fil polonais » n’y trouve néanmoins pas son origine ; ainsi, Georg Philipp Telemann produisit-il, au XVIIIe siècle, plusieurs Concertos polonois et nombre de Polonaises, un genre dans lequel s’illustra également brillamment Wilhelm Friedemann Bach (Douze Polonaises, c.1765, à découvrir dans la très belle lecture de Robert Hill chez Naxos), tandis que l’on croise, au XVIIe siècle, des sonates qui exploitent le filon du pittoresque pour son exotisme (Die Polnische SackpfeiffeLes cornemuses polonaises – de Johann Heinrich Schmelzer en 1665) ou à des fins satiriques (Der Polnische PracherLe gueux polonais – de Johann Valentin Meder, vers 1689). Avec Polonica, nous remontons encore le temps pour nous situer dans une période comprise entre 1585 et 1620 environ Ein Polnischer Tantz Wurstisen Bâle UB MS F IX 70qui est celle où le qualificatif de polonais apparaît avec le plus de fréquence dans les sources manuscrites et imprimées, l’adjectif pouvant désigner indistinctement une pièce de tournure ou d’auteur polonais. À quelques exceptions près, comme Jacob Reys, luthiste de la cour de France sous Henri III et Henri IV, ou Albert Długoraj, qui tint le même rôle à celle de Pologne, les auteurs des pièces composant cette anthologie sont au mieux obscurs, mais la présence de leurs compositions dans des sources dispersées à travers toute l’Europe, de la Scandinavie à l’Italie, atteste de leur très large diffusion, à la faveur des différents engagements qu’ils étaient conduits à contracter auprès de tel ou tel puissant, mais aussi des voyages de type Grand Tour qu’entreprenaient les fils de bonne famille dont un large nombre avait reçu une formation musicale et qui pouvaient aisément mettre luth et tablatures, tous deux peu encombrants, dans leurs bagages pour pratiquer à loisir. La majorité des œuvres retenue ici est constituée de danses (Chorea, Ballo, Tantz, Gagliarda…) et de chansons (Cantio, Villanella, Chançon…) avec des carrures rythmiques bien nettes et des mélodies immédiatement séduisantes, ce qui ne veut pas dire que les compositeurs polonais ou écrivant dans ce style étaient incapables de produire de la musique plus complexe et spéculative ; le raffinement et les échappées rêveuses des Fantaisies signées par Długoraj ou Reys démontrent exactement le contraire, et il n’est également pas rare de rencontrer, au détour d’un rythme dansé, des instants plus décantés où l’on s’absente du bal pour gagner des territoires plus abstraits et sensibles.

Compte tenu de la qualité de ses prestations au sein de La Morra, il était permis de fonder de grands espoirs sur ce premier enregistrement en soliste de Michał Gondko ; ils sont comblés à plus d’un titre. Il faut saluer d’emblée le courage de cette entreprise qui propose de découvrir un répertoire rarement documenté au disque, dont la plus grande partie est d’ailleurs inédite, et la ténacité d’un interprète qui a élaboré et porté ce projet durant une vingtaine d’années avant d’avoir la possibilité de le graver. Cette longue fréquentation avec les œuvres et cette envie de les faire connaître expliquent sans doute en partie la grande sensation de maturité qui se dégage dès la première audition, sans que soient pour autant perdues la fluidité et le naturel de l’ensemble. Tout en finesse et en luminosité, le toucher du luthiste s’y entend pour susciter des atmosphères comme pour animer le discours sans jamais donner le sentiment qu’il force ou précipite les choses ; Michal Gondko © Leszek Wilken gardant sur elle le contrôle indispensable pour prévenir son éparpillement ou son affaissement, il laisse la musique suivre librement son cours tout en en exaltant la polyphonie, les nuances les plus ténues et les jeux de couleurs et de résonances, parfaitement secondé en cela par la prise de son chaleureuse et transparente de Rainer Arndt. Même si la précision de son travail est celle d’un orfèvre, n’allez cependant pas croire que Michał Gondko manque de vitalité ou de fantaisie ; le rebond qu’il donne aux danses, la liberté de son phrasé qui concilie à merveille imagination et justesse, ainsi que ses trouvailles dans le domaine de l’ornementation démontrent qu’il n’en est rien. Je dois avouer que ce qui m’a le plus époustouflé au fil des écoutes est l’unité globale que le musicien parvient à obtenir alors que son récital voit se succéder quarante morceaux parfois très brefs : il peut s’écouter d’un seul tenant sans éprouver la moindre minute d’ennui tant l’agencement qu’il a retenu est intelligent et ménage à la fois la continuité et la variété.

Je vous recommande donc ce Polonica riche de belles découvertes, épanoui tout en offrant de réels moments d’intériorité, sensible et maîtrisé, qui est un des plus beaux disques de luth qu’il m’ait été donné d’écouter ces derniers mois. Il est probable que Michał Gondko a dans ses cartons d’autres projets passionnants comme celui-ci et on espère qu’il ne lui faudra pas attendre vingt autres années pour les concrétiser ; cette première réussite montre, en effet, qu’il possède toutes les qualités pour se hisser rapidement à une place enviable au royaume des cordes pincées.

Polonica Michal GondkoPolonica, musique pour luth à connotation polonaise autour de 1600

Michał Gondko, luth Renaissance à sept chœurs de Paul Thomson (Bristol, 1996) d’après des modèles italiens

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 70’51] Ramée RAM 1406. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Chorea polonica (Leipzig, ms II.6.15, p.368)

2. Balletto Polacho (Berlin, ms Danzig 4022)

3. Fantasia Alberti Dlugorai Poloni (Besard 1603, f. 27r)

4. Ein Polnischer Tantz (Bathori) (Wurstisen, p. 237)

5. Fantasia Iacobi Reys (Besard 1603, f. 21r)

Illustrations complémentaires :

Ein Polnischer Tantz, Livre de luth d’Emanuel Wurstisen (1572-1619), compilé à partir d’environ 1591. Bâle, Universitätsbibliothek, ms F.IX.70, p. 237

La photographie de Michał Gondko est de Leszek Wilk, utilisée avec autorisation.

14 Comments

  1. lesideesheureuses

    15 août 2015 at 11:40

    Un petit nouveau qui va bientôt se glisser sur l’étagère à CD. Bel été à vous, je vois qu’il est riche d’harmonies! Mamina de sclos

    • Je pense qu’il y sera bien et qu’il la quittera souvent pour se promener dans votre platine, vous verrez 🙂
      Mon été est plein de musiques : un des bienfaits des vacances est de pouvoir s’adonner à tout ce que le manque de temps nous oblige à faire trop vite dans d’autres circonstances.
      Merci pour votre mot et belle journée à vous.

  2. Oh c’est beau, c’est beau !!! C’est une merveille ! Comment résister ?
    Et Ramée, un joli souvenir amusant avec toi 😉
    Je crois que j’ai tout dit 🙂 C ‘est bref mais en dire plus est inutile.
    Merci JC. Je t’embrasse avec toute mon affection.

    • Tu penses si je m’en souviens avec un large sourire de la Gente Brunette et des multiples variations sur ce thème, Ghislaine 😉 Ramée a depuis poursuivi son chemin avec beaucoup de conviction sans toujours hélas rencontrer le succès public, mais je sais que nous sommes quelques-uns à guetter les propositions de ce label avec autant de confiance que d’impatience. Ce disque de musique pour luth est tout à fait emblématique d’une certaine idée de l’exigence qu’il me semble essentiel de promouvoir à un moment où se multiplient les projets passe-partout qu’on oublie une demi-heure à peine après en avoir achevé l’écoute.
      Je te remercie d’avoir pris de ton temps pour saluer ces Polonica et t’embrasse très affectueusement.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe
    Comme je savais que tu avais répondu à mon commentaire, je suis allée voir et je n’ai pu m’empêcher d’écouter encore et encore ce merveilleux concerto pour violon, je ne sais pas pourquoi il me touche autant et je ne cherche pas à savoir…… bon mais ce n’est pas là le propos de ta nouvelle chronique .
    Nouvelle chronique toujours aussi passionnante et enrichissante .

    Et le tableau est vraiment très beau, et tu sais que je vais toujours à la recherche d’informations sur les tableaux que j’aime, ainsi j’ai appris que Jan LIEVENS était aussi dessinateur, j’ai vu plusieurs de ses dessins, notamment « Vieil homme assis dans la pénombre, lisant » , qui est vraiment touchant .

    Quant à la musique,je pense que tu n’avais pas trop de doutes sur mon appréciation positive.

    Le Luth est un très bel instrument de musique, j’ai eu la chance d’en voir un très beau à la librairie musicale de Lyon. Tiens ça me donne envie d’y retourner 😉

    Alors mon éternel mais non moins sincère merci cher Jean-Christophe .
    Je t’embrasse bien fort 😉

    • Bonsoir chère Tiffen,
      J’ai eu du mal à trouver ce tableau mais je l’aime bien et pour ses couleurs et pour l’expression du musicien, à la fois présent et intériorisé, exactement comme l’interprétation de Michal Gondko. Et puis, il y a la trace du temps, avec le bois qui est visible.
      J’aime beaucoup le luth, autant que les claviers anciens, c’est te dire; c’est un instrument de la confidence qui se révèle capable de produire une palette de couleurs tout à fait saisissante et dont le répertoire est d’une immense richesse, pas toujours bien mise à l’honneur, hélas, du moins pas aussi fréquemment que par le passé, quand ces formidables solistes que sont Hopkinson Smith et Paul O’Dette étaient en pleine activité. Il semblerait que la relève commence néanmoins à se dessiner.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort en retour.

  4. Gaulard Bénédicte

    16 août 2015 at 16:54

    Merci, cher Jean-Christophe, c’est un ravissement, et oui…je me retrouve sur mes « terres ». Musique calme, mesurée, allègre, qui sied à Jan Lievens comme aux autres représentations de ses contemporains…C’est une « peinture du silence », comme on a pu l’écrire à propos de la peinture de Vermeer, mais aussi une « musique du silence ». Méditation et contemplation, joyeuse et grave à la fois. Merci

    • Je me suis dit en publiant cette chronique que vous seriez soulagée de voir que je revenais vers des contrées moins « échevelées » que celle du romantisme allemand, chère Bénédicte. Je vous avoue avoir eu quelques difficultés à trouver le tableau qui me semblait le plus approprié pour illustrer cette chronique : il me fallait un luthiste qui ne chante pas et qui ne serve pas de prétexte à quelque galanterie, ce que j’ai découvert n’être pas si fréquent. Si j’en crois ce que vous m’écrivez, la correspondance fonctionne correctement — ouf.
      Merci pour votre commentaire et bonne soirée à vous.

  5. Ce tableau donne une lumière touchante en écoutant ce luth de si bon matin.

    • Il me fallait un tableau où le luthiste ne chante pas, Chantal, je suis bien heureux d’avoir trouvé celui-ci après de longues recherches.
      Belle journée à vous et merci pour votre mot.

  6. Belle découverte ! Merci ;o)

  7. Cher Jean-Christophe,
    J’ai, tout comme vous, un fort attachement au label Ramée. Vous en êtes en partie responsable car vous m’avez fait découvrir plusieurs de ses publications que je n’avais pas remarquées auparavant. J’ajouterais à ce que vous écrivez que le dépouillement de leurs pochettes donne à leurs disques un attrait supplémentaire .
    Le luth étant un instrument que j’adore écouter, voici ma curiosité par deux fois piquée. Je n’ai donc pas hésité à le « goûter » en entier, d’une seule bouchée.
    Ce disque est pour moi une double découverte. D’abord cet artiste talentueux que je découvre en prestation solo et ensuite ce répertoire qui m’était, à de rares exceptions près, complètement inconnu. Le jeu de Michal Gondko a fait apparaître un prénom, puis un portrait dans mon esprit : Hopkinson ! Je me suis demandé : Pourquoi ? Quelques recherches sur le parcours de cet artiste m’ont éclairé immédiatement : Gondko a été un de ses élèves à la très réputée Schola Cantorum Basiliensis. Il n’est dès lors point nécessaire d’en rajouter sur les qualités techniques de ce luthiste.
    L’audition de cette anthologie s’est déroulée comme la vôtre, sans rien qui puisse troubler le ravissement et la sensation de plénitude que cette musique a provoqués en moi. J’ajouterais même que (pour la deuxième fois cette année) j’ai soupiré un « déjà » à la fin de l’album.
    Magique et magnifique ! Un disque à écouter durant les froides et humides soirées d’hiver, bien blotti au coin du feu.
    Un tout grand merci pour ce moment et pour la découverte de cet album qui va bientôt rejoindre les autres membres de la famille Ramée au premier rang de ma discothèque.
    Fidèlement vôtre.

    • Cher Jean-Marc,
      Je vous laisse imaginer à quel point un commentaire comme le vôtre me fait plaisir, non seulement parce qu’il est toujours important d’avoir des retours sur le travail que l’on produit, mais également et surtout parce que je sens au travers de vos mots combien vous avez été touché par ce disque qui va, j’en suis certain, devenir un bon compagnon de route pour vous — il est primordial pour moi que mes petites chroniques puissent permettre à certaines musiques d’entrer dans la vie de ceux qui me lisent (c’est quelque chose de totalement extra-personnel et je suis certain que vous comprendrez ce que je veux dire).
      Il est tout à fait probable que je me sois d’emblée senti à l’aise avec le jeu de Michal Gondko parce que l’on devine qu’il a été à excellente école; j’ai grandi avec les disques d’Hopkinson Smith qui, avec ceux de Paul O’Dette, m’ont fait aimer la musique de luth dans laquelle je me plonge toujours aujourd’hui avec une joie sans mélange. C’est un répertoire tellement loin des oukases de notre monde moderne dans l’obligation qu’il fait à l’auditeur de se s’arrêter, de faire silence et d’être attentif qu’on peut le regarder comme un véritable baume.
      Puissent ces Polonica vous accompagner longtemps au fil des saisons, que je sais importantes pour le jardinier que vous êtes.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre écoute et votre commentaire.
      Heureux dimanche à vous et bien amicalement.

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