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Trouvailles pour esprits curieux

Un été hors saison. L’Hiver à Majorque de Frédéric Chopin par Aya Okuyama

François Marius Granet Effet de lumière dans les ruines

François Marius Granet (Aix-en-Provence, 1775 – 1849),
Effet de lumière dans les ruines, sans date
Huile sur toile, 41 x 32,7 cm, Paris, Musée du Petit Palais

 

Même si son œuvre reste l’une des chasses jalousement gardées des pianistes, l’idée que l’on puisse interpréter la musique de Chopin sur les instruments de son temps ne semble plus aussi incongrue qu’à l’époque pas si lointaine où l’enregistrement de ses deux concertos par Emanuel Ax sur un Érard de 1851 avait suscité force ricanements. Outre l’entreprise de l’Institut Chopin de Varsovie permettant de disposer aujourd’hui de l’intégralité de l’œuvre chopénien interprétée selon des critères historiques, des enregistrements isolés paraissent sporadiquement qui permettent d’affiner encore l’approche.

Intitulé Un hiver à Majorque et regroupant les 24 Préludes op. 28, deux Nocturnes, deux Mazurkas ainsi qu’une réduction pour clavier de « Casta Diva » extrait de Norma de Bellini due à Georges Micheuz, choix pertinent lorsque l’on sait l’adoration que vouait Chopin à l’Italien, au point de réaliser une esquisse d’accompagnement pianistique pour cet air à l’intention de Pauline Viardot, le disque de la pianiste Aya Okuyama éveille immédiatement la curiosité par son choix d’instrument, un pianino plutôt qu’un piano de concert, ce qui est conforme aux conditions dont disposait le compositeur à la Chartreuse de Valldemosa.

« C’est là qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d’œuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l’audition des chants funèbres qui l’assiégeaient ; d’autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pâles épanouies sur la neige. D’autres encore sont d’une tristesse morne et, en vous charmant l’oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable » écrit George Sand au chapitre XII de la cinquième partie de l’Histoire de ma vie. Eugène Delacroix Frédéric Chopin 1838De novembre 1838 à février 1839, les amants séjournèrent à Majorque, tout d’abord à So’n Vent puis, dès le 15 décembre, à la Chartreuse où le pianino envoyé par Pleyel arriva en janvier de l’année suivante, moins d’un mois avant que la santé du musicien n’oblige à un retour précipité en France. Malgré les témoignages de l’écrivain, il est vrai recomposés par le souvenir et la volonté de les inscrire dans la légende romantique, on ignore à peu près tout de la réalité du processus compositionnel des Préludes et combien d’entre eux furent effectivement écrits à Valldemosa ; le seul que la tradition manuscrite permette vraiment de rattacher au séjour majorquin est le n°4 en mi mineur. Ce qui ne fait guère de doute, en revanche, est la volonté de Chopin d’inscrire ce recueil dans une tradition remontant aux deux livres du Clavier bien tempéré de Johann Sebastian Bach qui comportent chacun vingt-quatre préludes et fugues ; ils étaient une des partitions de chevet du pianiste et firent avec lui le voyage à Majorque. Mais ici, la nature à la fois didactique et improvisatoire propre au genre du prélude s’estompe ; ceux de Chopin sont des formes closes qui se suffisent à elles-mêmes et n’appellent donc ni digression, ni commentaire comme on a quelquefois tenté de leur en adjoindre, ni complément. Chacun est, à lui seul, un paysage parfaitement composé dont l’impression nous est offerte parfois en l’espace d’un éclair, et qui s’inscrit dans un tout cohérent unifié, comme l’a démontré Jean-Jacques Eigeldinger, par l’omniprésence d’une cellule motivique, le compositeur ayant réussi à faire de son recueil autre chose qu’une simple collection de vignettes. En cela, ces Préludes détachés de toute fonction concrète alors que leur titre et certains de leurs traits s’efforcent de les ancrer dans une prestigieuse lignée représentent une rupture pour un genre qu’ils mènent à perfection.

Il faut une certaine dose de courage pour se lancer dans l’interprétation d’un cycle aussi couru que celui des Préludes avec des moyens qui, s’ils sont ceux dont disposait son créateur, pourront paraître bien fragiles au regard des rutilantes machines d’aujourd’hui. Aya Okuyama n’a pas seulement l’audace de le faire, elle en a aussi le talent et sa lecture est passionnante de bout en bout, y compris dans la façon dont elle compose avec les quelques caprices de ce vénérable pianino millésimé 1838 et magnifiquement restauré par Olivier Fadini — louons, en particulier, sa volonté de ne pas jouer précautionneusement quitte à pousser l’instrument à la limite de ses capacités sonores. Avec un toucher ferme qui oublie d’être pesant, d’une grande fluidité, l’interprète nous propose un Chopin aux contours francs – on est loin des nébulosités dans lesquelles on noie parfois cette musique pour faire poétique – et aux mille nuances qui sait trouver un bel équilibre entre tenue et fantaisie tout en offrant une palette d’une grande richesse de coloris. Parmi les qualités de cette lecture, une me semble devoir être particulièrement soulignée : Aya Okuyamala volonté de ne pas ensevelir les œuvres sous des monceaux d’intentions – ce qui est très différent des idées, qui ne manquent pas ici – et de ne jamais glisser dans le registre d’un sentimental qui encombre la musique plus qu’il ne la sert. Faisant fi de toute préciosité comme de toute esbroufe, le Chopin d’Aya Okuyama regarde du côté de l’épure, jamais du pastel ou du chromo, avec un sens de l’ellipse et de l’allusion qui ne fera probablement pas l’unanimité, mais qui me semble parfaitement défendable en ce qu’il renforce le caractère d’impression quelquefois insaisissable de chacun des Préludes. Notons, pour finir, que la musicienne a bien compris que le chant tenait une grande place dans l’univers du compositeur et qu’elle s’emploie à restituer cette dimension de façon très convaincante, là encore sans rien surligner mais avec une clarté de pensée qui rend les choses évidentes et touchantes — l’arrangement de « Casta Diva » en bénéficie lui aussi et est magnifiquement restitué.

Je conseille donc cet Hiver à Majorque que nous propose Aya Okuyama à tous ceux qui ont envie de découvrir un Chopin différent de celui qu’on nous donne à entendre, y compris sur instruments anciens. Cette lecture intimiste et décantée qui ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit mais révèle, en revanche, une profonde compréhension des œuvres interprétées mérite largement qu’on lui accorde l’oreille attentive que son raffinement requiert.

 

Chopin Un hiver à Majorque Préludes Aya OkuyamaFrédéric Chopin (1810-1849), Un hiver à Majorque : 24 Préludes op. 28, Nocturnes op. 9 n°1 et 2, Mazurkas op.17 n°4 et op.41 n°2. Georges Micheuz (Jurij Mihevec, 1805-1882) d’après Vincenzo Bellini (1801-1835), « Casta Diva » extrait de Norma, transcription pour pianoforte

Aya Okuyama, pianino Pleyel 1838

1 CD [durée totale : 62’01] NoMadMusic NMM 010. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prélude en fa dièse mineur op 28 n°8 : Molto agitato

2. Prélude en la bémol majeur op 28 n°17 : Allegretto

3. Nocturne en mi bémol majeur op. 9 n°2

Illustrations complémentaires :

Eugène Delacroix (Charenton Saint-Maurice, 1798 – Paris, 1863), Frédéric Chopin, vers 1838. Huile sur toile, 46 x 38 cm, Paris, Musée du Louvre

La photographie d’Aya Okuyama, tirée du site Internet de l’artiste, ne comporte pas de mention d’auteur.

12 Comments

  1. M. Jean-Noël BENOIT

    18 août 2015 at 13:03

    Bonjour,
    Je vais m’efforcer de rester dans les limites du commentaire pour les questions que me pose cette version. Mettons de côté la beauté de l’interprétation, indéniable, dont vous avez vous-même tout dit. Reste, même en prenant en compte le rendu propre à l’instrument, mes interrogations sur le résultat: pourquoi tant de réverbération, qui fait songer à un coucher de soleil et non pas à de la musique? Et sur la démarche: la recherche de la vraisemblance historique ne nous aveugle-t-elle pas sur un enjeu plus profond, s’agissant d’une musique d’une telle qualité d’attention intérieure: un enjeu qui me semble indépendant des circonstances de l’époque, l’en détache même, pour n’être plus finalement que l’enjeu même de notre rapport à la vie, voire à l’éternité? Ce qui, alors, rend nécessaire une approche plus sobre, plus nue, mais toujours chantante, telle que je la trouve chez Sofronitski (qui n’est qu’un exemple parmi d’autres). Vous l’avez compris, pour certaines musiques, je crains un trop beau son. Bien à vous. M. JN BENOIT

    • Cher Monsieur,
      Je suis surpris que vous trouviez cet enregistrement très réverbéré car à l’écoute du disque, je n’ai pas du tout la même sensation, sachant que j’ai naturellement assez peu de goût pour la réverbération, sauf lorsqu’il s’agit de musique sacrée et sous réserve que l’acoustique soit parfaitement maîtrisée par le preneur de son, ce qui est loin d’être toujours le cas.
      Pour ce qui est de la démarche, la recherche de la vraisemblance historique est, à mon avis, essentielle, car elle nous rapproche de l’essence même de la musique, sous réserve, bien entendu, que l’interprète soit talentueux et ait des choses à dire sur le répertoire auquel il se mesure, car un instrument ancien dans les mains d’un musicien médiocre ne fera jamais une lecture convaincante. J’ai relu, dans le cadre de cette chronique, le livre de Jean-Jacques Eigeldinger qui insiste justement sur le caractère central du tempérament du piano de Chopin dans la conception des Préludes, un souci qui est rendu complètement obsolète par le piano moderne, tout comme ce dernier rend vain la lutte beethovénienne contre les limites des instruments de son temps qui s’exprime dans la Sonate « Hammerklavier »; je crois donc que l’utilisation d’un piano d’époque nous replace au cœur même des enjeux de l’œuvre et de la pensée du compositeur. Je trouve d’ailleurs que le danger du « beau son » nous guette beaucoup plus avec les pianos d’aujourd’hui, tellement ronds, égaux et puissants, ce qui ne m’empêche pas, par parenthèse, de succomber très occasionnellement à leur charme dans le répertoire romantique — j’apprécie ainsi beaucoup le travail de Pascal Amoyel dans Chopin, d’une belle sobriété.
      Je vous remercie pour votre commentaire nourri et « questionnant. »
      Bien à vous.

      • M. Jean-Noël BENOIT

        18 août 2015 at 21:28

        Merci de ce long développement, qui éclaire votre position. Je crains que la réverbération ne soit imputable à mon ordinateur; l’écoute avec d’autres moyens n’en maintient pas l’impression. Je suis très partagé sur la question de la vraisemblance historique, car d’une part les travaux faits dans ce sens ne peuvent être pris à la légère, surtout s’ils nous rapprochent du point de vue de l’auteur sur son oeuvre; et d’autre part chaque époque nouvelle a le droit de s’ouvrir son propre chemin dans les oeuvres anciennes et d’y respirer à sa manière, à l’exclusion de l’incompétence et du mauvais goût. Et je me fais la même remarque que vous concernant la puissance des pianos modernes qui ne les rend pas aptes à toute musique a priori. Finalement pas de dogmatisme, il faut regarder au cas particulier de l’oeuvre, de l’instrument, de l’interprète. Mon excellent souvenir de Pascal Amoyel dans Chopin me fait aller dans ce sens. Reste la place qu’il faut laisser ou non au rapport personnel de l’auditeur avec la musique, avec ce qu’il en attend, qui ne tient pas toujours dans la fidélité historique, va au-delà – ou ailleurs – mais peut-on se tenir dans cette marge, (essentielle quand même à mes yeux, pour autant qu’il existe une vérité subjective), quand on mène les enquêtes que vous menez? Nous sortons certainement de votre propos. Vous souhaitant une très bonne soirée. M. BENOIT

        • Cher Monsieur,
          Je partage absolument votre avis, le pire travers à éviter est celui du dogmatisme, et je garde toujours présent à mon esprit le « on ne sait pas » que l’immense musicien qu’était Gustav Leonhardt n’hésitait pas à avouer. Bien sûr, je demeure naturellement sensible aux approches « historiquement informées » qui sont celles avec lesquelles je chemine depuis maintenant une bonne trentaine d’années et qui ont contribué à former le goût et l’oreille de l’autodidacte que je suis, mais je demeure ouvert à d’autres approches, plus « traditionnelles » dirons-nous.
          J’essaie, dans la mesure du possible, de dépasser les questions d’attente ou de préférence pour tenter de saisir en quoi telle ou telle œuvre faisait sens en son temps et comment elle prend place dans le flux de la sensibilité de son époque; les autres attitudes m’intéressent moins ou, plus précisément, je ne m’y reconnais que fort peu.
          Je vous remercie pour ce second commentaire et vous prie de m’excuser de n’y répondre qu’à présent — le festival de l’Académie Bach est passé par là.
          Bien à vous.

  2. Gaulard Bénédicte

    18 août 2015 at 22:04

    Cher jean-Christophe, j’attendais beaucoup de la lecture et de l’écoute, peu encline, comme vous le savez, à m’aventurer sur les terres de Chopin qui me sont peu familières. J’aime Granet, ses ruines, sa villa Medicis et autres sujets, et c’est sans doute cette « amitié » avec le peintre qui m’a fait écouter « autrement » Chopin, bien loin des répertoires habituels et « top des ventes » de musique classique. L’allegretto du prélude en la bémol majeur me donne envie de redécouvrir le musicien. Est ce le pianino, l’allégresse de cet extrait ou la vision des ruines ? Je vous remercie pour cette découverte…que je vais approfondir avec joie !

    • Je crois, chère Bénédicte, que l’on gagne beaucoup à écouter la musique en ayant présent à l’esprit le contexte avec lequel elle entre en résonance. Cette mise en perspective est exactement ce qu’a fait Aya Okuyama dans ce disque qui présente les Préludes de Chopin dans des conditions de proximité maximale avec celles qu’a pu connaître le compositeur. Si ces extraits ont pu vous donner l’envie de revenir vers cet univers, alors ma chronique a atteint son but.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.

  3. Bonjour Cher Jean-Christophe,
    Comme tu le sais, Frédéric Chopin a une résonance particulière pour moi. Cela dit, je découvre ces extraits et même si je les aime tous, l’Allegretto me touche plus particulièrement .
    Souvent je déplore mon manque de culture face à la musique classique, mais mon oreille novice n’entend pas les imperfections, j’en fais donc une qualité (on se rassure comme on peut) , et, est-ce que je l’aime moins pour autant ?
    Je crois que c’est l’Audience du Temps qui disait à propos de Vox Luminis, « une musique qui touche l’âme » comme c’est bien résumé et c’est exactement ce que je ressens, ne plus voir ou entendre ce qui t’entoure, être en harmonie parfaite avec elle. Alors merci de me permettre ceci.
    Comme j’aime tes chroniques ! Elles sont enrichissantes, et ta qualité d’écriture les rend plaisantes à lire, les relire parfois .
    Tu es en route pour ce beau festival, je t’envie un peu, mais je suis infiniment heureuse pour toi 🙂 et puis je sais que nous aurons de bons retours:)
    Je t’embrasse bien fort !

    • Bonjour chère Tiffen,
      Il y a plusieurs voies d’accès à la musique et toutes ont leurs défauts : quand les connaissances font défaut, on peut manquer de discernement, quand elles abondent, elles peuvent occasionner une approche trop sèche; le mieux est de trouver le plus juste équilibre entre les deux, ce qui n’est pas si facile, mais il me semble primordial de ne pas minorer son plaisir en se disant qu’il y a des choses qui nous échappent — il y en a qui échappent même à ceux qui se prétendent très futés ou très savants.
      Je suis heureux que ces extraits t’aient plu; le disque d’Aya Okuyama est une fort jolie réalisation, du moins à mon avis, et elle est d’autant plus méritoire qu’elle nous rapproche de l’univers de Chopin en restituant sa sonorité et, par là même, son esprit.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort.

  4. Merci Jean-Christophe pour cette découverte et de nous avoir fait revivre l´univers de la Chartreuse de Valldemosa avec cet enregistrement.

    • C’est surtout l’excellent travail d’Aya Okuyama qu’il faut saluer, Chantal; je n’ai fait qu’attirer l’attention sur lui, mais je l’ai fait avec plaisir.
      Merci pour votre mot et beau dimanche à vous.

  5. Thank you very, very, very much for fascinating « adventure » with Chopin’s music, for interesting text and opportunity to hear Chopin in such extraordinary performance.
    Merci bien.
    Greetings, Salutations from Poland

    • Thank you, Gina, for taking the time to read this review and listen to the excerpts I’ve chosen. Chopin, when played this way, gains more true sensitivity, according to me.
      Best regards from France.

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