Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Un été d’autrefois. Œuvres instrumentales de Reynaldo Hahn par l’Ensemble Initium et Nicolas Chalvin

Alphonse Osbert Personnages sur une plage

Alphonse Osbert (Paris, 1857-1939),
Personnages sur une plage, 1935
Huile et aquarelle sur papier contrecollé sur carton, 33 x 50 cm,
Paris, Musée d’Orsay (Photo © RMN-GP/Stéphane Maréchalle)

 

Imperceptiblement, l’été s’achemine vers sa fin et voici venu le moment de clore la série de chroniques qui, depuis la mi-juillet, nous a fait effectuer un petit tour d’Europe, de Paris à Londres en passant par Padoue, l’Espagne, la Flandre, l’Allemagne, la Pologne et Majorque. La dernière étape nous reconduit à notre point de départ, en France, quelque part entre la Capitale et la Côte d’Azur.

Évoquer le nom de Reynaldo Hahn, c’est immédiatement faire surgir deux figures féminines, Chloris et Ciboulette, deux fantômes légers mais qui enveloppent pourtant dans leur ombre la majeure partie de la production d’un musicien auquel son aisance, due à des capacités musicales tôt manifestées, a fait une réputation de dilettantisme facile qui ne résiste guère à un examen plus approfondi. Cet élève de Théodore Dubois et surtout de Jules Massenet, qui ne lui ménagea pas ses encouragements, au Conservatoire de Paris se montra précocement doué pour la mélodie qui est généralement, avec l’opérette, ce qu’interprètes et public retiennent le plus volontiers de lui, même si son Concerto pour piano et sa musique de chambre (notamment sa Sonate pour violon et piano, ses Quatuor et Quintette avec piano) ont parfois eu les honneurs du disque, plus rarement hélas du concert.

L’anthologie proposée par l’Ensemble Initium et l’Orchestre des Pays de Savoie (en formation variable) placés sous la direction de Nicolas Chalvin donne à entendre des œuvres qui se situent à mi-chemin entre esprit chambriste et orchestral. Toutes ont le point commun, en illustrant la manière du compositeur faite de fluidité mélodique, de charme immédiat né d’une volonté de simplicité formelle et de lyrisme retenu, de tourner leur regard vers un passé recomposé à l’aune d’un néoclassicisme qui regarde notamment du côté de la musique du XVIIIe siècle dont la vogue était bien réelle dans la France de la Belle Époque. C’est pourtant vers une Renaissance fantasmée que nous entraîne le Bal de Béatrice d’Este, créé en 1905, qui se veut une évocation de la cour de Milan à l’apogée de son rayonnement. Rien ne manque à ce tableau, ni la solennité des entrées, ni les danses (pavane Lesquercade, Courante), ni les épisodes rêveurs (Romanesque, Léda et l’Oiseau où passe le souvenir de Léonard de Vinci) ou piquants (l’Ibérienne et son tranchant rythmique), Reynaldo Hahn 1916et si le résultat sonore a évidemment peu à voir avec une quelconque restitution historique qui n’est pas son propos, il s’en dégage une noblesse tout à fait séduisante. Autre partition en forme de suite, le Divertissement pour une fête de nuit date de 1931. Son atmosphère est néanmoins bien différente, à la fois nimbée d’une nostalgie à la Watteau (La Nuit. Le Parc, Adieu pour toujours !, Le Jugement de Pâris) dans des tableautins minutieusement composés illustrant parfaitement le lyrisme diffus et le goût pour le raffinement de leur auteur, mais aussi traversé par l’humour du savoureux pastiche Haydn chez le prince Esterhazy, et les bruissements mystérieux de la Canzone (Sur le lac) et de Lumières. Valse dans les jardins qui exploitent des rythmes (barcarolle, valse) et des lieux (lac, jardin) chers au romantisme, comme si Hahn avait voulu ménager une progression historique dans cette succession de scénettes. En trois mouvements, la Sérénade de 1942 est une partition pour vents seuls (flûte, hautbois, clarinette et basson) d’humeur légère à laquelle seul le Moderato quasi andantino central, dans la rare tonalité de la bémol mineur (un clin d’œil à Beethoven ?), apporte une touche de gravité néanmoins suffisamment aquarellée pour ne jamais peser ; les deux autres débordent de vitalité et les cabrioles du finale, noté Preste et léger, laissent percevoir que cette fraîcheur n’est pas le fruit du hasard mais bien d’un art méticuleusement pensé. Composé vers 1944, le Concerto provençal exploite sans excès le filon de la couleur locale sur un mode allusif, impressionniste, qui n’est pas sans évoquer parfois les Scènes pittoresques (1873) ou les Scènes alsaciennes (1881) de Massenet mais surtout la Suite pastorale d’Emmanuel Chabrier (1888). L’œuvre se coule dans le modèle baroque du concerto grosso en faisant dialoguer un groupe de solistes (le concertino, ici constitué par la flûte, la clarinette, le basson et le cor) et un orchestre à cordes (le ripieno) tout au long de trois mouvements portant chacun le nom d’un arbre typique de la Provence (platane, pin, olivier), le premier baigné d’une énergie lumineuse et tranquille, le deuxième empreint de poésie pastorale et le dernier, sans doute le plus redevable aux exigences du pittoresque, parcourue par une belle et dansante alacrité. Tout comme le Bal et le Divertissement, le Concerto, sous ses dehors aimables et enjoués, distille une nostalgie subtile qui rend sensible le passage du temps, et estompe la précision des paysages et la vivacité des teintes en les embuant dans la fine brume du souvenir.

Découvert à l’occasion de la parution, chez le même éditeur, d’un double disque consacré à la musique de George Onslow, l’Ensemble Initium a eu depuis l’excellente et courageuse idée de poursuivre son exploration du répertoire français mettant en vedette les vents, comme le démontrent ses incursions chez Magnard, Ibert, Caplet ou Koechlin. Leur enregistrement dédié à Reynaldo Hahn est une nouvelle réussite qu’ils partagent avec l’Orchestre des Pays de Savoie et son chef, Nicolas Chalvin, qui se révèlent des partenaires de choix dans le cadre de ce projet. Très soucieux de nuances et de couleurs, indispensables pour rendre pleinement justice à des partitions qui réclament d’être caractérisées avec beaucoup de soin pour ne tomber ni dans la grisaille, ni dans l’approximation qui ruineraient immanquablement la délicatesse de leur facture, les musiciens de l’Ensemble Initium font preuve, outre d’une indiscutable assurance technique, Ensemble Initium © Fabrice Roussond’une remarquable qualité d’écoute mutuelle qui dénote leur habitude de jouer ensemble et d’une sérénité dans l’exécution qui montre qu’ils ont pris le temps nécessaire pour s’imprégner du répertoire et en mesurer les exigences. Leur lecture ménage avec beaucoup de brio la transparence des textures, la netteté des lignes mais aussi les contrastes indispensables pour rendre palpitante une musique que de moins talentueux auraient pu faire glisser du côté de l’anecdote. Déployant sans cesse une très belle ardeur, ils possèdent également le sens de la mesure indispensable pour n’en point trop faire et ne pas verser dans l’agitation vaine ou l’effet facile. L’orchestre s’est mis au diapason de cette bande de souffleurs à la fois joyeuse et sensible et chacune de ses interventions, quelle que soit la distribution adoptée, fait également le pari de la clarté et la souplesse, avec un sens du coloris tout à fait bienvenu et délicieux. Dirigé par Nicolas Chalvin avec autant de conviction que d’élégance, l’ensemble sonne avec une indéniable justesse de ton et de style qui emporte sans mal l’adhésion de l’auditeur.

Voici donc un fort joli disque qu’il ne faut pas commettre l’erreur de prendre à la légère car outre le plaisir immédiat qu’il procure, il permet d’approfondir la connaissance que nous pouvons avoir de Reynaldo Hahn, dont l’inspiration n’est pas si univoque qu’on veut bien le dire parfois. Je vous en recommande la découverte et espère vivement que Timpani et le Palazzetto Bru Zane, qui a apporté son soutien à cette production, continueront à faire confiance à l’Ensemble Initium qui s’affirme décidément comme un excellent serviteur du répertoire français dédié à sa formation.

Reynaldo Hahn Bal de Béatrice d'Este Concerto provençal Initium ChalvinReynaldo Hahn (1874-1947), Le Bal de Béatrice d’Este, Concerto provençal, Sérénade, Divertissement pour une fête de nuit

Ensemble Initium
Orchestre des Pays de Savoie
Nicolas Chalvin, direction

1 CD [durée totale : 70’28] Timpani 1C1231. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Concerto provençal : Sous les platanes

2. Divertissement : Le Jugement de Pâris (danse lente)

3. Le bal de Béatrice d’Este : Lesquercade

4. Sérénade : Preste et léger

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Reynaldo Hahn, 1916. Photographie, 12 x 9 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de l’Ensemble Initium est de Fabrice Rousson, tirée du site Internet de l’ensemble.

6 Comments

  1. Bonjour un grand merci pour toutes ces publications réjouissantes.

  2. Gaulard Bénédicte

    31 août 2015 at 15:42

    Cher Jean-Christophe, merci pour ce billet qui clôt avec allégresse les vacances et inaugure la rentrée ! C’est une belle découverte musicale, rendue plus approfondie par la lecture de votre texte. Oui, joie, allégresse, mais aussi réflexion, « à ne pas prendre à la légère » comme vous le rappelez. Et le bal de Béatrice d’Este est …merveilleux ! Merci, et très belle fin de journée.

    • Chère Bénédicte,
      Cette chronique n’a pas fait l’unanimité, surtout auprès de ceux qui pensent encore que je ne propose que du baroque… Je vous remercie donc tout particulièrement d’avoir pris le temps de vous y arrêter et d’aller au-delà des apparences pour entendre ce que cette musique a vraiment à nous raconter.
      Je vous souhaite une très belle journée.

  3. Drôle de fin d’été qui s’effiloche entre occupations et travaux.
    Mais je me rappelle une conversation où via le réseau téléphonique nous échangeâmes autour de Raynaldo Hanhn, sa vie et son œuvre selon le type des portraits classiques des livres de nos adolescences (enfin de la mienne plus que de la tienne… )
    Alors voilà, après une lecture survolée et une audition rapide, je suis revenu hier soir, me replonger avec plus de quiétude dans ce billet où tu nous offres l’esprit de ce musicien bien éloigné des sucreries qui ont enrobé le cœur de son œuvre, ne révélant la substance douce amère qu’après l’avoir débarrassée de sa couverte, tout comme ces dragées de baptême où l’on se dépêche d’en finir avec la couverte de sucre et de couleurs tendres pour enfin croquer avec délices l’amertume de l’amande.
    Relu et écouté.
    Plongé dans un univers qui en poésie pourrait souvent avoir Samain pour parèdre.
    J’achèterai le disque.
    Fermé l’ordinateur et en allant vers le repos d’une nuit ; je me suis dit que certaine sérénade avait été écrite pour ma naissance.
    Merci pour la co-incidence.
    Pour qui souhaite revisiter Samain en compagnie de Raynaldo H…
    http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/albert_samain/hiver.html

    • A présent que tu as acheté le disque, cher Henri-Pierre, il faudra que tu me dises si je me suis trompé en te le recommandant et s’il ne trouve pas une place idoine dans la grande maison de Charmes avec laquelle il me semble entrer en résonance de façon évidente.
      Le parallèle que tu dresses avec Samain me semble assez juste, il faudrait que je regarde de plus près pour voir si Hahn n’a pas mis en musique l’un ou l’autre de ses textes.
      Je te remercie pour ton commentaire.

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