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Trouvailles pour esprits curieux

Haydn 2032 (II) : Il Filosofo ou les méditations facétieuses de monsieur Haydn

Ecole française XVIIIe siècle Héraclite et Démocrite

Anonyme français, première moitié du XVIIIe siècle,
Héraclite et Démocrite, sans date
Huile sur toile, 37,5 x 57,5 cm, Dijon, Musée Magnin
Cliché © RMN-GP/Stéphane Maréchalle

 

Après le rouge, le bleu. Non, il ne s’agit ni de séraphins et de chérubins, ni des célèbres doubles albums anthologiques des Beatles, mais bien du deuxième volume de l’intégrale en cours des symphonies de Joseph Haydn confiée à Giovanni Antonini par la Fondation Joseph Haydn de Bâle et le label Alpha Classics. Comme son prédécesseur, il propose de mettre en regard trois partitions du maître de chapelle du prince Nicolas Esterhazy avec une d’un de ses contemporains ; Gluck avait été convoqué pour la première livraison, c’est Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784) qui l’est pour celle-ci. Même si le livret du disque les réunit sous la bannière de l’originalité, ce qui n’est pas incohérent, les liens qui unissent les deux compositeurs sont, avouons-le, assez lâches, Schwenterley d'après Matthieu Wilhelm Friedemann Bachet si l’on tient absolument à mettre en miroir Haydn et l’un des fils Bach, c’est assez naturellement non vers l’aîné, auquel son caractère imprévisible et son incapacité à se maintenir durablement en poste où que ce soit valurent de finir sa vie dans la précarité, mais vers le cadet, Carl Philipp Emanuel (1714-1788) que l’on se tournera ; tous deux sont, en effet, animés par le même désir d’inscrire leur activité dans un cadre matériel stable (30 ans à Berlin et 20 ans à Hambourg pour l’un, 29 ans à Esterhaza pour l’autre) afin de mieux y développer leur goût pour les expérimentations audacieuses. Originaux, certes, mais également avisés. Ceci posé, la Sinfonia en fa majeur (Fk. 67), écrite pour orchestre à cordes et basse continue dans les premières années d’activité de Friedemann à Dresde, probablement vers 1735, est une œuvre singulière offrant un intéressant mélange entre la sinfonia et la suite baroques, avec ses trois mouvements canoniques (VivaceAndanteAllegro) qui trouvent une prolongation inattendue dans une paire de menuets. Si le style révèle une évidente connaissance des modèles dresdois, en particulier de Zelenka, l’humeur volontiers inquiète jusque dans les tournures les plus solennelles, les dissonances et la tension expressive sont autant d’éléments caractéristiques de la manière de l’aîné des fils Bach.

Trente ans plus tard, en 1764, naissait sous la plume de Haydn une œuvre tout à fait atypique, la Symphonie en mi bémol majeur Hob. I.22 (et non pas 7 comme indiqué partout sur le disque). Transmise sous le surnom apocryphe, mais qui circulait visiblement déjà du vivant du compositeur, « Le Philosophe », sa distribution se distingue par l’emploi de deux cors anglais en lieu et place des hautbois, ce qui ne se reproduira jamais par la suite. Elle débute par un Adagio qui expose d’emblée la mélodie de choral de dix notes – quatre aux cors, six aux cors anglais – qui va lui servir d’élément structurant. Après cette marche progressant au rythme tranquille de croches régulières dans une atmosphère de gravité adoucie par l’emploi des cordes avec sourdines dans la nuance piano, l’éclairage change du tout au tout avec un Presto énergique, parfois haletant, puis un Menuetto bien rythmé qui fait son miel, dans le Trio, des sonorités des cors et cors anglais, en vedette également dans le Finale, lui aussi noté Presto et concluant dans une ambiance de chasse une partition qui avait pourtant commencé de façon plutôt sérieuse. Les deux autres symphonies, toutes deux datées de 1772, proposées dans ce programme appartiennent à la période dite du « Sturm und Drang » de Haydn durant laquelle il ne cessa d’approfondir la portée expressive de sa musique en l’entraînant parfois sur des chemins où peu de ses contemporains auraient osé risquer ne serait-ce qu’un orteil. La Symphonie Hob. I.46 se distingue d’emblée par sa tonalité de si majeur, aussi inhabituelle au XVIIIe siècle que le fa dièse mineur qui est celle de sa jumelle, la Hob. I.45 dite « Les adieux. » Ott Bartolozzi Joseph HaydnLe Vivace initial, d’une vigueur concentrée, est jalonné de passages compacts qui viennent l’assombrir tout en accumulant l’énergie nécessaire pour projeter le discours en avant — une spécialité de la maison Haydn. Avec le Poco adagio, nous basculons en si mineur et c’est un monde aux demi-teintes légèrement assourdies et moirées d’une mélancolie quelquefois étreignante qui s’offre à nous dont vient ensuite nous tirer un de ces menuets pleins de sève dont le maître d’Esterhaza a le secret, même si des ombres en si mineur viennent passagèrement hanter son Trio, avant que nous emporte le dynamisme du complexe Finale qui, fidèle à la mention scherzando qui le définit, nous surprend en nous faisant entendre par deux fois une reprise de la seconde partie du Menuet, ce qui a évidemment pour effet de différer la conclusion de l’œuvre et de brouiller les repères de l’auditeur. Celui-ci sera presque étonné que la Symphonie Hob. I.47 affiche la tonalité « banale » de sol majeur, mais Haydn n’est jamais à court de surprises et le montre dès l’Allegro initial au ton singulièrement mozartien – avec dix bonnes années d’avance et son cadet n’hésitera d’ailleurs pas à s’inspirer de cette œuvre – qui fait la part belle aux dialogues entre vents (il est ponctué de fanfares de cors) et cordes, aux alternances entre les nuances piano et forte et les oppositions majeur-mineur, le compositeur allant jusqu’à écrire la réexposition du thème initial en sol mineur et non majeur, comme attendu — sursaut garanti. Succédant à ce mouvement plutôt martial dont l’avancée se faisait volontiers menaçante, le Un poco adagio, cantabile à variations sonne comme un délicieux moment de répit qui nous montre à quel point le musicien était expert dans le mélange des timbres, puis, sans doute par goût du contraste après cette page bien dans le goût de son époque, le Menuet al roverso offre une démonstration de maîtrise contrapuntique. Lancé Presto assai, le Finale abonde en irrégularités facétieuses et en contrastes sonores appuyés pour conclure la symphonie sur une note à la fois virtuose et débordante d’humour ; les cordes ne s’y trompent d’ailleurs pas et vous les entendrez y rire de bon cœur.

Comparé à son prédécesseur, ce nouveau volume marque des points sur tous les plans et il faut d’abord saluer la disparition de la quincaillerie textuelle qui encombrait le premier volet et qui se trouve ici opportunément remplacée par des éclaircissements sur les œuvres et une note d’intention du chef. Il me semble ensuite assez évident qu’Il Giardino Armonico est en train de prendre pleinement la mesure du travail qu’il a accomplir pour mettre en valeur la musique de Haydn dans toutes ses dimensions : si le style est toujours tranchant, le trait net et l’allure enlevée, les maniérismes tendent à s’estomper et les carrures à s’assouplir, deux points qui laissent plutôt bien augurer de la suite de l’aventure, d’autant que, techniquement, l’orchestre est toujours très au point et déploie des qualités de réactivité et d’enthousiasme qui constituent d’incontestables atouts. La lecture qu’il offre de la Sinfonia de Friedemann Bach tutoie l’excellence de celle de l’Akademie für Alte Musik Berlin Giovanni Antonini & Il Giardino Armonico © Thomas Entzeroth(Harmonia Mundi), ce qui n’est pas rien, tandis que celle des symphonies de Haydn montrent une attention tout à fait bienvenue au coloris instrumental dont on a vu quel soin le compositeur y avait lui-même apporté et un sens non seulement de l’animation mais également de la continuité dramatique qui fait très souvent mouche, ce qui lui permet d’affronter sans pâlir les interprétations de Bruno Weil à la tête de Tafelmusik (Hob. I.46 et 47, Sony « Vivarte »). Giovanni Antonini conduit ses troupes avec toujours autant de dynamisme et on lui sait gré d’avoir consenti un réel effort pour faire respirer les phrases quand sa capacité à les rendre tendues, voire haletantes, ne fait plus aucun doute depuis longtemps.

Il Filosofo se révèle donc une excellente surprise après un premier volume qui n’avait pas été sans susciter quelques réserves et attise l’envie de continuer à suivre avec intérêt cette folle entreprise qu’est l’édification d’une intégrale des symphonies de Haydn dont on commence à pressentir quelles pourraient en être les forces et les marges de progression. Puissent, en tout cas, Il Giardino Armonico et son chef persister dans les bonnes résolutions que cette réalisation les a vu adopter.

Joseph Haydn Il Filosofo Il Giardino Armonico Giovanni AntoniniFranz Joseph Haydn (1732-1809), Symphonies en mi bémol majeur Hob. I.22 « Le Philosophe », en si majeur Hob. I.46 et en sol majeur Hob. I.47, Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784), Sinfonia pour cordes et basse continue en fa majeur Fk. 67

Il Giardino Armonico
Giovanni Antonini, direction

1 CD [durée totale : 75’20] Alpha classics 671. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. F.J. Haydn : Symphonie Hob.I.46 : [I] Vivace

2. W.F. Bach : Sinfonia Fk.67 : [II] Andante

3. F.J. Haydn : Symphonie Hob.I.47 : [IV] Finale. Presto assai

Illustrations complémentaires :

Christian Heinrich Schwenterley (Göttingen, 1749 – 1814) d’après Georg David Matthieu (Berlin, 1737 – Ludwiglust, 1778), Wilhelm Friedemann Bach, 1790. Gravure au pointillé sur papier, 12 x 17 cm, New York, Public Library

Francesco Bartolozzi (Florence, 1727 – Lisbonne, 1815) d’après A.M. Ott (?-?), Joseph Haydn, 1791. Eau-forte et pointillé sur papier, 21 x 16,5 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie d’Il Giardino Armonico dirigé par Giovanni Antonini lors du concert de présentation du disque Il Filosofo à la Martinskirche de Bâle le 6 mai 2015 est de Thomas Entzeroth.

8 Comments

  1. Bonjour cher Jean-Christophe
    Un tableau bien d’actualité « Héraclite et Démocrite » et leur façon de voir le monde, oui c’est à rire ou à pleurer….. J’aime beaucoup ce tableau, il a un côté émouvant.
    Les extraits sont très beaux, aucune préférence je les écoute et écoute encore ..
    Quant à ta rubrique, riche et passionnante comme à l’accoutumée .
    Merci infiniment pour ce moment agréable………..
    Parfois en présence du beau, les mots me manquent, mais toi je sais que tu les devines…..
    Je t’embrasse bien fort Jean-Christophe

  2. Gaulard Bénédicte

    6 septembre 2015 at 17:03

    Cher Jean-Christophe, j’appréciais déjà Haydn, mais, grâce à cette écoute « accompagnée », j’ai pu goûter pleinement cette musique à la fois grave et allègre grâce à l’explication des extraits, et pour la non spécialiste que je suis, c’est important. Et la référence à ce bijou qu’est le musée Magnin est un must, sans faire d’anachronisme, mais vous avez bien cité les Beatles, alors, osons ! Merci et une belle fin de journée.

    • Chère Bénédicte,
      Je vous laisse imaginer le plaisir que j’ai pris à commencer la chronique d’un disque consacré à Haydn par la mention des Fab Four — j’aime, de temps à autre, aller à sauts et à gambades, pour voler à mon cher Montaigne une de ses expressions.
      Je ne savais pas que vous appréciez Haydn, qui fait partie de mes compositeurs de chevet, et je suis heureux de vous avoir fait plaisir au travers de cette chronique. Les collections du musée Magnin sont effectivement magnifiques et je déplore d’autant plus qu’elles soient aussi peu visibles sur Internet; il m’a fallu faire des tours de passe-passe pour proposer une image acceptable du tableau qui accompagne ce billet, les droits exigés par la RMN étant simplement démesurés.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne fin de soirée.

  3. Dieu que j’aime t’entendre parler de Haydn JC ! Ton enthousiasme est intact et communicatif et tu sais ma tendresse pour ce musicien doté non seulement d’un si beau talent mais aussi d’un tel heureux caractère. Un autre joli souvenir d’écriture et de complicité avec toi (me permets-tu d’encore l’exprimer ainsi ?) 🙂
    Je saisis l’occasion de ce petit commentaire pour te remercier très sincèrement de tes chroniques d’été qui m’ont fait passer de forts délicieux moments. J’espère de tout coeur que ton emploi du temps te laissera le loisir de faire un bis quand viendra le prochain été 😉
    Grand Dieu il est si tard et je sors juste de répétition, avec le trajet ça fait beaucoup :-/ Je m’en tiens donc là et reviendrai réécouter sereinement demain les extraits que tu proposes. Et te relire aussi.
    À très bientôt JC, je t’embrasse avec toute ma sincère affection.
    Passe un agréable congé de fin de semaine.

    • J’avoue, Ghislaine, que Haydn est sans doute un des compositeurs sur lesquels je prends le plus de plaisir à écrire tant je me sens bien en sa compagnie. Je me souviens avec bonheur du projet en commun autour de l’année Haydn, que de moments souriants et complices, effectivement. Tu vois, ça ne fait que six ans et cette fin de l’âge d’or des blogs me semble aujourd’hui très lointaine; j’exprimais déjà à l’époque mon inquiétude au sujet de leur grignotage par les réseaux sociaux, on me traitait alors de pisse-vinaigre. J’ai bien peur que les faits m’aient donné raison.
      Je te remercie pour ton appréciation sur mes chroniques estivales; l’expérience a été concluante et si ce blog existe toujours l’année prochaine (il ne faut jurer de rien), je pense que je la renouvellerai.
      Je me doute, compte tenu de l’heure de ton commentaire, que tu n’as guère eu la possibilité d’écouter les extraits, mais je me réjouis de lire que la musique est toujours dans ta vie, quand bien même elle te fait veiller fort tard.
      Que cette journée et celles qui la suivront te soient favorables.
      A bientôt, je t’embrasse bien affectueusement.

  4. Bonjour Jean-Christophe. Cet article une fois de plus est un enchantement. Ayant passé en boucle ce disque exceptionnel, je suis tombé sous le charme.
    D’abord quelques bémols qui sont peu de chose: – le couplage: pour moi les symphonies 45,46 et 47 forment un triptyque et on ne peut les séparer, elles sonnent pareil et on sent que Haydn les a conçues dans un même grand souffle créateur. A mon humble avis la symphonie n° 22 c’est autre chose, apothéose de la symphonie d’église, je l’aurais volontiers entendue avec deux autres de ses cousines, la n° 11 et la n° 21 par exemple. – autre réserve: le menuet de la symphonie n° 46 est pris beaucoup trop vite et sa poésie si envoûtante de musique de cour espagnole (je l’entends ainsi!) s’évapore .
    Ce disque est fabuleux! Les amateurs d’instruments d’époque dont je fais partie se délecteront. Les cordes ont une fraicheur, un naturel remarquable, les bois ressortent idéalement. Quant aux cors naturels, ils m’ont enchanté avec des aigus inégalables! A eux seuls ils justifient l’achat de ce disque. Voilà un enregistrement qui sert parfaitement la cause de Haydn dans ses plus belles années de création (l’année 1772 en particulier).
    Quant à la sinfonia de WF Bach, j’ai déjà dit tout le bien que je pense d’elle et j’avoue humblement que dégustée à l’aveugle (sans étiquette), je serais incapable de la distinguer des productions de son frère Carl Philipp Emmanuel, réflexion qui traduit mon ignorance. Pierre

    • Bonsoir Pierre,
      Je suis tout à fait d’accord avec vous quant au couplage de ce disque et j’aurais effectivement trouvé plus cohérent, moi aussi, d’y voir figurer la Symphonie Hob.I.45; je me demande si ce n’est pas dû à de bêtes raisons techniques afin de pouvoir inclure la belle Sinfonia de Friedemann Bach dans le programme. Je n’ai pas été gêné, en revanche, par le tempo du Menuet de Hob.I.46, mais il faut vous dire que je crains bien souvent les menuets qui se traînent, en ayant entendu beaucoup trop dans des interprétations « traditionnelles » sur instruments modernes.
      J’aime beaucoup ce disque qui me semble marquer de nets progrès vis-à-vis de son prédécesseur immédiat et donne effectivement l’envie d’écouter plus la musique de Haydn, ce qui est toujours une excellente chose (on n’écoute jamais assez Haydn); il augure bien de la suite d’une aventure que je vais continuer à suivre avec beaucoup d’attention, tout comme vous, je suppose. Je vous rejoins complètement sur le point des couleurs instrumentales, effectivement magnifiques et dosées de main de maître.
      Je vous remercie pour votre commentaire, très apprécié, et vous souhaite une bonne soirée.

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