Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Fantaisies bénédictines. Romanus Weichlein et ses contemporains par l’Ensemble Masques

Alessandro Magnasco La pie apprivoisée

Alessandro Magnasco (Gênes, 1667 – 1749),
La pie apprivoisée, c.1707-1708
Huile sur toile, 63,5 x 74,9 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

 

Même si plus personne ne parle aujourd’hui de « rentrée discographique » comme c’était le cas il y a encore une quinzaine d’années, le nombre des parutions qui vont affluer dès ce mois de septembre est tel qu’il pourrait toujours justifier l’emploi de cette expression. Il suffit parfois de peu de choses pour que tel ou tel disque retienne l’attention ; dans le cas de celui que l’Ensemble Masques, dont j’avais favorablement chroniqué le disque consacré à Schmelzer il y a deux ans, a construit autour d’un choix de sonates extraites de l’Encænia musices de Romanus Weichlein, la pochette a joué un rôle déterminant, car même si ses rapports avec les œuvres enregistrées sont, comme ici, pour le moins lointains, je suis toujours profondément heureux de voir mis en vedette un des tableaux de mon cher Sébastien Stoskopff, en l’occurrence la Nature morte à la carpe sur une boîte de copeaux conservée au Musée de Clamecy.

Il restait à peine cinq années à vivre au peintre lorsque Andreas Franz Weichlein naquit à Linz en novembre 1652. Son père était musicien et il ne fait guère de doute qu’il se chargea d’inculquer les rudiments de son art à son fils qui entra comme novice au monastère de Lambach où il prononça ses vœux le 6 janvier 1671 ; à compter de ce moment, il prit pour unique prénom celui de Romanus. A la fin de cette même année, il s’inscrivit à l’université de Salzbourg dont il devait sortir docteur en philosophie deux ans plus tard après avoir soutenu sa thèse. Outre l’obtention de ce titre, son séjour salzbourgeois lui permit également de côtoyer un musicien dont l’art à la fois souverainement maîtrisé et parfaitement excentrique allait exercer sur lui une incontestable fascination. Weichlein fut-il l’élève de Biber ? Aucun document ne l’atteste de façon formelle, mais sa musique révèle une telle connaissance de son style qu’il est permis de supposer qu’il ne l’acquit pas qu’au travers de l’étude de ses recueils. Georg Matthäus Vischer L'abbaye de LambachEn 1688, l’année même de sa nomination en qualité de chapelain et directeur de la musique au couvent de Nonnberg à Salzbourg, Weichlein interpréta avec succès une de ses sonates pour violon (hélas perdue) en la cathédrale de Passau ; trois ans plus tard, il prenait les mêmes fonctions au couvent (abbaye dès 1699) de la Sainte-Croix de Säben, où il réforma en profondeur la pratique musicale notamment en y introduisant l’usage des instruments et, s’il faut en croire la chronique, en la portant à la perfection. Cette période comprise entre 1691 et 1705 marqua l’apogée de son activité et les deux recueils imprimés que nous possédons de lui, l’un de musique instrumentale, l’Encænia musices opus 1, dédié à l’empereur Léopold Ier et publié à Innsbruck en 1695, l’autre de messes, le Parnassus ecclesiastico-musicus opus 2 (Ulm, 1702), s’y rattachent. La nouvelle affectation que reçut Weichlein en 1705 ne devait pas lui apporter le même bonheur, bien au contraire ; la paroisse de Kleinfrauenhaid dont il fut nommé prêtre avait été ravagée par les guerres contre les Turcs et la famine y sévissait. Le nouvel abbé de Lambach, dont elle dépendait, resta sourd à la supplique de son subordonné lui demandant à être déchargé de son ministère et Weichlein fut bientôt emporté par le typhus, le 8 septembre 1706.

Le musicien a choisi une image inaugurale pour son premier opus, puisque le mot encæania désigne la fête de consécration d’un temple ; la page de garde nous apprend qu’il se compose de « douze sonates pour cinq instruments et plus », deux trompettes venant se mêler aux cordes, dont la distribution est invariablement de deux violons, deux altos et violone, dans les Sonates I, V et XII. A l’image des Sonatæ tam aris quam aulis servientes (1676) de Biber qui constituent son modèle le plus immédiatement identifiable, y compris du point de vue de l’organisation puisqu’il s’ouvre et se referme comme lui sur une sonate avec trompettes, le recueil de Weichlein s’adresse « tant aux autels qu’aux palais », la frontière entre univers sacré et profane étant, comme on le sait, souvent ténue à cette époque. Quand certains de ses contemporains, Romanus Weichlein Encænia musices opus 1 1695comme Georg Muffat dont le très français d’inspiration Florilegium Primum parut cette même année 1695, s’en écartaient résolument au profit d’un style « européen » mêlant manières française, italienne et germanique, Weichlein choisit de demeurer fidèle à la tradition autrichienne illustrée par Schmelzer et Biber. Chacune de ses sonates est ainsi constituée d’une succession de sections bien différenciées et encore empreinte des surprises et de la virtuosité du stylus phantasticus, même si on est loin des échevellements et des bizarreries de ses deux prédécesseurs — il y a ici, de façon assez évidente, quelque chose qui s’achève. En dépit de contrastes très marqués (on demeure par exemple surpris, en parcourant la partition, par la fréquence des alternances fortepiano), les œuvres apparaissent comme assez unitaires et soucieuses d’une fluidité mélodique qui regarde déjà vers l’avenir que sera le style galant. Pour compléter le programme de ce disque, on a judicieusement choisi d’insérer des pièces pour un ou deux clavecins qui donnent une idée de la richesse de l’environnement musical du temps de Weichlein ; qu’il s’agisse de la chaconne ou de la passacaille dont le caractère très codifié oblige les compositeurs à déployer des trésors d’inventivité pour dépasser la contrainte d’une forme close ou du plus libre capriccio, toutes témoignent d’un art à la fois maîtrisé et foisonnant qui n’est pas sans trouver un écho naturel dans l’architecture de cette époque.

Même s’il demeure peu connu du grand public, l’Encænia musices a déjà connu les honneurs de l’enregistrement, dont deux intégraux réalisés, à vingt ans de distance, par Ars Antiqua Austria (je recommande aux lecteurs intéressés de se tourner plutôt vers le second). Le disque de l’Ensemble Masques paraît quelques mois après une autre anthologie réalisée par la Capella Vitalis Berlin (Raumklang) avec un choix de sonates partiellement différent. L’écoute comparée des deux enregistrements fait assez nettement pencher la balance en faveur du dernier arrivé, car les musiciens réunis autour du claveciniste Olivier Fortin possèdent une assurance technique supérieure qui, en libérant leur geste, les autorise à se concentrer uniquement sur la caractérisation musicale. Les progrès accomplis depuis l’anthologie dédiée à Schmelzer sont d’ailleurs patents, et on est immédiatement séduit par la sonorité de l’ensemble, il est vrai captée et restituée avec le talent qu’on lui connaît par Aline Blondiau, épanouie et d’une grande sensualité tout en demeurant parfaitement articulée et lisible, tout comme par la qualité de l’entente entre Ensemble Masques © David Samynles pupitres qui dialoguent avec beaucoup de souplesse et de naturel. Malgré la prépondérance accordée aux violons, les plus sollicités sur le plan de la virtuosité et qui s’acquittent parfaitement de cet exercice parfois périlleux – félicitations à Sophie Gent et Tuomo Suni pour leur prestation –, l’interprétation demeure toujours équilibrée et sensible, privilégiant pertinemment la fluidité mélodique plutôt que l’ostentation, sans renoncer pour autant à la dimension théâtrale qui sous-tend les œuvres. Les pièces pour clavier sont également une belle réussite et on est heureux que le choix de trois transcriptions pour deux clavecins permette de retrouver Skip Sempé qui se fait trop rare, au disque, sur un instrument dont il est pourtant un éminent serviteur. Seul ou brillamment accompagné, Olivier Fortin s’y entend pour dynamiser la musique, la faire scintiller et chanter et, sans surprise, y fait montre de la même intelligence que dans sa direction d’ensemble.

Il me semble donc que ce disque de l’Ensemble Masques constitue un florilège assez idéal pour faire connaissance avec Weichlein tout en replaçant ses sonates dans le contexte musical de leur temps. Je le recommande donc à votre attention, qu’il mérite, et espère que ces musiciens vont pouvoir poursuivre un chemin qui est audiblement celui de l’exigence et de l’excellence.

Romanus Weichlein Opus 1 1695 Ensemble MasquesRomanus Weichlein (1652-1706), Encænia musices, opus 1 (extraits), pièces pour clavier de Johann Kuhnau (1660-1722), Georg Böhm (1661-1731), Johann Pachelbel (1653-1706), Johann Kaspar Kerll (1627-1693), Georg Muffat (1653-1704)

Ensemble Masques
Skip Sempé pour les pièces à deux clavecins
Olivier Fortin, clavecin, orgue & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 61’01] Alpha classics 212. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Romanus Weichlein, Sonata IX en ré mineur

2. Johann Kaspar Kerll, Chaconne en ut majeur

3. Romanus Weichlein, Sonata XI en si mineur

Illustrations complémentaires :

Georg Matthäus Vischer (Wenz, 1628 – Linz, 1696), L’abbaye de Lambach, 1674. Eau forte sur papier, Vienne, Bibliothèque de l’université

Romanus Weichlein, Encænia musices opus 1. Page de garde de l’édition princeps (Innsbruck, Jacob Christoph Wagner, 1695), Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de l’Ensemble Masques est de David Samyn, tirée du site Internet de l’ensemble.

12 Comments

  1. Une carpe muette pour une pie apprivoisée (la pie qui chante ?) ce sera ma fantaisie facétieuse de la minute d’évasion temporaire. 😉

  2. Merci à vous, Jean Christophe, et à l’ensemble Masques, pour cette découverte d’un compositeur que je n’avais pas encore rencontré. On sent bien à l’écoute l’influence de Biber. En tout cas, cela illumine cet après midi automnal encore bien nuageux. JPJ

    • Je ne sais pas ce que vous en penserez, Jean-Pierre, mais je trouve que Weichlein sonne un peu comme un Biber qui aurait intériorisé son extravagance : le côté fantasque est toujours là, mais d’une manière plus diffuse. Je suis ravi, en tout cas, d’avoir contribué à vous faire découvrir un nouveau compositeur qui, à mon avis, mérite qu’on s’y arrête.
      Je vous remercie d’avoir consacré de votre temps à cette chronique et d’avoir laissé une trace de votre passage ici.
      Que cette nouvelle journée d’automne vous soit douce.

  3. Gaulard Bénédicte

    14 septembre 2015 at 16:43

    Merci, cher Jean-Christophe, pour ce beau texte qui accompagne l’écoute joyeuse, et en même temps sereine, de ces extraits. Et Magnasco…c’est un bonheur. Certes, je retrouve une période qui m’est chère, mais vos échappées romantiques m’ont ouvert un autre monde musical, et j’apprécie ces incursions dans ces terres qui ne sont pas les miennes ! Très belle soirée…

    • Nous voici effectivement revenus sur des terres plus familières, chère Bénédicte, et je suis heureux de vous y retrouver. J’ai une petite question à poser à l’historienne de l’art que vous êtes : percevez-vous, dans la Pie apprivoisée de Magnasco, la dimension religieuse que j’y lis sous les apparences quelquefois triviales de la bambochade ?
      Je suis heureux d’avoir pu contribuer à vous ouvrir quelques horizons au travers de mes chroniques romantiques — il y en aura d’autres 😉
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une belle journée.

  4. Bonsoir cher Jean-Christophe,
    Encore une bien belle découverte, et les clavecins oh merci !!
    Je ne sais ni commenter, ni analyser mais ce que je peux te dire en revanche c’est que j’ai beaucoup apprécié … Ta chronique, les illustrations et les extraits .
    Je t’avoue que je n’arrive pas “à décoller” de “chez toi” . Ô temps suspend ton vol …..
    Je te souhaite une très belle soirée si tu passes ici, ou bonjour pour demain …
    Je te remercie bien sincérement .
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour chère Tiffen,
      Comme tu le sais, je suis ici bien plus « chez moi » que sur le réseau qui est, à mes yeux, un lieu de passage, un peu comme un hall de gare : on y fait des rencontres, on peut y échanger quelques mots, mais les échanges véritables se déroulent ailleurs. Je suis donc particulièrement sensible au fait que tu puisses avoir plus envie de rester ici que là-bas.
      La musique de Weichlein est vraiment de très belle facture et je veux croire que ce disque lui permettra de gagner une plus large audience.
      Je te remercie bien sincèrement à mon tour du vrai temps que tu as passé ici.
      Puisse ta journée être belle, je t’embrasse bien fort.

  5. Que cette musique que je ne connaissais absolument pas me donne du bonheur!
    Le clavecin s’adapte tout à fait,à mon avis,à l’ensemble
    Merci,Jean-Christophe,pour tout ce que tu nous apportes.
    Mes oreilles sont encore remplies de ces notes joyeuses,mais pas seulement….

    • Je suis heureux, Sylvie, de savoir que cette musique t’a à ce point touchée et je partage ton avis sur les pièces de clavecin. J’avais peur, au départ, que leur insertion aboutisse à un trop grand fractionnement du programme; il n’en est heureusement rien et c’est bien plutôt d’enrichissement qu’il faut parler.
      J’espère que l’écoute de ce disque te donnera autant de plaisir qu’à moi et je te remercie pour ton commentaire.

  6. Une découverte pour ce qui me concerne. Tes lignes, bien sûr, et surtout les trois extraits proposés ont indubitablement conquis ma curiosité d’en écouter davantage. J’achète prochainement l’enregistrement.
    Bravo aux interprètes et à l’excellente prise de son.
    Je t’embrasse, ami J.-Ch.

    • Je crois, ami Cyrille, que cet enregistrement sera une découverte pour beaucoup, car on ne peut pas dire que Weichlein encombre beaucoup les rayons de ce qu’il reste de disquaires. Pour qui ne souhaite pas forcément acquérir l’intégralité de l’Encæania musices, cette anthologie riche et variée constitue une aubaine et je ne doute pas qu’elle t’apportera bien des joies — nous en reparlerons sans doute.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse.

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