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Académie Bach, Festival 2015. Messe pour la naissance de Louis XIV par le Galilei Consort

2015-09-17 01 Galilei Consort - Arques-la-Bataille 2015 © Robin H Davies

Le Galilei Consort et son chef, Benjamin Chénier
Église d’Arques-la-Bataille, août 2015
Photographie © Robin .H. Davies

 

2015 est, en France, une année de commémoration puisque l’on y célèbre le tricentenaire de la mort de Louis XIV qui s’éclipsa définitivement du théâtre du monde le 1er septembre 1715. Soyons honnêtes, si une poignée d’émissions plus ou moins intéressantes vient rappeler l’événement dans les grands médias généralistes, les initiatives originales sont relativement rares, ce qui incite à leur faire fête quand elles se présentent.

Pour des raisons qu’une certaine historiographie s’est empressée d’attribuer aux penchants sexuels, réels ou supposés, du roi Louis XIII, la naissance d’un Dauphin se fit attendre si longtemps que lorsqu’il parut, l’héritier de la couronne de France fut immédiatement qualifié d’enfant du miracle et prénommé Louis Dieudonné. Son arrivée fut fêtée avec tout le faste possible non seulement dans le royaume mais également hors de ses frontières ; ainsi l’ambassadeur de France à Venise, Claude Hallier du Houssay-Monnerville, qui occupa ce poste entre 1638 et 1640, demanda-t-il à Giovanni Rovetta de composer pour l’occasion une messe solennelle qui devait connaître les honneurs de la publication en 1639 au sein d’un recueil intitulé Messa e salmi concertati constituant l’opus 4 de son auteur. On peut être surpris que le diplomate se soit tourné vers celui qui était l’assistant à Saint-Marc, depuis 1627, d’un musicien à la postérité autrement plus relevée, Claudio Monteverdi, auquel il devait d’ailleurs succéder en 1644. Les sources demeurent muettes quant à l’éventuelle justification de ce choix, mais celui-ci révèle néanmoins que Rovetta ne se contentait pas de jouer les utilités dans l’ombre de son prestigieux maître ; très actif en différents lieux de Venise, églises comme ospedali, la qualité de sa musique y était suffisamment reconnue pour attirer l’attention de commanditaires prestigieux. 2015-09-17 02 Galilei Consort - Arques-la-Bataille 2015 © Robin H DaviesSi elle en trahit l’influence, elle n’a pas, soyons honnêtes, la puissance expressive de celle de son aîné, ce qu’a fait assez crûment et même quelque peu cruellement sentir l’inclusion de l’Adoramus te Christe de ce dernier dans le programme. Sa Messe, qui suit l’exemple initié en 1630 par Alessandro Grandi en omettant complètement le Sanctus et l’Agnus Dei que la pratique vénitienne tendait déjà à réduire à leur plus simple expression et qui ont été empruntés ici à la Messe à 8 voix de Giovanni Antonio Rigatti publiée en 1640, une décision qui peut se discuter si l’on vise donner l’idée la plus proche de ce qui se pouvait entendre lors des festivités de 1638 d’autant que le programme fait l’impasse sur le Magnificat à 8 voix qui aurait fort logiquement pu être inclus, se révèle cependant une partition de fort belle facture. Soigneusement élaborée avec l’ajout d’une voix nouvelle à chaque section (5 pour le Kyrie, 6 pour le Gloria, 7 pour le Credo) pour lui conférer une opulence et une force croissantes (on pourrait presque déjà y lire une allégorie de la course du soleil) et un schéma tonal cyclique qui va du sol mineur implorant du Kyrie au festif ut majeur du Gloria pour revenir à sol mais cette fois-ci rayonnant en majeur du Credo, l’œuvre, écrite en style concertant avec deux violons et basse continue, offre une appréciable variété de styles, faisant alterner des passages homophoniques à l’ancienne et d’autres écrits dans le style moderne plus virtuose pour solistes ou duos, ainsi que des tutti visant à renforcer la puissance et l’impact dramatique de l’ensemble.

Pour servir cet ambitieux projet, le tout jeune Galilei Consort avait laissé le moins possible d’éléments au hasard, en confiant la conduite de chaque partie vocale à un chanteur renommé dans le domaine de la musique baroque – Chantal Santon, Lucile Richardot, Vincent Bouchot et Renaud Delaigue – chacun parfaitement secondé par un autre au nom peut-être moins immédiatement familier mais non moins aguerri, et en agissant de même pour les pupitres instrumentaux où l’on remarquait la présence, entre autres, de Marie Rouquié au violon, de Judith Pacquier au cornet, de Franck Poitrineau à la sacqueboute, de Mélanie Flahaut à la dulciane et de Marie Bournisien à la harpe, sans oublier Marc Meisel qui tenait sa partie au grand orgue de l’église d’Arques-la-Bataille qu’il connaît et maîtrise bien. Globalement, le résultat fut à la hauteur de ce que pouvait permettre d’espérer le rassemblement de tels talents, même si on aurait pu imaginer une opulence sonore encore supérieure. L’excellent plateau vocal s’est révélé très impliqué et plutôt équilibré, ce qui n’a pas empêché la personnalité solaire de Chantal Santon, la luminosité plus douce d’Anne-Marie Beaudette ou le timbre si particulier, qui vous enjôle tout en vous tenant à distance, de Lucile Richardot d’y briller d’un éclat soutenu. 2015-09-17 03 Galilei Consort - Arques-la-Bataille 2015 © Robin H DaviesDu côté des instruments, malgré parfois quelques menues approximations du point de vue de la mise en place, la réactivité et les nuances furent au rendez-vous, ainsi que des timbres tout à fait séduisants, bien mis en valeur par l’acoustique du lieu. Dirigeant tantôt du violon, tantôt de la main, Benjamin Chénier a su entraîner ses troupes avec une fermeté exempte d’un dirigisme trop marqué, laissant le temps à la musique de se déployer avec la solennité qui convenait aux circonstances de la composition de la Messe. J’aurais souhaité ponctuellement un léger supplément d’exubérance et de jubilation, mais ce n’est pas la moindre qualité, pour le chef comme pour ses musiciens, d’avoir su préserver sa cohérence et son homogénéité à un programme qui, puisant à plusieurs sources pour mieux nourrir son propos d’évocation (plus que de reconstitution), aurait pu tourner à la juxtaposition ennuyeuse, ce qui n’a jamais été le cas durant ce concert.

En inaugurant sa dix-huitième édition avec cette Messe de Rovetta célébrant une naissance royale, le festival de l’Académie Bach a, au-delà du symbole, eu la main heureuse en permettant au Galilei Consort de faire la démonstration de ses déjà prometteuses capacités mises au service d’un répertoire qu’on est reconnaissant aux célébrations du tricentenaire de la mort de Louis XIV, aussi discrètes soient-elles par ailleurs, et à l’ambition de ces jeunes musiciens d’avoir permis de ne pas demeurer inédit. Il ne fait guère de doute que ce projet, qui voyagera à Pontoise, Rouen, Ambronay et Ferney en septembre avant de connaître son couronnement à la Chapelle royale de Versailles en décembre, va s’affiner et s’affirmer encore au fil de ces étapes dont l’ultime sera, espérons-le, un enregistrement discographique.

Festival Académie Bach Arques-la-Bataille 2015Festival de l’Académie Bach, 18e édition. Mercredi 19 août 2015, Église d’Arques-la-Bataille. Giovanni Rovetta (c.1596-1668), Grande Messe pour la naissance de Louis XIV (Venise, 1639). Œuvres de Giovanni Antonio Rigatti (1613-1648), Claudio Monteverdi (1567-1643), Giovanni Bassano (1558-c.1617) et anonymes

Galilei Consort :

Chantal Santon & Anne-Marie Beaudette, sopranos
Lucile Richardot & Yann Rolland, altos
Vincent Bouchot & Martial Pauliat, ténors
Renaud Delaigue & Igor Bouin, basses
Marie Rouquié, violon

Emmanuel Mure & Judith Pacquier, cornets
Franck Poitrineau, Abel Rohrbach & Stéphane Muller, sacqueboutes
Mélanie Flahaut, dulciane
Marie Bournisien, harpe
Marc Meisel, grand orgue

Benjamin Chénier, violon & direction

Évocation musicale :

Giovanni Rovetta : Laudate pueri a 6 e due violini (Venise, 1639)

Cantus Cölln
Konrad Junghänel, direction

Giovanni Rovetta Vespro solenne Cantus CöllnVêpres solennelles pour la naissance de Louis XIV. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901706. Indisponible.

Toutes les photographies illustrant cette chronique sont de Robin .H. Davies, utilisées avec sa permission. Toute utilisation sans l’autorisation de l’auteur est interdite.

14 Comments

  1. Intéressante évocation, tant par le texte que l’extrait musical proposé via un autre ensemble. Saluons également l’excellence du travail photographique de Robin. H. Davies, une nouvelle fois superbe !
    Je t’embrasse, mon ami.

    • Je m’estime très chanceux, ami Cyrille, de pouvoir illustrer mes chroniques du festival de l’Académie Bach avec des photographies de Robin .H. Davies dont j’admire le travail depuis bien des années, et je peux te dire qu’elles sont d’excellents supports de mémoire. J’espère que mon texte peut faire participer un peu au concert ceux qui n’y étaient pas, rendre compte de ce genre d’événement est toujours un exercice délicat.
      Je te remercie pour ta lecture et ton retour et t’embrasse.

  2. Bonsoir Cher Jean-Christophe
    Dis donc personne ne m’en a fait autant lors de ma naissance 🙁
    Il faut que tu saches tout de même que je me suis jetée sur mon ordinateur dès mon retour pour te lire, rassure toi pas trop violemment , et je prends un petit moment pour t’écrire avant d’aller dormir, oui déjà.
    Plus sérieusement, les photos de Robin.H. Davies sont très belles . J’aime beaucoup.
    Tout est beau , les voix, les instruments, c’est un vrai bon moment que tu nous offres.
    Quant à ta chronique, on sent le plaisir que t’a procuré ce festival.
    Parfois j’écoute avant de lire, aujourd’hui j’ai fait l’inverse, et ton enthousiasme m’a donnée vraiment l’envie d’écouter. Vraiment l’envie ! Et je ne suis pas déçue .
    Je n’en dirai pas plus, je laisse la place à ceux et celles qui savent commenter . Moi je te redis le plaisir que j’éprouve à te lire, même s’il m’arrive d’ être moins sensible à une musique, tes chroniques comblent parfaitement mes nombreuses lacunes .
    Excuse ce commentaire un peu brouillon, je suis complétement épuisée, mais je sais que tu saisiras le sens .
    Je te souhaite une belle soirée sans oublier de t’embrasser bien fort . 😉
    Ah j’oubliais , merci cher Jean-Christophe 🙂

    • Bonjour chère Tiffen,
      « Selon que vous serez puissant ou misérable… » tu connais la suite et je pense qu’il y a peu de gens aujourd’hui dont la naissance a été saluée avec autant de faste.
      Je te remercie bien sincèrement d’avoir bravé la fatigue pour venir lire, écouter et commenter cette chronique; c’est une attention à laquelle je ne peux qu’être sensible. Il y aura d’autres chroniques de ce festival, j’en prévois six en tout qui seront distillées dans les semaines à venir.
      Ne t’en fais pas pour ce qui est de tes interventions ici : il m’importe beaucoup que chacun vienne avec ce qu’il a sans chercher à se donner des airs en se parant des plumes du paon — on n’est pas sur facebook, une nouvelle fois.
      Je te souhaite une bien belle journée et t’embrasse bien fort.

  3. Rouen sert assez souvent aux artistes de « brouillon » avant l’examen parisien. J’ai l’impression qu’il en ira de même pour la prochaine exécution de ce programme inaugural du festival puisque quelques réserves dans votre chronique semblent nuancer l’enthousiasme de beaucoup pour ce concert original …
    Chronique riche, comme toujours d’ailleurs ! Grand merci !

    • Il y aura un certain nombre de possibilités pour le Galilei Consort d’affiner son approche avant le « grand oral » versaillais, chère Michèle, et je suis certain que les musiciens sauront en tirer le meilleur profit. Les échos entendus après le concert d’Arques-la-Bataille étaient généralement louangeurs, mais vous savez bien que le rôle des méchants critiques est de toujours chercher la petite bête 😉 Ceci dit, je pense que les remarques, quand elles sont constructives et formulées avec respect, peuvent faire avancer les choses plus que le laminoir d’éloges pas toujours complètement objectives.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une belle journée.

  4. Tout particulier, passionnant et enrichissant ce moment que je viens de passer en lisant votre chronique et écoutant cet extrait, Jean-Christophe.
    Bonne fin de semaine à vous.

    • Je suis ravi que cette chronique de concert, exercice que je trouve toujours difficile tant il est, à mes yeux, délicat de faire participer à un événement ceux qui n’y ont pas assisté, vous ait fait passer un bon moment, Chantal.
      Je vous remercie de m’en avoir laissé une trace ici et je vous souhaite un bon dimanche.

  5. Jean-Pierre Connerotte

    21 septembre 2015 at 17:29

    Merci pour cette chronique objective et passionnante. Elle m’a fait revivre un très beau concert et mieux comprendre les quelques manques que j’avais éprouvés au sein d’une interprétation par ailleurs très séduisante.

    • C’est moi qui vous remercie pour votre retour, d’autant plus important à mes yeux qu’il émane d’un témoin direct du concert. Malgré son très bon niveau, j’ai aussi éprouvé ces moments de flottement que j’ai tenté de cerner et de décrire; je suis certain qu’avec le travail effectué lors des représentations du mois de septembre, les scories se seront amenuisées et que le projet sera mûr pour les micros — espérons-le, du moins.
      Bien cordialement.

  6. Avalée par la machine rebelle, je réitère mon propos et une fois encore je trouve ici un vrai bonheur immatériel en dépit d’un seul extrait. Merci pour ces moments.

    • Un seul extrait mais copieux, bien chère Marie 🙂 Dans le contexte de cette chronique, sa fonction était plutôt d’évocation, ceci explique cela.
      Merci pour ton mot et zut aux machines qui empêchent, quelles qu’elles soient.

  7. lenormand rémi et monique

    14 octobre 2015 at 16:14

    Bonjour,
    Nous fréquentons le festival d ‘Arques depuis de nombreuses années. C’est à chaque année un bonheur toujours renouvelé. le concert d’entrée pour la naissance de Louis XIV fut à nouveau une découverte pour deux raisons: l’œuvre en elle-même , les musiciens ensuite que nous nous efforçons de « suivre » ( dans les festivals sur culture box par ex).
    Que de découvertes enthousiasmantes à milles lieues des festivals ordinaires où il ne se passe rien ou presque. A Arques, on s’enrichit à chaque concert, c’est toujours nouveau avec des musiciens d’exception. L’ Académie Bach est un bonheur obligé auquel il est strictement impossible de ne pas participer y compris pour la saison.
    Robin Davis et Daniel Levigoureux apportent eux aussi une touche bien particulière et indispensable à ces moments d’exception.
    Merci pour ce blog qui nous instruit et nous enrichit tout à la fois.

    Amicalement.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Chère madame, cher monsieur,

      Si j’en ai souvent rêvé, je n’ai sauté le pas pour me rendre au festival d’Arques-la-Bataille qu’en 2014, mais je suis instantanément tombé sous le charme d’une manifestation qui sait être exigeante tout en demeurant accessible. Je suis absolument d’accord avec vous : j’ai le sentiment qu’il s’y passe toujours quelque chose et qu’il s’agit bel et bien d’un organisme vivant quand tant d’autres, malgré des moyens parfois largement supérieurs, ont l’éclat froid des étoiles mortes.
      Je vous envie de pouvoir assister aux concerts de la saison, car entre Sébastien Wonner, Marc Mauillon, François Joubert-Caillet et les autres, les raisons de se réjouir sont nombreuses et je regrette d’autant plus d’habiter aussi loin.

      Je vous remercie pour votre commentaire qui m’honore autant qu’il me fait plaisir.

      Amicalement,

      Jean-Christophe Pucek

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