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Trouvailles pour esprits curieux

Académie Bach, Festival 2015. Sanctus ! Polyphonie parisienne au XIIIe siècle par Diabolus in Musica

01 Diabolus in Musica août 2015 © Robin H Davies

Diabolus in Musica
Église de Martin-Église, août 2015
Photographie © Robin .H. Davies

 

Antoine Guerber n’a jamais fait mystère de sa passion pour les polyphonies de l’École de Notre-Dame et les enregistrements que Diabolus in Musica leur a régulièrement consacré (Vox sonora en 1998, Paris expers Paris en 2006, Sanctus ! en 2014) constituent autant de brillants jalons non seulement dans le riche parcours de l’ensemble, mais également dans l’abondante discographie documentant trois quarts de siècle particulièrement florissants en matière d’invention musicale qu’ont honoré, souvent de fort belle manière, les plus grands noms de la musique médiévale, de The Early Music Consort of London à l’Ensemble Gilles Binchois.

Au début du XIIIe siècle, Paris était une cité florissante qui possédait la stature d’une véritable capitale européenne dans le domaine de la pensée et des arts, une réalité symbolisée par la charte de Philippe Auguste qui, en janvier 1200, donna à la corporation de maîtres et d’élèves apparue une cinquantaine d’années auparavant un statut officiel d’université. Le chantier de la cathédrale Notre-Dame, lancé en 1163 et qui occupa l’évêque de Paris, Maurice de Sully, jusqu’à sa mort en 1196, constituait également un formidable catalyseur d’énergies et de talents, car l’édifice qui était en train de sortir de terre se devait de suivre les nouveaux canons du style que l’on nommera bien plus tard gothique, développé à Sens, en Picardie ou à la toute proche basilique Saint-Denis, dont il devait naturellement, dans l’esprit de ses commanditaires, constituer le plus beau fleuron.

Dans le même temps que maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre, verriers et imagiers développaient une façon nouvelle de concevoir l’espace et de représenter tant le monde physique que spirituel, un autre type d’architecture connaissait, à Paris, une profonde évolution : celle des sons. On sait, grâce au témoignage d’un musicien connu sous le nom d’Anonyme IV qui séjournait sur les bords de la Seine vers 1275, que le style développé par les maîtres parisiens, auquel la musicologie moderne donnera le nom d’École de Notre-Dame, était perçu comme véritablement novateur et l’importance de la diffusion qu’il connut dans toute l’Europe, du monastère de Las Huelgas à ceux d’Écosse et de Pologne, à la faveur des mouvements des étudiants, des ecclésiastiques, des intellectuels et des artistes 02 Antoine Guerber août 2015 © Robin H Daviesdémontre à quel point on le tenait pour un modèle à connaître et à imiter. Se fondant sur un usage de plus en plus savant de la polyphonie et s’appuyant sur des inventions comme la notation carrée qui permet une meilleure régularité rythmique, les compositeurs se rattachant à cette nouvelle manière, dont les deux plus célèbres représentants sont Pérotin, un sous-chantre de la cathédrale dont la période d’activité peut être fixée entre 1198 et 1236 environ et son son prédécesseur, l’érudit Léonin (fl. 1179-1201), parvinrent à produire des œuvres qui gagnaient en majesté comme en force expressive grâce à la virtuosité des mélismes et aux contrastes de masse induits par l’alternance entre passages solistes et en ensemble.

Constitué en puisant dans les trois enregistrements dédiés par Diabolus in Musica aux polyphonies parisiennes, mais empruntant également deux pièces à sa remarquable lecture de l’Historia Sancti Martini (Tours, c.1226-1237), le programme du concert était en grande partie dédié aux saints, si importants dans la mentalité médiévale car omniprésents dans le quotidien des fidèles — songez à l’influence des confréries qui avaient toutes leur saint patron ou au rôle d’intercesseur que jouent ces derniers dans les témoignages iconographiques où nous voyons un personnage introduit par eux dans la proximité du divin. Il était essentiellement constitué par deux des formes préférées de l’École de Notre-Dame, l’organum, élaboration complexe fondée sur un plain-chant (cantus firmus) dans laquelle alternent des passages fortement mélismatiques chantés par les solistes et des parties non ornées confiées au chœur induisant, comme on l’a vu, de forts contrastes de masses et de textures, et le conductus (conduit), composition libre, monodique ou polyphonique, indépendante de la mélodie grégorienne et destinée à accompagner les processions à l’intérieur de l’église, qui constitue le ferment d’un genre appelé à une pérenne et féconde destinée, le motet. La présence de pièces plus ou moins élaborées, plus ou moins amples aux côtés des deux sommets que sont Olim sudor Herculis de Pierre de Blois et Sederunt principes de Pérotin apportait un magnifique témoignage de la variété dont étaient capables les compositeurs de ce lointain XIIIe siècle dont le temps a effacé les noms sans tarir pour autant la capacité que leur art à la fois concentré et virtuose a aujourd’hui de nous émerveiller.

Diabolus in Musica constitue l’exacte antithèse de ces ensembles fondés pour les besoins d’un projet et qui, quelquefois, ne leur survivent pas ou peu ; trois des six chanteurs présents en cette nuit d’août 2015 participaient en effet déjà à Vox Sonora en 1998, quatre à Paris expers Paris en 2006, soit au total cinq des six interprètes, sans compter Antoine Guerber qui, s’il n’y mêle plus sa voix, intervient, outre son rôle essentiel de cheville ouvrière tant du point de vue de la direction artistique que de la recherche, de façon toujours très mesurée et sensible à la percussion ou à la harpe dans certaines pièces. Cette exemplaire stabilité de l’effectif a des conséquences immédiatement appréciables sur la qualité de l’interprétation : chacun trouve instantanément ses marques, l’écoute mutuelle est irréprochable, la sonorité d’ensemble homogène sans être uniforme, les équilibres et les dialogues se font si naturellement qu’on oublierait presque que cette excellence est le fruit de plus de vingt années d’un travail patient, humble et tenace. Paradoxalement, l’acoustique impitoyable – car on y entend absolument tout – de l’église de Martin-Église, dont la sécheresse et la netteté conviendraient parfaitement à un récital de luth mais qui s’est révélée assez totalement inadaptée à cet art de l’espace que sont les polyphonies parisiennes, 03 Diabolus in Musica août 2015 © Robin H Daviesa permis de goûter dans le moindre détail la netteté de l’intonation des chantres, la précision de leur articulation du texte, leur maîtrise de la conduite des lignes musicales et leur capacité à les transmuer en architectures à la fois impressionnantes et extrêmement vivantes. On est en effet très loin, avec Diabolus in Musica, d’une vision uniment hiératique ou marmoréenne de ces pièces polyphoniques ; en dosant très judicieusement les altérations, en soulignant rythmes et carrures sans perdre pour autant en fluidité, en mettant en relief sans pédantisme la saveur de la prononciation gallicane du latin, l’ensemble nous offre de ce répertoire une vision à la fois colorée et orante qui est très probablement une des plus abouties, une des plus convaincantes qui se puissent entendre aujourd’hui.

En sortant de l’église pour retrouver une bruine légère voltigeant dans la nuit normande, je pense que nous étions nombreux à mesurer la chance que nous avions eu de renouer, le temps d’un concert dont l’intensité avait fait s’envoler la fatigue de l’heure tardive, quelques-uns des fils qui nous relient à ce Moyen Âge dont nous oublions un peu trop facilement qu’il a largement contribué à façonner nos sensibilités d’hommes et de femmes du XXIe siècle. Même si Antoine Guerber et ses chantres nourrissent, pour les années à venir, de très beaux projets sur d’autres pans du répertoire médiéval, je me plais à imaginer qu’en 2022, pour respecter l’intervalle de huit ans entre chaque production et à l’occasion des trente ans de Diabolus in Musica, ils auront à cœur de revenir une ultime fois vers ces compositions de l’École de Notre-Dame qu’ils savent enchanter comme bien peu.

Festival Académie Bach Arques-la-Bataille 2015Festival de l’Académie Bach, 18e édition. Mercredi 19 août 2015, Église de Martin-Église. Sanctus ! Les saints dans la polyphonie parisienne au XIIIe siècle. Œuvres de Pierre de Blois (c.1130-c.1212), Pérotin (fl.1198-1236), Léonin (fl. 1179-1201) et anonymes

Diabolus in Musica :
Raphaël Boulay & Olivier Germond, ténors
Jean-François Delmas, baryton
Geoffroy Buffière & Emmanuel Vistorky, baryton-basses
Philippe Roche, basse
Antoine Guerber, harpe, percussion & direction

Évocation musicale :

1. Anonyme, Salva nos stella maris (rundellus)

Historia Sancti Martini Diabolus in MusicaHistoria Sancti Martini. 1 CD Æon AECD 1103. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

2. Anonyme, Deus misertus (conduit à 4)

Paris expers Paris Diabolus in MusicaParis expers Paris. 1 CD Alpha 102. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

3. Anonyme, Pater sancte (conduit à 1)

Sanctus ! Diabolus in MusicaSanctus ! 1 CD Bayard musique 308 422.2. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Toutes les photographies illustrant cette chronique sont de Robin .H. Davies, utilisées avec sa permission. Toute utilisation sans l’autorisation de l’auteur est interdite.

10 Comments

  1. Cher Jean-Christophe,

    merci pour toutes ces précisions autour du programme de ces beaux diables de musiciens. Effectivement l’interprétation avait à voir avec une lecture « orante », pour reprendre vos termes, même si l’écoute était profane. La béotienne que je continue à être se demande encore, comme à la lecture du programme, quels étaient exactement les saints auxquels ces pièces étaient dédiées. Mais vous allez éclairer ma lanterne.
    C’était une restitution en tout point intéressante et qui donnait bien une idée de la beauté selon cette école musicale, expérience dépaysante et précieuse à ce titre aussi.

    Une petite bruine normande ? Je me souviens d’un déluge avant et de belles averses après. Un brin d’humour ne nuit pas …

    • Chère Michèle,

      J’ai traîné un peu plus que vous dans l’église, le temps de saluer Antoine Guerber, et je n’ai pas eu à essuyer d’averse en sortant — la météo normande serait-elle capricieuse 😉 ?

      Parmi les saints évoqués dans le programme on comptait Guillaume de Bourges (Regi regum), Pierre (Petre amas me), Nicolas (Gaudens in Domino), mais, honnêtement, il y avait tout autant de pièces sans rapport direct avec eux, l’important pour Diabolus in Musica étant, à mon avis, de proposer sous un titre attractif un vaste panorama de ces polyphonies parisiennes qui lui sont chères. Je suis tout à fait admiratif de la façon qu’a eu l’ensemble de surmonter l’acoustique difficile pour le type de répertoire qu’il interprétait et je lui suis très reconnaissant de conserver au fil des ans les qualités de concentration qui sont les siennes.

      Un bien sincère merci pour votre mot et tous mes souhaits de belle journée.

  2. Cher Jean-Christophe,
    Lu, relu, écouté, réécouté, « luécouté » ( ^-^), merci pour cette chronique évocatrice.
    Difficile tâche de décrire des moments fugitifs, vous y excellez . Je ne saurais affirmer me sentir vraiment près de ces œuvres, vous avez réussi à me les rendre présentes à la mémoire, s’imposant, à l’arrière-plan, lors de moments d’oisiveté ou de légère rêverie…

    Le cliché du groupe regardant la porte sur laquelle s’appuie l’un des leurs avec sa main aux cinq doigts écartés me parle…

    Ah, et puis: « renouer quelques-uns des fils », c’est assez prêt de « religio », je m’y retrouve.

    Ne me reste plus qu’à attendre que la porte s’ouvre 😉

    • Cher Roland,
      Vous dirai-je assez combien vous retrouver sur le blog est toujours un réel bonheur pour moi ? J’apprécie d’autant plus ce clin d’œil que j’ai pensé à vous aujourd’hui en farfouillant du côté de chez Johann Hermann Schein — la musique allemande du XVIIe siècle est un terrain sur lequel nous nous rencontrons.
      Je vous confirme qu’écrire sur un concert est toujours compliqué car, plus qu’un disque où le support matériel existe, il faut faire participer le lecteur à un événement auquel il n’a pas assisté. Les photographies aident beaucoup, d’autant que Robin .H. Davies possède un véritable talent et nous partageons d’ailleurs le même goût pour le cliché que vous avez distingué.
      Puisque vous reprenez mon image des fils, je veux croire qu’un jour vous pourrez saisir l’un ou l’autre et qu’il vous conduira vers ces musiques qui n’attendent que vous (prenez votre temps, elles sont patientes) 🙂
      Un bien sincère merci pour votre mot.

  3. Cher Jean-Christophe
    Je viens de passer un long moment « chez toi », ta chronique est très belle, j’ai pris ÉNORMÉMENT de plaisir à te lire et s’il fallait que je retienne une phrase ça serait celle-ci : » des fils qui nous relient à ce Moyen Âge dont nous oublions un peu trop facilement qu’il a largement contribué à façonner nos sensibilités d’hommes et de femmes du XXIe siècle » c’est bien de le rappeler. Merci !
    Quant à la musique, je dois t’avouer qu’elle m’a amenée les larmes aux yeux. Je suis très sensible à cette période du moyen-âge. Je l’écoute encore en commentant et c’est toujours la même émotion.
    Un immense et sincère merci pour ce moment hors du temps.
    Je t’embrasse cher Jean- Christophe.

    • Chère Tiffen,
      Il me semble important de rappeler qu’il n’y pas solution de continuité entre le Moyen Âge et nous, même si nombre de gens semblent l’avoir oublié aujourd’hui; pour qui prend le temps de se retourner, ce faisceau de liens est absolument évident et pas que dans le domaine musical, naturellement.
      Je suis très attentivement le travail de Diabolus in Musica depuis une vingtaine d’années; j’ai été moins emballé à de très rares reprises et jamais déçu, tant l’exigence d’Antoine Guerber permet aux musiciens qui officient sous sa direction de se transcender. Je suis heureux que cette chronique t’ait touchée, en tout cas.
      Je te remercie pour t’être arrêtée ici et avoir laissé ce joli témoignage de ton passage.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Le photographe a superbement joué avec la lumière, donnant à ses personnages le relief clair-obscur des peintres du XVIème
    On a oublié leur nom dans la nuit des temps, leurs œuvres nous sont parvenues et personne n’a pu fixer les traits de ce musicien témoin connu et néanmoins Anonyme IV (précédé par trois autres anonymes donc), que de richesses au XIIIème siècle et suivants. Ils incitent les créateurs musicaux du XXIème à beaucoup de modestie s’ils pensent passer à la postérité …

    • Tu as tout à fait raison, bien chère Marie, et je me dis que beaucoup de compositeurs d’aujourd’hui gagneraient fort à se mettre à l’école de ces grands anciens — il est d’ailleurs intéressant de noter que ceux qui produisent les choses les plus intéressantes sont justement ceux qui le font.
      Le travail de Robin .H. Davies est de très grande qualité : moi qui suis assez amateur de photographie, j’y trouve pleinement mon compte.
      Merci pour ton intervention et bon dimanche à toi 🙂

  5. Gaulard Bénédicte

    1 octobre 2015 at 16:50

    Cher Jean-Christophe,
    Quand j’étais étudiante, il y a fort longtemps (..!) j’avais hésité entre deux périodes aimées, médiévale et moderne…avant de me tourner vers le XVIIe siècle. Je retrouve avec joie ici ce calme, cette sérénité dans ces voix pourtant si puissantes…merci pour ce partage et votre ressenti, cette émotion éprouvée dans cette petite église ! Très belle fin de journée

    • Chère Bénédicte,
      Il n’y a pas si longtemps que ça, et je le dis en souriant car nous avons pour ainsi dire le même âge 😉 Je connais bien le choix que vous mentionnez, car je me suis trouvé confronté au même — c’est le Moyen Âge tardif (XVe siècle) qui a fini par l’emporter sur mon cher XVIIe (septentrional).
      Le concert de Diabolus in Musica a été un très beau moment, riche et plein, un de ceux que l’on est heureux d’avoir vécus et j’espère que mes lignes en transmettent un petit quelque chose.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une belle journée.

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