Pierre Paul Rubens Étude de deux têtes

Pierre Paul Rubens (Siegen, 1577 – Anvers, 1640),
Étude de deux têtes, c.1609
Huile sur bois, 69,9 x 52,1 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

Relisant depuis quelque temps Musique au château du ciel, l’ouvrage consacré à Johann Sebastian Bach par John Eliot Gardiner (Flammarion), je me suis à nouveau arrêté sur la note de bas de page, développée au point d’en occuper la moitié d’une, dans laquelle l’auteur écrit : « on commence à peine à réévaluer ce que ces compositeurs allemands du XVIIe siècle ont appris et assimilé durant leurs séjours en Italie, une réévaluation qui dépend des œuvres dispersées et fragmentaires qui nous sont parvenues et qu’il faut impérativement analyser en situation de concert. Tous ces compositeurs ont joué un rôle formateur en propageant de nouvelles variétés musicales. » Le premier nom de musicien qui vient naturellement à l’esprit lorsque l’on songe à ces échanges entre terres d’Empire et Péninsule est celui de l’immense Heinrich Schütz, mais il en cache bien d’autres aujourd’hui parfois encore relégués dans une relative obscurité.

Matthäus Merian Danzig 1643 détailSi l’on en juge par la maigreur de la discographie qui lui a été consacrée, Kaspar Förster fait indubitablement partie de ces oubliés, sort d’autant plus injuste qu’il jouissait en son temps d’une enviable considération, perceptible, par exemple, dans la façon dont Schütz parle de lui dans sa correspondance. Né à Dantzig, l’actuelle Gdansk, en février 1616, il reçut de son père, outre le même prénom que lui, les bases d’un art dans lequel ce dernier devait avoir de solides connaissances, puisqu’il fut nommé maître de chapelle de la Marienkirche, la plus prestigieuse de la ville, en 1627. Ce père attentif et ouvert à la nouveauté, ce qui lui vaudra, sur fond d’ambitions déçues, de subir de très virulentes attaques de la part des tenants d’une esthétique plus traditionnelle dont le chef de file était un élève de Sweeelinck, Paul Siefert, candidat malheureux à la Marienkirche, confia son fils à Marco Scacchi (c.1600-1662), maître de musique du futur roi de Pologne Ladislas IV très au fait des avancées stylistiques ayant eu lieu dans sa patrie, en particulier de celles de Monteverdi comme en atteste son seul livre de madrigaux conservé, et qui n’hésitera d’ailleurs pas à monter au créneau en compagnie de Schütz pour défendre vigoureusement Förster L’Ancien contre les assauts de Siefert. L’accession à la couronne de son patron ayant probablement contribué à accroître la charge de ses obligations, on peut supposer que Scacchi incita son élève à aller parfaire son éducation en Italie ; de 1633 à 1636, Kaspar Förster séjourna à Rome où il reçut vraisemblablement l’enseignement de Carissimi, ainsi qu’en attestent les dialogi qu’il composa par la suite (certains ont été gravés sous la direction de Roland Wilson dans un beau disque publié chez CPO en 1999). De retour de la Péninsule, le jeune musicien trouva un emploi de chanteur à la cour de Pologne qu’il quitta pour devenir maître de chapelle de Frédéric III à Copenhague en 1652, l’année de la mort de son père. Il finit par céder aux instances des autorités de Dantzig et y revint en 1655 pour prendre sa succession à la Marienkirche, poste qu’il ne conserva que deux ans ; il repartit pour l’Italie, combattit aux côtés des Vénitiens contre les Turcs et y gagna le titre de Chevalier de l’Ordre de saint Marc, repassa par Rome en 1660 et y retrouva Carissimi, avant de reprendre, l’année suivante, ses fonctions de maître de chapelle à la cour du Danemark, d’où il envoyait ses œuvres à Hambourg, estimant qu’elles y seraient plus justement appréciées. En 1667, il quitta cet emploi pour mettre le cap sur Dresde où il côtoya Schütz, puis sur Hambourg où l’on sait qu’il fréquenta Christoph Bernhard, et enfin sur Oliva, tout près de Dantzig, où il se retira et mourut le 2 février 1673.

Willem van Nieulandt Rome, les églises Sainte-Sabine et Sainte-MarieLes éléments biographiques n’ont de réel intérêt que lorsqu’ils permettent d’éclairer la production d’un créateur. Avec son mouvement de balancier entre le Nord et le Sud, la trajectoire de Kaspar Förster ne pouvait que le conduire à tenter de concilier ces deux esthétiques, même s’il faut bien admettre que l’italienne y imprime souvent plus profondément sa marque que la septentrionale. La recherche de sensualité sonore, le goût évident pour la fluidité mélodique, l’exigence en matière de virtuosité vocale, l’utilisation de madrigalismes ou de passages conçus comme des récitatifs (Jesu dulcis memoria) sont autant de caractéristiques clairement ultramontaines qui placent sa production dans le sillage de Monteverdi et de Carissimi avec, ponctuellement, des souvenirs de Gabrieli. Le caractère germanique se fait, lui, plus clairement sentir dans les pièces instrumentales qui se rattachent au stylus phantasticus, ce maniérisme du XVIIe siècle dont l’étonnante impression de liberté qu’il délivre procède en réalité d’un art extrêmement maîtrisé et ciselé qui fut énormément prisé dans l’Europe du Nord, dont un des plus éminents représentants fut Johann Jakob Froberger. Tant sa musique que sa vie – il est intéressant de noter ici que ce luthérien de naissance finit par se convertir au catholicisme – nous montrent que, plus que d’autres, Förster fut un homme d’entre deux mondes dont la connaissance est essentielle pour comprendre réellement comment certaines nouveautés nées en Italie se diffusèrent en terres d’Empire.

Les Traversées Baroques se sont fait une spécialité de l’exhumation de compositeurs tombés dans l’oubli, et on ne peut que saluer leur courage d’avoir pris le contre-pied de la tendance actuelle à la redite rassurante pour proposer au public de belles anthologies consacrées à Marcin Mielczewski (Virgo prudentissima, K617, 2011) et Mikolaj Zielenski (Ortus de Polonia, K617, 2015). Ce disque consacré à Förster constitue, à mes yeux, la première réussite véritablement indiscutable de ce jeune ensemble qui récolte ici les fruits d’un travail sérieux et assidu sur un répertoire qu’il a choisi en faisant fi de toute concession à ce goût du jour qui fane si vite. Rien n’a été laissé au hasard dans cette réalisation, à commencer par un quatuor de solistes vocaux souvent rudement sollicité par les exigences des partitions mais qui se sort de leurs chausse-trappes avec les honneurs ; Anne Magouët est rayonnante et sensuelle, avec beaucoup de présence comme à son habitude, Martial Pauliat fait montre de chaleur et d’autorité, Renaud Delaigue de beaucoup de souplesse et de stabilité alors que la partie de basse est souvent fort périlleuse — c’était la tessiture de Förster et son étendue laissait ceux qui l’entendaient admiratifs. Je souhaite saluer tout particulièrement la prestation du contre-ténor Paulin Bündgen qui apporte à chacune de ses interventions une luminosité à la fois douce et pénétrante, mais aussi une belle et agissante expressivité ; Les Traversées Baroques Projet Förster © Richard Holdingil ne fait aucun doute que cet enregistrement n’aurait pas été aussi abouti sans sa contribution. Le même bonheur nous attend du côté des instrumentistes où l’on a le plaisir de retrouver des noms familiers, Judith Pacquier et William Dongois aux cornettini, Mélanie Flahaut à la dulciane, Laurent Stewart et Pierre Gallon aux clavecins, le second tenant également l’orgue. Tous se révèlent des accompagnateurs attentifs et précis aussi bien que des solistes sachant allier la rigueur et la fantaisie dans les sonates ; leur trait est toujours ferme, leur sens des nuances et le plaisir qu’ils prennent à varier les couleurs s’imposent comme une délicieuse évidence, tout comme l’investissement qu’ils déploient pour servir les œuvres. Sans agitation superflue, mais en sachant ménager tous les contrastes que la musique réclame, Étienne Meyer dirige ses troupes avec une intelligence et un raffinement indéniables, en soulignant le caractère à la fois orant et épanoui de ces partitions spirituelles septentrionales que traverse un soleil tout méridional.

Voici donc une parution hautement recommandable, non seulement pour le répertoire de qualité et, sauf erreur, très majoritairement inédit qu’il donne à entendre, mais également pour la très grande tenue musicale avec laquelle il nous est offert. Au moment où je mets le point final à cette chronique, Les Traversées Baroques sont en train de graver le successeur de ce programme dédié à Förster qui nous entraînera à nouveau vers la Pologne ; puisse-t-il se situer au même niveau que celui-ci qui inaugure de magnifique façon le catalogue d’un nouveau label, Chemins du Baroque, qui se veut la continuation de K617.

Kaspar Förster Confitebor tibi Domine Les Traversées BaroquesKaspar Förster (1616-1673), Motets, psaumes, hymne et sonates. Anonyme, Sonate à deux cornettini.

Anne Magouët, soprano
Paulin Bündgen, contre-ténor
Martial Pauliat, ténor
Renaud Delaigue, basse

Les Traversées Baroques
Étienne Meyer, direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 67’56] Chemins du Baroque CDB001. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate n°3 à 3

2. Credo quod redemptor

Illustrations complémentaires :

Matthäus Merian (Bâle, 1593 – Langenschwalbach, 1650), Vue panoramique de Dantzig (détail), sans date. Gravure sur cuivre tirée de la Topographia Electoratus Brandenburgici et Ducatus Pomeraniae publiée en 1652 — la Marienkirche est représentée sous la lettre R.

Willem van Nieulandt (Anvers, 1584 – Amsterdam, c.1635), Rome, les églises Sainte-Sabine et Sainte-Marie, sans date. Plume, encre brune, pinceau et lavis brun et gris sur papier, 21 x 27,8 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

La photographie des Traversées Baroques est de Richard Holding, utilisée avec autorisation.