Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

En mémoire de la Confrérie. La Missa Transfigurationis par Psallentes

La Sainte Trinité Nord de la France fin XVe siècle

Enlumineur anonyme, Nord de la France,
La Sainte Trinité, fin du XVe siècle,
Tempera, encre et feuille d’or sur parchemin, 5,2 x 5 cm,
New-York, The Metropolitan Museum of Art

 

On ne dira jamais assez combien la mort de Dirk Snellings, survenue le 15 juillet 2014, constitue une immense perte pour le monde de la musique ancienne et on a le cœur serré en songeant à tous les projets impitoyablement fauchés que portait cet homme disparu à l’âge de seulement 55 ans. Parmi ceux-ci, le programme intitulé Missa Transfigurationis a échappé à l’anéantissement grâce aux bons soins de la musicologue Anne-Emmanuelle Ceulemans et du label Musique en Wallonie, dont on a déjà souligné ici le courage éditorial, qui ont confié son enregistrement à l’ensemble Psallentes qui devait, à l’origine, en partager l’affiche avec la Capilla Flamenca.

« Ce qui nous reste de plus intéressant de la Confrérie de la Transfiguration, c’est un livre de chant manuscrit, de la fin du 16e siècle ou plutôt du commencement du 17e, où se trouve une messe en 4 parties. C’est la seule messe du moyen âge à 4 voix qui reste à la Cathédrale. Elle n’offre, me dit-on, rien de remarquable, mais pour en bien juger, je crois qu’il faudrait l’avoir entendu exécuter. Je l’ai, à cette fin, remise à notre maître de chapelle, et je ne désespère pas qu’il ne cède bientôt aux vives instances que je ne cesse de faire pour qu’il fasse retentir dans notre vieille Cathédrale quelques-unes de nos anciennes mélodies religieuses, que le bon goût finira par faire regarder comme bien préférables à notre musique moderne. » (Vicaire général Charles-Joseph Voisin, « Notice sur la Confrérie de la Transfiguration », séance du 2 mars 1852, in Bulletins de la société historique et littéraire de Tournai, tome III, Tournai, Malo et Levasseur, octobre 1853, p. 144)

Jean le Tavernier La Transfiguration du ChristL’intérêt pour le Libellus confratrum Confraternitatis Transfigurationis Domini in ecclesia Tornacensi (Petit livre des confrères de la Confrérie de la Transfiguration du Seigneur en l’église de Tournai) n’est, comme on le voit, pas récent. Ce manuscrit conservé depuis 2006 à la bibliothèque de la cathédrale de Tournai, dont il avait disparu juste après la deuxième guerre mondiale, a été réalisé sur une longue période, puisque ses parties les plus anciennes remontent à la première moitié du XVe siècle, tandis que les plus récentes ont été copiées entre les premières décennies du XVIe siècle et 1602. Son caractère composite permet au codex d’illustrer l’évolution du statut de la confrérie dont il consigne les pratiques cérémonielles, puisqu’il faut toujours garder à l’esprit que ce que nous considérons aujourd’hui comme un objet musical était alors une réalité cultuelle.

On peut sans trop de mal s’imaginer cette petite congrégation, fondée avant 1445 et comptant huit membres, tous prêtres, se réunissant deux fois par an, le deuxième dimanche du Carême et le 6 août, en dehors de Tournai, à l’église du Mont Saint-Aubert, pour célébrer la Transfiguration ; si l’on en juge par le Libellus, cette première époque fut marquée par une grande sobriété, y compris musicale, puisque les pièces qui s’y rapportent sont majoritairement en plain-chant, ce qui n’excluait cependant pas la présence de quelques œuvres plus élaborées, comme le démontre la présence du Sanctus « Vineux » (c’est le nom de son auteur) en cantus fractus, c’est à dire dont le texte canonique est augmenté de tropes qui ont ici pour fonction de le rattacher plus nettement à la fête de la Transfiguration. Durant le premier quart du XVIe siècle, portée par son succès auprès des fidèles, la confrérie regagna la cathédrale de Tournai à laquelle ses membres étaient attachés. Le manuscrit s’enrichit alors de pièces en polyphonie, ce qui témoigne que les célébrations, qui ne se tenaient alors plus que le 6 août, avaient gagné en lustre, Initiale G avec la Transfigurationl’ajout le plus notable durant cette période étant une Missa Sancta Trinitas demeurée anonyme mais que certaines sources donnent à Jean Mouton, tandis qu’Anne-Emmanuelle Ceulemans semble plutôt incliner en faveur d’une attribution à Antoine de Févin, dont le célèbre motet Sancta Trinitas, sur lequel se fonde la messe, est également présent dans le codex. Quel qu’en soit l’auteur, la Missa Sancta Trinitas qui souligne les liens existant entre Transfiguration et Trinité également évoqués dans la séquence Thabor superficie (« tria tabernacula »), nous renseigne sur les ambitions de la confrérie qui soignait certes son image en intégrant à son rituel des œuvres correspondant à ce qui constituait alors la modernité musicale, mais tout en demeurant humble, comme en attestent non seulement les exigences d’exécution modérées de la messe, expliquant sans doute, outre la faiblesse de la connaissance de ce type de répertoire à cette époque, la sévérité du jugement porté sur elle au XIXe siècle, mais aussi la sobriété générale du manuscrit qui n’a pas été enluminé. On peut gager que ses moyens financiers étaient limités, car un budget plus conséquent aurait sans doute autorisé plus d’éclat dans la décoration du recueil des chants et la commande d’une messe expressément composée pour la confrérie.

On ne peut que saluer la probité du travail effectué par Psallentes, dirigé « de l’intérieur » par le baryton Hendrik Vanden Abeele, pour nous donner à entendre l’essentiel d’un manuscrit qui n’a certes pas le prestige de ceux en usage dans les richissimes cours de l’époque mais nous permet d’entrevoir ce que pouvaient être les pratiques religieuses dans un contexte urbain plus modeste. Le plain-chant y occupe une place prépondérante et il faut souligner le soin qui a été apporté à sa restitution par les chantres, tous masculins, réunis pour ce projet ; ils parviennent, grâce à une subtile agogique, à insuffler un véritable élan à ces grands à-plats sonores et à éviter ainsi toute monotonie. Un des autres avantages de cette démarche est que le plain-chant n’apparaît pas du tout comme un faire-valoir des pièces polyphoniques ou, pire, comme une nécessaire épreuve à endurer avant d’avoir le bonheur de les entendre ; toute la musique est abordée ici avec le même engagement, ce qui a pour effet d’aboutir à une lecture extrêmement cohérente, dont la progression interne tout à fait perceptible offre un reflet crédible, sans prétendre pour autant se livrer à l’exercice toujours hasardeux de la reconstitution, Psallentes © Marcel Van Coilede ce que pouvait être la célébration de la fête de la Transfiguration à Tournai dans les premières décennies du XVIe siècle. Même si on observe ça et là quelques tensions dans certains registres et si tous n’ont pas un poli impeccable, ce que certains considéreront comme un défaut tandis que je le perçois plutôt, pour ma part, comme une qualité dans la mesure où ces rugosités, d’ailleurs minimes et passagères, nous rapprochent très probablement de la réalité historique de l’exécution de ces pièces, l’interprétation est extrêmement satisfaisante du point de vue vocal. Outre une grande justesse de l’intonation, Psallentes fait montre ici de beaucoup de fluidité et de réactivité ainsi que d’une très appréciable palette de dynamiques, passant sans mal du recueillement intériorisé à l’expression d’une puissance jubilante, avec une volonté d’expressivité et d’ampleur palpable (le Sanctus Vineux en offre un excellent exemple). Le tactus est toujours parfaitement choisi, ménageant à la fois la régularité rythmique et l’animation indispensables pour que la polyphonie puisse se déployer sur des assises stables tout en n’étant jamais menacée par le hiératisme. Notons, pour finir, la très belle prise de son de Jo Cops, fidèle compagnon de route de la Capilla Flamenca, qui a magnifiquement su tirer parti de l’acoustique à la fois claire et légèrement réverbérante de l’abbaye de Beaufays pour mettre en valeur le travail des musiciens.

Cette Missa Transfigurationis mérite donc votre attention pour plusieurs raisons. Il s’agit tout d’abord d’un projet ambitieux et solidement documenté qui permet, comme autrefois celui réalisé par la Cappella Pratensis autour de la Missa de Sancto Donatiano de Jacob Obrecht, d’avoir une plus juste idée des manifestions de la piété durant la période de « transition » entre Moyen Âge et Renaissance (notion qu’il convient de manier avec toute la prudence requise), mais aussi, tout simplement, d’un très beau disque de musique sacrée dont émane une spiritualité simple et rassérénante. Enfin, et c’est peut-être ce qui lui apporte une dimension autre que purement documentaire ou d’agrément, l’émotion qui souvent se dégage de cette réalisation où l’on sent que les chantres de Psallentes ont donné le meilleur d’eux-mêmes élève à la mémoire de Dirk Snellings un Tombeau dont la ferveur dit mieux que tous les discours à quel point son absence demeure aujourd’hui sensible.

Missa Transfigurationis PsallentesMissa Transfigurationis, plain-chant, polyphonies et Missa Sancta Trinitas anonymes du manuscrit BTC A 58 de la bibliothèque de la cathédrale de Tournai, Antoine de Févin (c.1470 – fin 1511 ou début 1512), Magnificat primi toni et motet Sancta Trinitas

Psallentes
Hendrik Vanden Abeele, direction

1 CD [durée totale : 65’52] Musique en Wallonie MEW 1576. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Répons : Sacratissimum salutis

2. Missa Sancta Trinitas : Kyrie

3. Séquence : Thabor superficie

4. Sanctus « Vineux »

5. Missa Sancta Trinitas : Agnus Dei

Illustrations complémentaires :

Jean Le Tavernier (fl. Audenarde, 1434 – 1461), La Transfiguration du Christ, c.1450-60. Miniature en grisaille sur parchemin, 80 x 110 mm, manuscrit 76F 2, fol. 21r, La Haye, Koninklijke Bibliotheek

Maître de Cornelis Croesink (fl. Pays-Bas, c.1490-1500), Initiale G avec la Transfiguration du Christ, c.1494. Miniature sur parchemin, manuscrit M.1078, fol. 28r, New York, Pierpont Morgan Library

La photographie de Hendrik Vanden Abeele avec deux membres de Psallentes est de Marcel Van Coile.

10 Comments

  1. Bonsoir cher Jean-Christophe
    « Rassérénante » et j’ajouterai « Apaisante » , voici des mots qui conviennent bien à cette musique. Je l’ai écoutée et j’ai tout oublié , c’est un moment hors du temps comme je les aime, mais je ne ressens pas toujours cette impression d’être en communion parfaite avec ce qui se joue ., mais là ce fut le cas .
    Avec tes chroniques non seulement j’apprends, mais elles me procurent un véritable plaisir. Tu écris bien c’est indéniable. Et puis tes partages sont une preuve (s’il en fallait) de ta générosité et de ta gentillesse . Quand c’est bien, quand c’est beau,il faut le dire ..
    Les enluminures tu penses bien que je suis admirative, surtout quand on connait la surface du support .
    Je ne te dirai rien d’autre, tu sais que je ne sais pas faire, si un immense merci ! Pour cette chronique et pour le reste …
    Je te souhaite une soirée aussi belle que possible sans oublier de t’embrasser bien fort.
    Tiffen ravie

    • Bonjour chère Tiffen,
      Même si elle va bien au-delà de ça, je suis tout à fait d’accord avec toi : cette musique fait du bien et insuffle de la sérénité dans le temps de celui qui l’écoute, au-delà de la question de ses croyances personnelles. Je suis heureux qu’elle t’ait parlé et apporté un peu d’apaisement à un moment où le besoin s’en fait sentir.
      J’ai beaucoup galéré pour trouver les enluminures mais, finalement, l’ensemble est assez harmonieux, du moins à mon avis.
      Je te remercie pour ton retour et te souhaite une belle journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. mireille batut d'haussy

    8 novembre 2015 at 20:28

    D’abord le souvenir, dans Passée des arts, d’un hommage. Une évocation à laquelle je dois d’avoir découvert Dirk Snellings et quelques disques devenus des compagnons très présents.
    Aujourd’hui, l’impression forte d’une écriture au plus près de son lieu d’être.
    Cette messe, bien sûr, dont j’ignorai tout, ou presque.
    J’aurais choisi de lire et d’écouter encore, de me taire ; mais rendre justice au travail sur nous -de nouer- que vos chroniques nous conduit souvent à réaliser m’a paru devoir prendre le pas sur cette tentation constante de repli silencieux.
    L’érudition, quelle qu’en soit la nature, m’impressionne peu ; mais pas ce qui parfois la génère, la domine et lui donne son sens singulier et tant partagé.

    Que, Merci, prenne ici un peu de sa mesure. M.

    • J’étais musicalement très attaché à Dirk Snellings, Mireille, il fait partie de ces musiciens dont le travail m’a fait grandir et fait que j’écris aujourd’hui — nombre de mes chroniques ont aussi une dimension d’hommage, rien ne sortant du sol sans avoir de solides racines.
      Vous parlez de « tentation constante de repli silencieux » et je l’éprouve moi-même trop souvent pour ne pas vous entendre : que sont les mots face à l’évidence de la musique ? Guère plus que des béquilles, bien souvent des brindilles. Mais il me semble qu’il faut tout de même témoigner de la beauté de ce qui a existé et nous est encore offert aujourd’hui, échappant à cette dissolution dans l’air qui était le sort de toute note avant qu’il se trouve des supports pour la fixer et la transmettre. Autant essayer de le faire du mieux possible, avec les ressources à notre disposition – als ikh kan –, mais avec ferveur.
      Merci, sincèrement, pour votre mot.

  3. Milena Hernandez

    8 novembre 2015 at 22:35

    Cher Jean-Christophe,
    votre chronique m’a incitée à mieux connaitre Dirk Snellings et la Capilla Flamenca. J’en ai trouvé de beaux extraits sur la toile. J’ai aussi lu l’émouvant hommage que vous aviez rendu à ce chanteur musicologue au moment de son décès prématuré et écouté les extraits que vous aviez publié à cette occasion. Les extraits de votre chronique d’aujourd’hui sont apaisants. Le plain-chant a toujours sur moi cet effet, je ne sais pourquoi. Mais est-ce le but d’une Missa Transfigurationis ? Je ne le pense pas. Vous avez bien raison de rappeler que cet objet cultuel est devenu, pour moi du moins, un objet culturel. Un amical merci pour cette découverte musicale que je vais partager avec des auditeurs amoureux des musiques médiévales.

    • Chère Milena,
      Ces musiques sacrées avaient pour fonction d’élever ceux qui les écoutaient dans le même mouvement de louange que celui qui montait vers Dieu, mais il est tout à fait normal que le plain-chant ait également un effet apaisant : je pense que c’est en partie dû à son caractère « horizontal » (tandis que la polyphonie est plus « verticale »). Il me semble qu’un des grands mérites de cette réalisation est de faire coexister ces deux dimensions et donc de délivrer un panorama complet de ce que pouvait être un office au XVIe siècle — ce n’est pas si souvent qu’un enregistrement s’y risque.
      Je suis heureux que cette chronique vous ait plu et qu’elle vous ait permis de mieux faire connaissance avec Dirk Snellings qui était un musicien d’exception.
      Je vous remercie pour votre mot, très apprécié, et vous souhaite une bonne journée.
      Bien amicalement.

  4. Gaulard Bénédicte

    12 novembre 2015 at 10:34

    Je suis d’autant plus ravie par ce billet et ces extraits, cher Jean-Christophe, que j’ai travaillé sur certaines confréries et congrégations comtoises du XVIe au XVIIIe siècle, en consultant règlements, comptabilité, pièces manuscrites et imprimées, sans avoir repéré de composition musicale…avec ce disque, c’est un bel accompagnement et une « vision tangible » de ces congrégations… merci ! Je vous souhaite une très belle journée

    • Une des choses qui m’a le plus intéressé dans ce projet, chère Bénédicte, est justement qu’il nous permet de prendre plus directement pied avec la réalité de ces confréries, mais également avec la piété telle qu’elle pouvait s’exprimer hors du milieu privilégié des cours; en ce sens, en sans parler de sa réussite du point de vue strictement musical, ce disque est passionnant de bout en bout.
      Je vous remercie pour l’attention que vous avez accordé à cette chronique et vous souhaite un beau dimanche.

  5. Justement ce matin 13 novembre, je lis votre chronique.
    J´ écoute votre choix de musique et comme vous le dites , elle m´apaise, étant si bouleversée par cette tragédie.
    Merci Jean-Christophe .

    • La musique et les arts en général sont, à mes yeux, un des derniers remparts qui nous séparent encore de la barbarie; il reste à savoir jusqu’à quand il va tenir. Tentons de contribuer à le renforcer autant que nous le pouvons en cultivant ce qui nous élève.
      Je vous remercie et vous souhaite une bonne journée, Chantal.

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