Claude Monet Jardin à Sainte-Adresse

Claude Monet (Paris, 1840 – Giverny, 1926),
Jardin à Sainte-Adresse, 1867
Huile sur toile, 98,1 x 129,9 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

 

Il est parfois de curieux paradoxes. Véronique Gens n’a ainsi jamais fait mystère de son amour pour la mélodie française mais n’a, jusqu’à ce jour, laissé au disque qu’un unique récital témoignant de l’attachement qu’elle lui porte ; c’était il y a quinze ans, une Nuit d’étoiles où scintillaient Gabriel Fauré, Claude Debussy et Francis Poulenc, et depuis, si l’on excepte des incursions avec orchestre chez Berlioz (Nuits d’été, Virgin, 2001, et Ondine, 2012, avec la Shéhérazade de Ravel en prime) et Canteloube (Chants d’Auvergne, Naxos, 2005 et 2007), plus rien. On se réjouissait donc d’apprendre, au début de l’année 2015, au détour d’un entretien accordé par la chanteuse au site Forum Opéra, qu’un successeur était en gestation ; enregistré à la fin de l’hiver aux studios Teldex de Berlin, il nous est arrivé alors que les rougeoiements de l’automne n’étaient pas encore teintés de lueurs tragiques.

Loin de toute ambition documentaire, hormis les magnifiques Sept mélodies opus 2 d’Ernest Chausson données dans leur intégralité, le programme qui nous est proposé cueille à trois jardins divers des fleurs familières et d’autres un peu plus rares, sans autre volonté que celle de composer un bouquet coloré et capiteux. Malgré des différences notables de style, il existe cependant une indéniable communauté d’esprit entre les compositeurs ici rassemblés ; tous trois aspirent à s’échapper vers un ailleurs qui se pare tantôt de la magie des rivages lointains (L’invitation au voyage d’Henri Duparc), tantôt des séductions des imaginations romanesques (Sérénade italienne, Chausson), tantôt encore de l’idéalisation d’un passé recomposé, antique dans les extraits des Études latines de Reynaldo Hahn ou beaucoup plus proche dans Au pays où se fait la guerre de Duparc qui dépeint l’attente inquiète, certes de tous les temps, du retour de l’être aimé, thème dont la résonance devait être particulière dans la France des années 1870. De la triade qui compose ce récital, les figures de Duparc et Chausson apparaissent comme les plus empreintes de romantisme. Le premier, dont on sait l’admiration qu’il vouait à Wagner, offre à la voix l’écrin d’un piano qui se rêve orchestre, les deux lignes affichant une même volonté d’ampleur ainsi qu’une sensualité qui rend encore plus prégnante la profonde nostalgie qui ne cesse de les traverser, y compris aux moments les plus exaltés (les invites pressantes jusqu’au trouble de la Romance de Mignon en apportent un bon exemple) ; Jean-Jacques Henner Idylle ou La Fontainela manière du second, sans renoncer au lyrisme (Nanny, La chanson bien douce), s’épure et s’allège en se tournant vers une expression plus intimiste, moins scénique que celle de son aîné et ami ; des mélodies comme La dernière feuille ou Hébé, l’une sur le thème de la solitude, l’autre sur celui de la perte de la jeunesse, ne s’appesantissent jamais, mais dessinent avec autant de subtilité que d’efficacité les ombres qui s’y invitent, tandis que la tendresse du Colibri ne tombe à aucun moment dans la bluette mièvre. Le temps des lilas, extrait du Poème de l’amour et de la mer dont je vous recommande l’écoute intégrale de la version avec orchestre chantée par Felicity Lott (Æon, 2003), fait ici quelque peu figure d’exception par son caractère uniment sombre et puissamment dramatique. Avec Reynaldo Hahn, le processus de décantation s’accentue avec un retour saisissant à un classicisme réinventé dont la miniature précieuse qu’est le célébrissime À Chloris constitue une sorte d’emblème. Les cinq extraits des Études latines (1900), à l’instar de certaines scènes de Jean-Jacques Henner inspirées du vocabulaire antiquisant développé par les peintres de la Renaissance, offrent un mélange de distance et de volupté à l’ambiguïté redoutablement séduisante ; on sent, sous le marbre soigneusement poli et la solennité qu’il impose, la vie qui palpite. Hahn démontre également à quel point il est passé maître dans l’art de l’équivoque avec Trois jours de vendange (1891), dont l’atmosphère gaillarde initiale s’assombrit graduellement pour finir par basculer dans l’accablement d’un deuil rythmé par la glas de la mélodie grégorienne du Dies iræ. Nulle mélancolie, en revanche, dans le Printemps plein de fougue, dernière partie du magnifique triptyque dont le premier volet (Pholoé) dit la crainte du temps qui passe et le deuxième son acceptation sereine (superbe Phyllis), sur lequel se referme le récital ; l’abattement n’est plus de mise et on se reprend à croire ces « mille espoirs fabuleux [qui] nourrissent nos cœurs émus et palpitants. »

Véronique Gens © Franck JueryPour ce retour à la mélodie française de Véronique Gens, rien n’a été laissé au hasard : le choix des mélodies et leur agencement a été très intelligemment pensé, la production est soignée, avec une prise de son qui ménage un bel équilibre entre le piano et la voix. Le bonheur qu’a la soprano à emprunter à nouveau ces chemins est évident lorsqu’on le mesure à l’aune de l’investissement qu’elle déploie pour rendre justice à chaque pièce, en apportant à chacune la caractérisation et la théâtralité qui lui convient, conquérante dans les œuvres de Duparc, plus diffuse dans celles de Chausson, distanciée dans celles de Hahn. À la fois passionnée et d’un grand raffinement, jamais mièvre (je n’avais plus pris autant de plaisir à écouter À Chloris depuis longtemps), l’interprétation dénote une incontestable familiarité avec le répertoire et une louable volonté de rendre les plus infimes nuances des textes avec précision et éloquence. Rayonnant et clair, le timbre se plie sans mal à un large ambitus dynamique qui va de l’exclamation au murmure et on regrette juste que, par instants, la lisibilité soit altérée par un léger excès de vibrato, quand il est globalement plutôt bien maîtrisé, ou par la coloration de certaines voyelles, en particulier les nasales. La pianiste Susan Manoff offre à la chanteuse un solide soutien avec son jeu très direct qui ne s’embarrasse de fioritures pas plus qu’il ne donne dans le pastel ; l’articulation et l’éclairage sont francs, ce qui ne les empêche nullement d’être fluides et subtils (L’invitation au voyage en propose un bel exemple). Habituées à travailler ensemble, Susan Manoffles deux musiciennes se révèlent aussi complices que complémentaires, Susan Manoff apportant Véronique Gens ce petit supplément de chair qui lui fait quelquefois défaut, tandis que cette dernière fait souffler sur l’ensemble un soupçon de retenue altière qui lui va à ravir.

Voici donc un fort beau récital de mélodies françaises vers lequel sa variété et le soin apporté à sa réalisation font revenir souvent avec un bonheur à chaque reprise renouvelé. On espère vivement qu’il y aura une suite à ce parcours qui, bien souvent, prend les teintes d’une méditation passionnée et mélancolique sur le temps qui s’enfuit, sur ce qui nous quitte et l’urgence qu’il y a à jouir des beautés que nous prodigue la vie.

Néère Hahn Duparc Chausson Véronique Gens Susan ManoffNéère, mélodies françaises d’Henri Duparc (1848-1933), Ernest Chausson (1855-1899) et Reynaldo Hahn (1874-1947)

Véronique Gens, soprano
Susan Manoff, piano

1 CD [durée totale : 66’25] Alpha classics 215. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Henri Duparc, Phydilé
Texte de Leconte de Lisle

2. Ernest Chausson, Le temps des lilas
Texte de Maurice Bouchor

3. Reynaldo Hahn, Trois jours de vendange
Texte d’Alphonse Daudet

Illustrations complémentaires :

Jean-Jacques Henner (Bernwiller, 1829 – Paris, 1905), Idylle ou La Fontaine, c.1872. Huile sur toile, 74 x 61,5 cm, Paris, Musée d’Orsay (Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski)

Les photographies de Véronique Gens et de Susan Manoff sont de Franck Juery.