Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

La cour des grands. Les Ludi musici de Samuel Scheidt par L’Achéron

Wallerant Vaillant Portrait d'un jeune garçon avec un faucon

Wallerant Vaillant (Lille, 1623 – Amsterdam, 1677),
Portrait d’un jeune garçon avec un faucon, sans date
Huile sur toile, 75,6 x 63,5 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

Je commence à soupçonner François Joubert-Caillet et ses compagnons de L’Achéron d’être des musiciens quelque peu facétieux. Après une très belle anthologie consacrée à Anthony Holborne (The Fruit of Love, Ricercar, 2014) qui, l’air de rien, avait remis quelques pendules à l’heure, les voici en effet qui abordent à nouveau, sans doute mus par le secret espoir de taquiner l’hégémonie de leurs illustres aînés qui y régnaient jusqu’ici sans guère de partage, des terres par deux fois explorées (en 1978 pour EMI et en 1995 pour Astrée) par Jordi Savall et Hespèrion XX.

La transmission de l’œuvre pour ensemble instrumental de Samuel Scheidt a été chaotique et ce que nous en conservons aujourd’hui est majoritairement fragmentaire. Ainsi, des quatre livres qui constituaient à l’origine les Ludi musici, seul le premier, publié en 1621 à Hambourg, nous est intégralement parvenu, les deuxième (1622) et quatrième (1627) étant lacunaires et le troisième (1625) ayant purement et simplement disparu. Ce recueil date de la période la plus florissante et sans nul doute la plus heureuse de la vie d’un compositeur auquel sa fidélité à sa ville natale de Halle, dont il ne s’absenta longuement que de façon exceptionnelle comme lorsque, tout jeune homme encore mais déjà titulaire de la tribune de la Moritzkirche, il partit pour Amsterdam entre 1603 et 1608 afin d’y recevoir l’enseignement de Jan Pieterszoon Sweelinck, valut de connaître bien des vicissitudes. En 1620, celui qui était devenu, onze ans plus tôt, l’organiste de la cour du margrave Christian Wilhelm de Brandebourg voyait sa carrière couronnée par la nomination au poste prestigieux de Kapellmeister. Les années qui suivirent avant que son patron prenne, en 1625, la malheureuse décision de combattre aux côtés du roi Christian IV de Danemark dans le cadre de la Guerre de Trente ans furent marquées par une floraison ininterrompue d’œuvres dans les trois domaines où se concentra l’activité de Scheidt, la musique pour ensemble, comme on l’a vu, celle pour le culte avec les Cantiones sacræ de 1620 et la Pars prima concertuum sacrorum de 1622, et celle pour clavier avec la monumentale Tabulatura nova de 1624.

Outre celle de Sweelinck, dont l’empreinte est très palpable dans l’art de la variation qui s’exprime dans les canzone du recueil, les Ludi musici laissent deviner les rencontres musicales, réelles ou sur le papier, que fit leur auteur. Samuel Scheidt Portrait Tabulatura novaIl eut ainsi la possibilité de côtoyer, à Halle, le Britannique William Brade dont il prit la succession dans les fonctions de Kapellmeister que ce dernier exerça brièvement en 1618-19 et auquel on doit des recueils de danses où, à l’instar de ceux de Scheidt, apparaissent des canzone (Newe ausserlesene Paduanen, Galliarden, Canzonen, Allmand und Corante, 1609) ainsi que des pièces écrites à quatre et cinq parties. Les références à l’Angleterre de notre compositeur ne se limitent pas là ; elles trouvent également à s’exprimer dans la Canzon super O Nachbar Roland, fondée sur la danse Rowland, comme dans la Canzon ad imitationem Bergamasca Anglica ou la Paduan dolorosa, révérence, peut-être, envers l’exilé Peter Philips. Il est également évident que Scheidt connaissait bien les apports à la musique instrumentale de Michael Praetorius (Terpsichore, 1612) et surtout de Johann Hermann Schein (Banchetto musicale, 1617), modèles avec lesquels il prend néanmoins ses distances en ne retenant pas une organisation sous forme de suites et en introduisant tant une virtuosité accrue que l’usage de la basse continue, deux éléments indiscutables de modernité au travers desquels se fait sentir la patte de l’Italie, une influence à laquelle Scheidt ne pouvait guère échapper, tant par son apprentissage auprès de Sweelinck que par ses contacts avec Praetorius et surtout Heinrich Schütz, durablement ébloui par son premier séjour dans la Péninsule dont il était rentré en 1612. Ce que nous possédons des Ludi musici s’avère donc nettement plus ambitieux que ce que pourrait laisser supposer son titre attrayant et détendu, puisque placé sous l’égide du jeu ; Scheidt y opère déjà une assez fascinante réunion des goûts en y intégrant des éléments venus de toute l’Europe musicale, y compris la France, représentée par la Canzon super Cantionem Gallicam sur le thème d’Est-ce Mars, tout en commençant à se détacher des modèles de la Renaissance pour se tourner vers une expression plus individualisée voire, par instants, plus dramatique au travers de l’usage de chromatismes. La dimension ludique, sans disparaître totalement, s’éloigne et l’on songe à ces portraits du XVIIe siècle qui nous représentent jeunes garçons et jeunes filles déjà revêtus du costume, voire des attitudes, des adultes.

Le premier disque de L’Achéron avait suscité bien des espoirs dont on se demandait si le deuxième les confirmerait. Notre attente est comblée et peut-être même un peu plus, tant le travail des musiciens réunis autour de François Joubert-Caillet laisse, parce qu’il sait être éloquent sans jamais chercher à être démonstratif, un sentiment d’évidence. Il y a, durant cette généreuse heure de musique, de quoi laisser heureux et admiratif, qu’il s’agisse de la fluidité mélodique, du rebond rythmique – une nouvelle fois, contrairement au choix discutable de Jordi Savall, sans le secours de percussions superflues –, des nuances parfaitement ménagées. Le consort de violes réunit, outre son directeur musical, des archets que leur relative jeunesse n’empêche nullement d’être aguerris et dont certains commencent déjà à se faire un nom par ailleurs – Andreas Linos, Marie-Suzanne de Loye, Robin Pharo et Sarah van Oudenhove –, appuyés par une riche basse continue composée elle aussi de belles individualités, Angélique Mauillon à la harpe, Miguel Henry aux cordes pincées, Philippe Grisvard et Yoann Moulin aux claviers ; tous ces talents s’entendent, sans difficulté apparente, L'Achéron projet Ludi Musici 2015pour s’allier dans un même souffle, avec une complicité qui fait plaisir à entendre, tout comme enchante leur volonté de laisser parler la musique sans la surcharger d’intentions. L’esprit de la danse traverse joyeusement cette réalisation qui sait ménager autant la vigueur que la sensualité, la noblesse, et, au détour d’une phrase ou d’un mouvement, parfois de façon inattendue comme, par exemple, dans la Courant XI, cette mélancolie subtile portée par les courants d’Outre Manche. Mon seul léger regret concerne la prise de son qui manque parfois de finesse et ne met pas en valeur les voix intermédiaires avec toute la précision que l’on pourrait souhaiter. Cette infime réserve ne doit en aucun cas vous détourner d’une réalisation remarquable à laquelle sa spontanéité mais aussi sa maîtrise, la qualité de chant qui s’y déploie et l’intelligence qui préside à ses choix permettent, à mon avis, de se hisser au rang de choix prioritaire dans la discographie des Ludi Musici. Alors qu’il vient de collaborer au futur enregistrement de Vox Luminis qui nous est promis pour le printemps prochain, on souhaite ardemment retrouver L’Achéron dans d’autres aventures et je nourris, pour ma part, le secret espoir de voir un jour ce brillant consort nous offrir The Monthes et The Seasons de Christopher Simpson, recueils peu fréquentés dans lesquels ses qualités feraient merveille.

Samuel Scheidt Ludi Musici L'AchéronSamuel Scheidt (1587-1654), Ludi musici (prima pars, 1621)

L’Achéron
François Joubert-Caillet, dessus de viole & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 68’15] Ricercar RIC 360. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Paduan (VI) à 4

2. Galliard (XXV) à 5

3. Canzon super O Nachbar Roland (XXVIII) à 5

Illustrations complémentaires :

Samuel Scheidt, gravure anonyme figurant dans la Tabulatura nova (Hambourg, 1624). Paris, Bibliothèque nationale de France

Le nom de l’auteur de la photographie de L’Achéron, avec les musiciens ayant participé au projet Scheidt, n’est pas mentionné.

10 Comments

  1. Magistral ce tableau comme cette musique.
    Je vais certainement acheter ce CD.

    Bien à vous.

    • Je partage complètement votre avis sur ce tableau que je trouve d’une grande force, Chantal. Je pense que le disque, si vous en faites l’acquisition, ne vous décevra pas.
      Merci pour votre mot et belle soirée.

  2. Bonsoir cher Jean-Christophe

    Comme cette musique est belle, et ta chronique est toujours aussi plaisante à lire, comme c’est bien écrit !!!
    J’aime aussi beaucoup le tableau de ce jeune garçon, tout est lié une nouvelle fois.
    Et apprendre que Vox Luminis « nous » prépare un enregistrement pour le printemps prochain est une excellente nouvelle, tu connais mon attachement à cet ensemble…
    Merci (pas calligraphié) vraiment bien sincèrement.
    Je te souhaite une belle soirée, je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,

      Je suis, depuis longtemps, amateur de musique pour consort alors quand on atteint ce niveau d’exécution, inutile de te dire que je suis aux anges. Je me suis longuement interrogé sur l’illustration la plus pertinente pour cette chronique, mais quand j’ai trouvé ce tableau, il s’est imposé comme une évidence, tant il dit avec justesse l’ambivalence de l’état des enfants d’autrefois, partagés entre les joies de leurs jeux et l’obligation de tenir leur rang, quand ils en avaient un. Quoi de mieux, au fond, pour traduire les deux dimensions de ses Ludi musici ?

      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  3. Si je ne me suis pas exprimée sur tes derniers billets, JC, je te prie de bien vouloir ne pas m’en tenir rigueur. Comme toi, j’ai eu besoin de silence, de beaucoup de silence après le drame survenu dans ce pays où est ancrée une part de mes racines et dont je porte avec fierté, accolée à celle du pays où je suis née et où j’ai grandi, la nationalité. Besoin de « faire l’huître », de fermer bien hermétiquement ma coquille loin de l’horreur mais surtout de la profusion d’images et de mots qui ne manquent pas de faire suite à de tels évènements, que l’on nous sert en boucle et que l’on nous rabâche encore et encore tant oralement que par écrit, ce que je réprouve mais il va de soi que ceci n’engage que moi. Et toi qui sais l’endroit où je vis, voilà que depuis dimanche dernier c’est autre chose qui me contrarie mais qui, je l’espère de tout mon coeur, connaîtra ce dimanche l’issue que j’appelle de mes voeux et pour laquelle je me bats. Mais bref… Dieu merci, les arts et la littérature seront toujours là, inébranlables, pour apaiser les âmes.
    Cet enregistrement de l’Achéron est remarquable et me comble. Il mérite amplement le beau et vibrant billet que tu lui as consacré et mon ressenti à son écoute est identique au tien. La harpe d’Angélique Mauillon est exceptionnelle de pureté et aucun de ses complices (car c’est bien d’une évidente complicité qu’il s’agit, celle-ci est bien réelle et palpable) n’a quoi que ce soit à lui envier. Je ne saurais dire à quel point j’aime cette musique-là, mais cela tu le sais je crois. Disque commandé, merci JC 🙂
    Je trouve le tableau en illustration d’une beauté prodigieuse, je ne sais l’expliquer.
    Je tiens pour un cadeau l’alternative que tu nous offres de venir nous réfugier et nous poser ici pour un temps, loin du brouhaha qui finit par devenir exténuant. Seules la pratique de mon instrument, l’écoute de la musique, la contemplation de ce qui tout à coup m’émeut, la lecture et la méditation (quelle qu’elle soit) et mes pauses et flâneries ici savent apaiser mes moments de doute, de tristesse, de révolte, de colère. Il me semble important que cela soit dit et que pour ceci tu sois, JC, remercié.
    Avec ma profonde et sincère affection, je t’embrasse, JC en te souhaitant une douce fin de semaine.
    A très bientôt.

    • J’ai une nouvelle fois tardé à te répondre, Ghislaine, mais ton commentaire est d’une grande densité émotionnelle et y répondre, même brièvement, nécessite d’avoir du vrai temps pour le faire.
      J’ai, tout comme toi, été profondément touché par les attentats de novembre et je peux t’assurer que reprendre la plume n’a pas été une mince affaire après ça; cette chronique du disque de L’Achéron était celle que j’étais en train de rédiger ce soir-là et il m’a fallu plus de quinze jours pour pouvoir y revenir.
      Je reparlerai de tout ceci dans mon billet de nouvelle année mais il me semble plus que jamais hautement nécessaire de revenir vers ce qui nous élève, les arts et la culture pour eux-mêmes et non comme hochets sociaux. Il faut ouvrir des espaces, des parenthèses où la folie du monde n’a pas droit de cité et où chacun doit se sentir accueilli quel que soit son bagage. Je demeure intimement convaincu que si chacun s’y met avec ce qu’il sait faire, humblement et avec courage, les choses peuvent sinon changer, du moins évoluer, ce qui ne serait déjà pas si mal.
      J’espère que ce disque que tu as dû recevoir maintenant te donne autant de joie qu’il m’en a procuré. L’Achéron est un ensemble qui a indubitablement un bel avenir devant lui et j’ai hâte de découvrir ce qu’il va proposer dans Marin Marais.
      Je te remercie pour ton commentaire et ta fidélité.
      Je t’embrasse bien affectueusement et te dis, je l’espère, à bientôt.

  4. mireille batut d'haussy

    10 décembre 2015 at 20:51

    Seulement évoquer les « raisons » pour lesquelles j’ai adoré cette chronique prendrait trop de place. Elles doivent se trouver partagées par beaucoup.
    Mais dire ma stupeur à être de nouveau confrontée à Wallerant Vaillant… Cet artiste, sur lequel on s’obstine à poser un regard pour le moins approximatif, m’a toujours déconcertée. Pas tant le graveur, dont la technique occulte les qualités de peintre, que sa pénétration sereine en apparence. Son regard où l’humour se mêle à la tendresse cède à la dérision et à l’effroi quand il se porte sur lui-même.
    De Dresden à Berlin, de Lille à Paris, au hasard des escales, il n’a cessé de m’interpeller.
    Désinvolte jusqu’à l’insolence, il utilise tout de l’ordinaire et des conventions, des postures et de la mode, pour soumettre ses modèles à l’implacable de la « Géométrie de Nombre » et dire sans lyrisme, presque sans émotion, ce que, de leur condition de créatures qui ne trompent personne, ils ne dépasseront jamais.
    Tout (?) est dans la dissonance insue, l’ampleur contrariée… jusqu’à la rhétorique extravagante de ses manches à crevés.
    Rien que des visages d’enfants, pour être à hauteur d’homme.
    Avec le portrait que vous avez choisi, c’est la symbolique séculaire de la fauconnerie qui vient encore se greffer sur… (?)
    Et l’humble miracle, c’est qu’elle a toujours pris.

    Le disque est -très- beau, l’Ensemble, digne de son nom. Merci de les avoir si bien servis.

    • Mon choix de tableau est, en partie, une réaction à la pochette du disque, Mireille; je ne souhaitais pas quelque chose qui fût aussi univoque et tenter de faire sentir que sous le jeu affiché par le titre des Ludi musici se jouait la construction d’une œuvre et l’affirmation d’une personnalité de musicien. Cette dimension d’adulte en train de se forger sous les boucles blondes de l’enfance est exactement ce que nous conte ici Wallerant Vaillant. Ce portrait est dans une zone d’entre-deux, plus tout à fait mais pas encore complètement, à la fois maintenant et en devenir, comme au milieu du gué, comme une barque sur l’Achéron.

  5. Gaulard Bénédicte

    11 décembre 2015 at 20:15

    Cher Jean-Christophe, votre contribution est venue apporter un peu dé réconfort en cette période difficile. Comme vous le savez, je lis et écoute à plusieurs reprises avant de noter quelques mots sur votre blog. Je ne connaissais pas Scheidt, et cette découverte me permet d’apprécier encore davantage cette oeuvre instrumentale. Le second extrait est vif, joyeux, et apporte d’emblée une bouffée d’air frais…mais aussi de chaleur. Et le « petit homme » du tableau, regardé à la lumière de cette mélodieuse musique…un petit bonheur de plus !

    • Chère Bénédicte,
      Je crois profondément que les compositeurs actifs durant la terrible Guerre de Trente ans nous donnent une leçon : celle de garder courage et de ne pas perdre espoir même quand les temps sont difficiles.
      La musique de Scheidt, je crois, nous pousse dans ce sens et je suis ravi que vous y ayez perçu la chaleur que j’y sens également; quant au portrait de Wallerant Vaillant, je vous avoue que son intelligence (sans parler de la qualité de sa facture) me laisse vraiment admiratif.
      Je vous remercie bien sincèrement pour l’attention dont vous honorez mes chroniques, croyez bien que j’y suis très sensible.
      A très bientôt.

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