Henry Raeburn Les Archers

Sir Henry Raeburn (Stockbridge, 1756 – Édimbourg, 1823),
Les Archers (Les frères Robert et Ronald Ferguson), c.1789
Huile sur toile, 110,5 x 123,6 cm, Londres, National Gallery

 

L’année s’achemine paisiblement – du moins, souhaitons-le – vers son terme et je ne voulais pas qu’elle s’achevât sans avoir pris le temps de m’arrêter avec vous sur un coffret qui m’a accompagné durant sa presque totalité. Mais à quoi bon revenir, me direz-vous peut-être, sur une parution de la fin de janvier quand il y en a eu tant depuis ? C’est que je postule qu’un disque n’est pas, comme on tend aujourd’hui à tenter de nous le faire avaler, vendeurs de dématérialisation en tête, un produit de consommation comme un autre, obsolète après les quelques mois de son exposition médiatique, quand il a eu la chance d’en avoir une, naturellement — un principe auquel je compte continuer à demeurer fidèle tant que je tiendrai un blog.

S’ils sont aujourd’hui admirés comme des sommets de la production de leur auteur mais aussi d’un genre que l’on regarde comme un des plus exigeants de tous, les six quatuors à cordes que Wolfgang Amadeus Mozart dédia à son ami Joseph Haydn suscitèrent à leur parution, en septembre 1785 chez Artaria, des réactions pour le moins circonspectes, à tel point que certains commentateurs ont pu, non sans raison, parler de premier échec commercial dans la carrière viennoise du compositeur. De commentaires acerbes – « ses nouveaux quatuors (…) sont trop assaisonnés — et quel palais peut en endurer si longtemps ? » put-on lire en 1787 dans le Magazin der Musik sous la plume de Carl Friedrich Cramer – en anecdotes révélatrices, comme celle de ces partitions envoyées par l’éditeur en Italie, d’où elles lui furent retournées au motif que « la gravure était trop pleine de fautes » par des acquéreurs que l’audace de le musique avait visiblement désarçonnés, ce « fruit d’un long et laborieux effort », de l’aveu même de Mozart, confirmé tant par des manuscrits plus raturés qu’à l’accoutumée que par le soin méticuleux déployé en vue de l’édition, mit du temps à être goûté en dehors d’un petit cercle d’initiés.

Il semble bien que l’idée de constituer un ensemble cohérent de six œuvres ne s’imposa dans l’esprit de Mozart qu’après un travail progressif d’imprégnation et de maturation de l’Opus 33 de Haydn (1781), recueil qui marquait le retour de ce dernier au quatuor à cordes après les neuf années de silence dans ce domaine ayant suivi la publication de l’Opus 20 (1772), contribution majeure à un genre dont le visage et les ambitions furent dès lors radicalement transformées. De fait, le Quatuor en sol majeur K. 387, achevé le 31 décembre 1782 et premier de la série à naître, porte tout autant, sinon plus, par la place importante qu’il accorde au contrepoint, l’empreinte de l’Opus 20 que de l’Opus 33, même si Mozart tempère la sévérité de sa double fugue finale, dans laquelle on peut également percevoir l’écho de sa récente découverte de la musique de Bach sous la houlette du baron Gottfried van Swieten, en la faisant cohabiter d’une manière étonnamment harmonieuse avec son contraire, l’opéra, dont on sait qu’il n’était jamais bien loin des préoccupations du Salzbourgeois. Wolfgang Amadeus Mozart Quatuors K 387 421 458 édition Lewis LavenuC’est encore l’esprit de l’Opus 20 qui plane sur le Quatuor en ré mineur K. 421 (417b), le seul des six écrits dans ce mode, sans doute en juin 1783 ; d’humeur sérieuse et souvent traversé de lueurs tragiques, il représente cependant un point de bascule avec son finale à variations qui regarde franchement vers l’Opus 33 et ouvre la voie vers les quatre quatuors à venir qui vont représenter, après ce que l’on peut regarder, avec le recul, comme un imposant portique d’entrée, un approfondissement constant des innovations apportées par Haydn en matière, entre autres, d’égalité de traitement des quatre pupitres et d’intrication motivique, tout en frayant un chemin, souvent audacieux d’un point de vue formel et harmonique, vers une expression véritablement personnelle qui a si bien compris et digéré son modèle – et il faut souligner que jamais, dans ce cycle, Mozart ne se comporte en imitateur servile – que ce dernier finit par s’effacer pour n’être plus qu’un faisceau d’allusions, qu’un filigrane. Au bout du chemin, il ne sera plus question de maître ou d’élève, mais bien de deux créateurs dont le talent, dans un élan conjoint, bouleverse les habitudes musicales de leur temps. Après le sentiment d’illumination intérieure, qui paraît d’autant plus réconfortant quand on a dans l’oreille les accents parfois angoissés de son prédécesseur, du Quatuor en mi bémol majeur K. 428 (421b) de juin-juillet 1783 – je postule que c’est avec lui que le compositeur commence à entrevoir qu’il s’achemine vers un cycle – et le pittoresque décanté du Quatuor en si bémol majeur K. 458, dit « La Chasse », inscrit au catalogue mozartien plus d’un an après, le 9 novembre 1784 – notons que le musicien intervertit leur position chronologique lorsqu’il prépare l’édition, peut-être pour mieux souligner l’impression d’un cheminement vers une abstraction croissante –, les deux œuvres qui referment le cycle en proposent une synthèse ouverte. Achevé le 10 janvier 1785, le Quatuor en la majeur K. 464, qui coûta visiblement le plus d’efforts à Mozart et faisait l’admiration de Beethoven, se signale par la richesse de son travail thématique (Allegro initial) comme par la profonde sensibilité de son Andante qui confère à la forme « thème et variations » une dimension nouvelle, tandis que son Finale rayonne d’une joie sereine qui semble inextinguible. Quatre jours plus tard apparaît dans le catalogue tenu par le compositeur le Quatuor en ut majeur K. 465 demeuré célèbre par son introduction lente, exceptionnelle à l’époque pour ce type de partition, bourrelée de frottements harmoniques qui lui valurent son surnom, « Les Dissonances. » Contrairement à ce que ce sombre incipit pourrait laisser présager, il ne s’agit nullement d’une œuvre sombre, tout au contraire ; Mozart s’y livre à une éblouissante démonstration de savoir-faire technique et y réaffirme sans cesse sa liberté formelle, concluant le cycle sur une brillante note aux parfums all’ungherese comme une ultime révérence à celui dont il reconnaissait qu’il lui avait appris à écrire des quatuors et qui exprimera à Léopold sa sincère admiration pour le talent de son fils.

Si tous les quatuors renommés se sont un jour penchés sur les Quatuors dédiés à Haydn, force est cependant de constater que les interprétations sur instruments anciens ne sont pas nombreuses. J’ai personnellement grandi avec celle du Quatuor Mosaïques (Astrée, 1991-95) qui avait été saluée en son temps comme une révélation. La barre était donc haute et il est d’autant plus remarquable que le Quatuor Cambini-Paris, qui fêtera en 2017 ses dix ans d’existence et s’est surtout distingué, jusqu’ici, comme un excellent serviteur de la musique française du XIXe siècle, parvienne à la franchir avec autant d’apparente aisance. Conscients de la chance qui leur était offerte de pouvoir enregistrer l’intégralité du cycle, les quatre musiciens se sont visiblement beaucoup investis dans la préparation et la réalisation de ce projet ; leurs efforts et leur enthousiasme ont porté leurs fruits et ils nous offrent une lecture qui conjugue une propreté technique et une mise en place irréprochables, une indiscutable musicalité et une très appréciable densité sonore (on est heureusement loin de la raideur émaciée façon Chiaroscuro Quartet). Il y a beaucoup de passion dans l’approche des Cambini-Paris, mais elle est s’accompagne d’un rien de retenue finalement assez française qui la rend plus concentrée et par là-même plus éloquente ; Quatuor Cambini-Paris avril 2015 © Lina Shteynen oubliant de jouer la surenchère tant de légèreté que de pathos, les interprètes, unis par une complicité évidente, trouvent toujours le ton juste et un équilibre parfait entre fougue et intériorité, avec un sens de la construction qui leur évite de relâcher la tension et de s’égarer dans les détails au détriment de la ligne. J’ai été particulièrement sensible à la fluidité globale qui marque cette interprétation mise en valeur par une très belle prise de son, aérée et chaleureuse, ainsi qu’à la façon naturelle qu’elle a de laisser parler la musique tout en ne manquant jamais de rendre sensibles avec beaucoup d’intelligence les trouvailles d’écriture dont elle regorge, sans jamais céder à la tentation de les surligner.

Cette intégrale des Quatuors dédiés à Haydn de Mozart prend donc, à mon avis, la tête de la discographie « historiquement informée » de ce cycle et je la place au même niveau que les enregistrements consacrés à la musique pour clavier par Kristian Bezuidenhout, musicien avec lequel le Quatuor Cambini-Paris joue parfois, collaboration que l’on espère fortement voir se concrétiser au disque dans un futur pas trop lointain. J’ignore quels sont les projets du quatuor pour les mois et les années à venir, et si je souhaite ardemment le voir revenir au répertoire romantique français, la réussite de cette réalisation me fait rêver des Quatuors « Prussiens » et du « Hoffmeister » voire des « milanais » et des « viennois » que personne ne se soucie de jouer en dépit de leurs beautés ; en attendant, je passerai encore volontiers de longues heures en compagnie de leur Mozart généreux, sensible et fraternel.

Mozart Six quatuors dédiés à Haydn Quatuor Cambini-ParisWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Les quatuors dédiés à Joseph Haydn

Quatuor Cambini-Paris
Julien Chauvin & Karine Crocquenoy, violons
Pierre-Éric Nimylowycz, alto
Atsushi Sakaï, violoncelle

Wunder de Wunderkammern3 CD [durée : 68’05, 67’47 & 76’54] Ambroisie/Naïve AM 213. Wunder de Wunderkammern. Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Quatuor en ré mineur K. 421 (417b) : [I] Allegro moderato

2. Quatuor en la majeur K. 464 : [IV] Allegro non troppo

Le Finale du Quatuor K. 387 peut être écouté au début de ce billet.

Illustrations complémentaires :

Page de titre de la partie de premier violon de l’édition de Lewis Lavenu des Quatuors K. 387, 421, 458 de Wolfgang Amadeus Mozart (Londres, c.1797). Bibliothèque de l’Université de Yale, Hanover Royal Music Archive

La photographie du Quatuor Cambini-Paris lors d’un concert à la Frick Collection de New York est de Lina Shteyn pour le New York Times. Le site de la photographe est accessible en suivant ce lien.