Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Le chant du signe. Blackstar, David Bowie

J’ai passé une grande partie de l’après-midi du samedi 9 janvier 2016 en compagnie de Blackstar que, par un curieux mouvement de superstition respectueuse, je me suis d’emblée obstiné à désigner comme le nouveau et non le dernier disque de David Bowie. Lors de la deuxième écoute, j’ai commencé à noter les bribes de phrases que m’inspirait cette impressionnante réalisation, me disant que j’en ferai peut-être une chronique pour vous la présenter. L’annonce, au matin du 11 janvier, de la mort de cet artiste qui, quelles que soient nos affinités avec son univers, n’en aura pas moins profondément et, je crois, durablement marqué la culture et même, sur certains plans, la société occidentale depuis la fin des années 1960, m’a abasourdi et peiné ; le flot planétaire d’hommages mérités, parfois très émouvants, qui s’en est suivi m’a fait hésiter à y ajouter ma contribution, toute modeste soit-elle. Je m’y résous aujourd’hui comme une ultime révérence.

En 2013, le retour inattendu de Bowie, après un silence de dix ans, avec The next day avait pu laisser perplexe, tant cet album que l’on imaginait nostalgique, à l’image de l’élégiaque Where are we now ? qui lui avait servi d’avant-courrier, s’était révélé faire prioritairement le pari de l’énergie à défaut de celui d’une audace que tous ceux qui ont suivi la carrière du chanteur savent pouvoir attendre de lui ; en le réécoutant aujourd’hui, on se dit que cette composante essentielle était cependant bien là, dans la simple volonté d’affirmer être encore là, bien vivant (« not quite dying ») et de faire de la musique avec sa propre palette, sans doute pas aussi avant-gardiste qu’autrefois, mais personnelle, inimitable. Blackstar commence là où Heat, le superbe envoi sur lequel s’achevait The next day, nous avait laissés, dans une atmosphère à la fois inquiétante et habitée. Le long morceau éponyme qui ouvre l’album se déploie en une mélopée entêtante et sombre, propulsée par une pulsation haletante et implacable qui s’apaise et s’épanouit lorsqu’une trouée lumineuse se dessine sur les paroles « Something happened on the day he died » avant de revenir à l’ambiance de la première section, dont le caractère oppressant fait néanmoins place à quelque chose de plus apaisé ou de plus résigné. Immédiatement après ce séjour au désert dans une atmosphère raréfiée, c’est un maelström d’énergies urbaines qui déferle ; ‘Tis a pity she was a whore, malgré son titre démarqué de celui d’une tragédie de John Ford représentée vers 1630, n’en est pas moins une évocation goguenarde et quelquefois crue d’une passe avec une prostituée qui « jouait du poing comme un mec. » Nouveau revirement avec Lazarus mélange d’accents new-wave et jazz, d’une densité humaine proprement bouleversante, cheminement d’un homme au royaume d’une douleur muette qui se retourne une dernière fois sur les plaisirs matériels d’un passé glorieux avant l’envol libératoire; sans rien savoir de ce qui allait advenir, il ne fallait pas être grand clerc pour saisir la dimension de confession intime qui sous-tend cette chanson. A l’instar de ‘Tis a pity she was a whore, Sue (or in a season of crime) réutilise un matériau antérieur pour lui donner un nouveau visage, en gommant ici la théâtralité de la version première au profit d’une rage rentrée avivée par une électricité menaçante qui convient parfaitement à une histoire de crime passionnel sur le fil d’une jalousie tangentant dangereusement le royaume de la folie. Ces lueurs inquiétantes trouvent leur prolongement dans Girl loves me dont la rythmique martiale et la répétition de l’interjection « Where the fuck did Monday go ? » font une obsession glacée qui tourne en boucle sur elle-même comme un mauvais rêve dont on peine à s’échapper ; Dollar days finit pourtant par dissiper ces visions cauchemardesques avec son écriture foncièrement classique qui nourrit un lyrisme discret où passe la nostalgie de ces « English evergreens » qu’on n’est pas sûr de revoir, un sentiment qui se prolonge subtilement dans I can’t give everything, dont l’ambiguïté, non seulement du titre lui-même mais aussi dans ce qui ressemble à un aveu mâtiné d’ironie « seeing more and feeling less/saying no but meaning yes/this is all I ever meant/that’s the message that I sent », finit par se résoudre dans l’élan qui la porte sans cesse en avant. Ce n’est pas dans la tristesse que se referme Blackstar, mais sur une note pleine d’énergie et de liberté qu’éclaire un sourire devant la certitude du chemin accompli comme on le souhaitait, celui d’un album, celui d’une vie.

Disque complexe et fourmillant de trouvailles où se croisent des thématiques chères à Bowie, le sexe, les masques, l’occulte, la fascination pour les états exaltés de la conscience qui peuvent conduire ou au crime ou à une forme de mysticisme, mélangeant de façon jubilatoire le jazz, l’électro, le rock ou la pop en un tout qui ne cède jamais à la facilité du sur-place et se veut intensément de son époque tout en étant même parfois un peu en avance sur elle, Blackstar, que hante la voix du saxophone comme un double de celle du chanteur, juxtapose sans cesse le sacré et le profane, le trivial et l’élevé, le glaçant et le sensuel. Avec un art fascinant de l’ellipse, il offre à la fois un résumé de ce qui fut et ouvre la voie vers ce qui pourrait être, et il n’est donc sans doute pas fortuit que sa pochette ait évacué le visage au profit du seul signe, trace de la présence plus que présence elle-même. Il est le lieu où tout finit ; il est surtout l’étincelle qui permet que rien ne s’éteigne.

David Bowie BlackstarDavid Bowie, Blackstar. 1 CD ou 1 LP ISO records/Sony music

Illustrations musicales :

1. Blackstar
Écrit et composé par David Bowie. Vidéo réalisée par Johan Renck

2. Lazarus
Écrit et composé par David Bowie. Vidéo réalisée par Johan Renck

16 Comments

  1. Bonjour Jean Christophe, je ne connaissais pas trop la musique de David Bowie… et je sature un peu de voir défiler ses photos sur facebook. Mais j’écoute ton extrait musical, et j’aime beaucoup cette voix utilisée comme instrument de musique, pas pour une chanson.
    Presque hypnotisant.
    Merci, et belle journée à toi

    • Bonsoir Catherine,
      J’ai tenu, au rebours ce que j’ai également pu observer sur facebook, à recentrer mon propos sur la seule chose qui compte à mes yeux et qui était visiblement ce que David Bowie souhaitait que l’on retînt de lui, même s’il avait su façonner son image avec une redoutable efficacité : sa musique. Et il nous montre dans cet album que lui savait être le dernier à quel point il avait encore des ressources dans ce domaine.
      Merci de ton écoute et de ta lecture, et belle soirée.

  2. Agnès PERROT-GONCKEL

    14 janvier 2016 at 15:37

    Baroque , flamboyant , stellaire …
    Elégance ultime , dérision surhumaine …
    Votre hommage à David Bowie me bouleverse , Jean-Christophe : il me semble que maintenant , je sais … ( Nuit du 23 au 24 juillet 2012 , soirée du 16 août 2014 , où deux êtres aimés sont partis )
    Je reprends ceci , pour vous remercier , lui , et vous aussi :  » … the greatest gift anyone has ever given me  » ( commentaire lu à la suite de  » Lazarus  » )
    Agnès P-G

    • Je suis très touché par votre retour, Agnès, car il semble que mon texte ait trouvé en vous une toute autre résonance que celle d’une « simple » chronique de disque. Je suis intimement convaincu que la musique est un des arts les plus propres à nous porter au-delà de nous-mêmes vers une dimension essentielle de ce que nous sommes, là où se situent les émotions qui nous marquent à jamais, comme les adieux, dont je veux croire qu’ils ne sont que des au-revoir, que vous mentionnez avez beaucoup de pudeur. Si mes lignes vous ont conduite vers cette possibilité, alors elles sont, à mes yeux, pleinement justifiées.
      Un bien sincère merci à vous.

  3. Je savais que ca serait beau , c’est ainsi lorsqu’on laisse parler son coeur. Et tu n’en manques pas …
    Je n’ajouterai rien de plus tout est dit et bien dit. Ah si , je t’embrasse très fort…

    • J’ai tenté de ne pas être trop indigne d’un sujet aussi dense que multiple, chère Tiffen, et de le faire avec cœur et conviction, deux éléments sans lesquels je ne sais pas écrire.
      Je te remercie d’avoir accordé ton attention à cette chronique et t’embrasse bien fort.

  4. « Levez les yeux, je suis au paradis » (Lazarus). Ironie du sort ou « départ » programmé ? Etrange David Bowie. J’aimais cette étrangeté.
    La musique de Bowie, unique. Je venais il y a peu de réécouter un concert d’Iggy Pop sur Arte et je pensais évidemment à Bowie. Je venais tout juste d’acheter « Black Star » et le voilà parti. Je me demandais : « JC écrira-t-il sur Bowie ? » et je pensais que oui.
    J’avais échangé quelques mots avec lui lors d’un concert à Oslo et je me souviens que ce qui m’était venu immédiatement à l’esprit, avant de penser musique, était : « Wow, il a des airs de Gérard Philipe ! » Où suis-je allée chercher ça moi ? 😀 Je dois dire que j’étais bigrement impressionnée ! 😉
    J’ai revu « Furyo » l’autre soir sur Arte. Et je fredonne « Heroes » en répétant Couperin ! La musique est universelle n’est-ce pas ? 🙂 Et David Bowie était avant tout un musicien. Merci JC de t’être attaché à sa musique. Ton billet est très beau. Ton hommage ne peut qu’émouvoir profondément.
    Avec toute ma sincère affection je t’embrasse JC et te dis à bientôt.

    • J’ai été muet sur Boulez – on me l’a reproché –, mais je m’en serais voulu de ne pas parler de Bowie – on s’en est moqué –, Ghislaine; de mon côté, je me demandais juste comment ne pas accumuler des choses plus tartes les unes que les autres et se montrer donc complètement indigne du sujet. Alors, je m’en suis volontairement tenu à l’album, sur lequel je comptais de toutes façons écrire, en insufflant juste quelques touches plus personnelles. En me penchant à nouveau sur la carrière de ce musicien d’exception, j’ai été particulièrement frappé par son intelligence, par sa capacité à sentir l’air du temps, à l’épouser avant les autres et à passer à autre chose quand ils y étaient encore, par sa volonté aussi, qui l’a sans doute sauvé de pas mal de choses, de la facilité du suivisme au naufrage dans les drogues.
      Alors, bien sûr, je n’aime pas tout Bowie (Let’s dance, non merci), mais je suis convaincu qu’une large partie de ce qu’il a pu écrire restera, comme Mozart, Beethoven ou Brahms. Blackstar est un album mieux que prémédité, c’est un disque longuement médité où chaque élément est à sa place et fait sens; c’est paradoxalement une des ses réalisations les plus libres et une de celles où l’improvisation semble avoir le moins de place.
      Tu as bien de la chance de l’avoir croisé, même brièvement; pour ma part, je vais attendre maintenant patiemment que sa maison de disques réédite ses albums en vinyle pour les avoir près de moi sous cette forme et revenir m’y nourrir. Il y a tant à y entendre, tant à y apprendre encore.
      Je t’embrasse bien affectueusement et te remercie pour ton commentaire très personnel.
      A très bientôt.

    • Francine DUCROT

      7 février 2016 at 21:53

      Je ne vous connais ni les uns ni les autres, mais je viens me mêler à cet échange d’hommages, pour dire aussi à Jean-Christophe, que son post est très beau. Et à Ghislaine que je trouve aussi que David Bowie et Gérard Philipe se ressemblent beaucoup, le même sourire étincelant et carnassier, la même forme de visage, oreilles, mâchoire… c’est très étrange… et puis la même élégance, le même charme – et les deux ont enregistré leur voix sur Pierre et le loup. Ce qui les différencie, c’est (sex and) drugs and rock’n’roll 🙂

      • Vous êtes la bienvenue, Francine, et, comme vous, je trouve pertinent le rapprochement opéré par Ghislaine auquel j’avoue que je n’aurais pas spontanément pensé.
        Je suis ravi que ces lignes ne vous aient pas paru trop indignes de leur sujet; c’était une véritable gageure pour moi d’écrire sur David Bowie.
        Merci pour votre mot.

  5. mireille batut d'haussy

    16 janvier 2016 at 18:57

    Impossible d’être insensible aux accents très personnels qui marquent votre entrée.
    D. aimait furieusement les mots. Il est étrange qu’on n’ait pas marqué à quel point le choix de -Bow-devait peu à la culture qu’on a mise en avant ; mais il avait l’habitude de. C’est comme -sham- de shaman, -seer- et une multitude de. Sa passion pour l’histoire des religions, les rituels survivants ou renaissants, tel le chamanisme des Salish autour de Vancouver au début des années 60 et puis… partout, la musique inductrice de transe, et.
    Pour une fois, je ne dirai pas « qu’importe ». Son sens de la « distance », de ce que l’on a pris à tord pour de l’auto-dérision, était une forme de questionnement, plus fervent encore, et de soi et de l’autre…
    Mais, comme j’efface à mesure tout ce que j’écris… je vous dirai que j’avais envie de,
    -rien-seulement exprimer ma profonde gratitude pour ce texte donné, une sorte de temps en forme d’étoile qui contient toutes les couleurs. M.

    • Je vais vous faire une confidence, Mireille : en partant pour mon travail quelques heures après avoir publié ce texte, j’ai subitement réalisé que la rue dans laquelle je marchais appartenait dorénavant à un monde dans lequel Bowie ne créerait plus rien de nouveau; cette évidence du point final m’a arrêté un instant, le temps d’absorber le choc.
      Je pense que nous n’avons pas fini de découvrir ce musicien qui parvenait à demeurer totalement cohérent tout en se réinventant sans cesse; l’héritage qu’il laisse est une sève puissante, brûlante, indomptée, mais je suis certain qu’il se trouvera quelques artistes pour oser s’en nourrir.
      Bowie n’a pas fini d’être éternel.
      Merci pour votre commentaire.

  6. Gaulard Bénédicte

    19 janvier 2016 at 21:32

    Cher Jean-Christophe…oui, c’est effectivement très loin du Bowie à paillettes de mon fameux Let’s dance ! J’ai vraiment apprécié votre texte, les pistes, les références pour comprendre musique, paroles et mise en scène, mais aussi les raisons de cette hommage unanime et planétaire. Un artiste complet, caméléon, complexe, voire surréaliste, et certaines scènes des clips me font penser à Dali et à Magritte. Cependant, Lazareus m’angoisse, tant dans la musique que la mise en scène…car ce n’est pas mon univers. Je vais regarder de nouveau d’ici quelques jours, il y aura peut-être une évolution dans ma réaction. Merci, cher Jean-Christophe, pour ce texte fort et …sans paillettes !

    • Chère Bénédicte,
      Je vous avoue que je n’aime pas beaucoup Let’s dance, même s’il fut pour Bowie l’album de la consécration publique. Ce qui me frappe le plus, à mesure que je me repenche sur le parcours de ce musicien, est son intelligence, fondée sur autant d’intuition que de perspicacité : il avait tout de même une sacrée capacité non seulement à sentir son époque mais surtout à en anticiper les évolutions. Blackstar en offre un parfait exemple : c’est tout sauf le disque d’un suiveur et on a appris récemment qu’il y aurait encore des surprises qui nous démontreront sans doute une nouvelle fois son flair.
      Je suis heureux que ces quelques lignes vous aient permis d’appréhender plus précisément cet univers kaléidoscopique et je vous remercie pour votre mot.

  7. J’ai attendu aussi que s’estompe la déferlante des émotions suscitées par le départ de cet homme voué à l’éternelle jeunesse.
    Je t’ai lu, Jean-X, il y a une dizaine de jours. Et je n’ai toujours rien dit ; qu’ajouter à ton hommage qui dit en notes si personnelles fait craindre qu’un commentaire ne paraisse intrusif ?
    Alors j’ai attendu, je suis revenu et, relisant tes phrases au rythme si peu habituel chez toi, presque syncopé et haletant, j’ai soudain réalisé que pour moi David B. a été l’homme des interlignes.
    Je l’ai aimé et des-aimé pour le re-aimer, mais il me l’a bien rendu l’éternel fuyard, l’éternel revenant, sachant se faire oublier dès que ses métamorphoses semblaient trop coller au temps, pour revenir, imprévu et imprévisible.
    Finalement, même dans ses silences il vibrait encore. Et même maintenant. Et encore…

    • Je l’avoue sans rougir, cher Henri-Pierre, la disparition de Bowie m’a secoué et il est probable que mon texte conserve quelques traces de ce remuement intérieur. Un mois après – déjà ! –, alors que l’agitation des médias et autres réseaux est depuis longtemps retombée, l’émotion est encore vive dans mon esprit et je reviens volontiers, en dépit de la nostalgie, flâner sur ces terres.
      Une des choses qui m’impressionne le plus durablement est l’intelligence de cet homme, sa capacité non seulement à sentir mais à analyser les choses à une rapidité fulgurante; on est loin de l’image un peu réductrice du caméléon qui a été abondamment employée depuis sa mort — il était bien plus que ça.
      Je te remercie pour ton commentaire.

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