Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Missa humana. La Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach par John Eliot Gardiner

Suiveur de Rembrandt Le Christ au bâton

Suiveur de Rembrandt (Arent de Gelder, 1645 – 1727 ?),
Le Christ au bâton, après 1660
Huile sur toile, 95,3 x 82,6 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

La Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach fait partie des œuvres dont la surabondance de la discographie peut désorienter le mélomane ; l’année 2015 n’a pas arrangé la situation en y ajoutant encore, durant son seul second semestre, trois versions dirigées respectivement par Hans-Christoph Rademann (Carus, luxueusement éditée), Lars-Ulrik Mortensen (CPO, avec chœur de solistes) et John Eliot Gardiner. Le chef britannique est un récidiviste, puisqu’il a déjà gravé l’œuvre en 1985 pour Archiv dans une optique assez différente, comme nous le verrons, de celle qu’il défend aujourd’hui.

L’histoire de cette partition monumentale – on chercherait en vain, avant elle, des exemples d’une messe de presque deux heures – est aujourd’hui suffisamment bien connue, en dépit des zones d’ombre que comporte toujours sa genèse et des questions qui se posent quant à sa destination, pour ne la résumer qu’à grands traits. JS Bach Messe en si mineur Manuscrit DresdeLa Messe en si mineur s’est constituée en plusieurs strates dont la plus ancienne est le Sanctus, écrit pour la Noël 1724, qui précède de neuf ans le Kyrie et le Gloria composés expressément pour la très catholique cour de Dresde en suivant le modèle d’une messe luthérienne, dont Bach laisse quatre autres exemples (BWV 233-236), tout en lui conférant une ampleur inhabituelle, la mise en musique de ces deux seules sections dépassant à elle seule celle de tout l’ordinaire chez les autres compositeurs. Lassé des rebuffades qu’il essuyait dans une Leipzig qui ne l’avait choisi que parce qu’il lui avait été impossible d’attirer à elle Telemann, Graupner et quelques autres musiciens de moindre renom, sans doute le Cantor de Saint-Thomas, dix ans après sa prise de poste, eut-il la tentation d’aller chercher meilleure fortune sur les bords de l’Elbe, alors capitale artistique disposant d’un fabuleux vivier musical et notamment d’un orchestre célébré où se côtoyaient, entre autres, Pisendel, Veracini, Quantz ou Weiss, ou, au moins, une plus juste reconnaissance de ses talents. N’écrivait-il pas, dans le placet accompagnant l’envoi de la partition de la Missa au prince-électeur de Saxe, Frédéric Auguste II, le 27 juillet 1733 : « J’offre avec la plus profonde dévotion à Votre Royale Majesté le présent exemple de la science que j’ai pu acquérir dans la musique (…) Depuis quelques années, j’ai eu et j’ai encore la direction de la musique dans les deux principales églises de Leipzig, situation dans laquelle j’ai subi divers affronts immérités et, en outre, la diminution des accidentia attachés à ces fonctions, chose qui cesserait si Votre Majesté me faisait la grâce de me conférer le titre de membre de la chapelle de Sa cour et ordonnait qu’un décret fut publié à cet effet par les hautes autorités compétentes. (…) » ? L’appel du pied était évident, presque pressant, mais Bach dut attendre le 19 novembre 1736 pour que soit publié un décret le nommant « Compositeur à la Chapelle de la Cour Royale » ; le rendez-vous avec Dresde avait bel et bien été irrémédiablement manqué. Il ne reprit sans doute pas le travail sur la Messe avant le début de l’année 1746 pour le mener à bonne fin en 1748 ou 1749, peut-être dans l’optique d’une exécution à Dresde, Leipzig ou même Vienne, où la Société de sainte Cécile faisait interpréter chaque année, le jour de la fête de sa sainte patronne, des œuvres en la cathédrale Saint-Étienne ; il paraît en tout cas difficilement concevable, comme on l’a parfois avancé, que la colossale somme de travail exigée pour compléter et unifier cette partition ait été déployée en vue de ne donner le jour qu’à une œuvre « de papier », aussi achevée soit-elle. Il n’en demeure pas moins qu’elle revêt, à l’instar de ce que Bach a composé à la fin des années 1730 et tout au long de la décennie suivante – le second livre du Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg, L’Art de la Fugue, entre autres – un caractère récapitulatif et testamentaire. Le Cantor, en n’hésitant pas à aller puiser dans ses anciennes productions, entre autres les cantates (le chœur d’entrée de Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen BWV 12 devient ainsi le Crucifixus), y offre, en effet, un panorama étonnamment complet de ses ressources créatrices, du sévère stile antico inspiré de la Renaissance (Kyrie II, Credo) à des parties clairement inspirées par l’opéra italien dont Dresde était toquée, comme les duos du Christe ou du Domine Deus que leur limpidité d’écriture désigne comme d’esthétique « galante », JS Bach Messe en si mineur Kyrie I Manuscrit Berlinainsi que nombre d’exemples d’écriture concertante, pour la flûte (Domine Deus), le violon (Laudamus te), le basson ou le cor (Quoniam tu solus sanctus), mais en unifiant un ensemble qui aurait pu souffrir de la disparité de ses sources d’inspiration comme de celle de sa chronologie grâce à un sens de la construction époustouflant qui relie les mouvements entre eux au travers d’échanges de motifs comme, par exemple, entre le Gratias agimus tibi et le Dona nobis pacem, et place, ainsi que l’a très justement observé Gilles Cantagrel, la figure du Christ au centre du propos. Œuvre à la fois kaléidoscopique et totalement cohérente, oscillant perpétuellement entre l’intériorité douloureuse de si mineur et la jubilation éclatante de ré majeur, les deux tonalités principales qui la traversent, la Messe en si mineur représente l’achèvement bouleversant d’une vie créatrice presque totalement mise au service de l’illustration du Verbe.

Comme son confrère Philippe Herreweghe qui a gravé, en 2011 pour son label Phi, une troisième version de l’œuvre, sans doute la plus aboutie dans l’esthétique propre à ce chef, John Eliot Gardiner a donc éprouvé le besoin de fixer une nouvelle et probablement dernière fois l’état de sa réflexion sur la Messe en si mineur, après avoir enregistré, ce qui est loin d’être insignifiant, l’intégralité des cantates sacrées de Bach lors des concerts de son fameux Pilgrimage. Un des choix qui distingue radicalement cette nouvelle lecture de l’écrasante majorité des autres est le fait qu’elle ne recoure pas à une brochette de chanteurs renommés mais à des membres du chœur pour assurer les parties solistes, une option historiquement plausible que Gardiner avait déjà suivie en 1985. Sans doute y perd-on en lustre, mais on y gagne un appréciable sentiment de cohérence d’ensemble et il serait, en outre, injuste de dire que les voix retenues ici déméritent ; à l’exception des deux basses que l’on ne sent pas complètement à l’aise lorsque l’écriture sollicite trop fortement leur virtuosité, elles sont, au contraire, globalement de très bon niveau, voire excellentes en qui concerne la soprano Hannah Morrison et le ténor Peter Davoren, dont chaque intervention révèle une réelle maîtrise, et surtout d’une implication sans faille. Monteverdi Choir English Baroque Solosts John Eliot Gardiner mars 2015Cet engagement est également évident tant au niveau du superlatif Monteverdi Choir, dont on retrouve les habituelles qualités de discipline, de précision dans les attaques et de transparence dans le rendu de la polyphonie, que des English Baroque Soloists, à l’intonation impeccable et à l’articulation ferme, débordants de vitalité et de couleurs, et dont le sens de la relance et la complicité laissent admiratifs. À la tête de forces de cette envergure, John Eliot Gardiner livre de la Messe en si mineur une interprétation extrêmement pensée du point de vue de la rhétorique, avec des accents marqués sans être assénés, des rythmes soulignés sans brutalité, et une véritable ampleur dénuée de lourdeur qui fait paraître certains de ses concurrents bien pâles (Rademann), empesés (Hengelbrock), raides (Harnoncourt II), esthétisants (Savall) ou superficiels (Koopman), tous réécoutés, entre autres, à l’occasion de l’écriture de cette chronique. Il se dégage de la lecture du chef britannique une urgence qui bannit la gesticulation au profit de la ferveur mais surtout une humanité qui m’a profondément ému, deux éléments que l’on ne sentait pas avec autant de force dans la gravure de 1985 qui pêchait quelquefois par des excès démonstratifs et un léger manque d’humilité ; si sa Messe était peut-être, pour Bach, une manière de résumé d’une existence de musicien d’église, la vision qu’en livre Gardiner est pour lui, de façon palpable, l’aboutissement d’un long chemin effectué, parfois dans des conditions matérielles et avec un accueil critique difficiles, en compagnie des œuvres du Cantor, et cette rencontre offre à ce disque un indiscutable supplément de densité.

Sans parler d’une hypothétique version de référence qui, de toutes façons, n’existe pas, cet enregistrement réussi et stimulant s’impose au rang de ceux qui comptent, aux côtés des propositions, entre autres, de Frans Brüggen (I), de René Jacobs ou de Philippe Herreweghe (III), et nul amateur de la musique de Bach ne saurait faire l’économie de l’écouter et de le méditer. Souhaitons que John Eliot Gardiner, qui revisitera cette année certaines pages célèbres de Mozart (Requiem, Messe en ut mineur), ait la possibilité, s’il le désire, de nous offrir de la Passion selon saint Matthieu et de l’Oratorio de Noël, les seules œuvres du Cantor qu’il n’a pas encore réenregistrées, une approche mûrie par trente années d’expérience.

JS Bach Messe en si mineur John Eliot Gardiner SDGJohann Sebastian Bach (1685-1750), Messe en si mineur, BWV 232

Hannah Morrison, soprano
Esther Brazil, mezzo-soprano
Meg Bragle & Kate Symonds-Joy, altos
Peter Davoren & Nick Pritchard, ténors
Alex Ashworth & David Shipley, basses
Monteverdi Choir
English Baroque Soloists
John Eliot Gardiner, direction

Wunder de Wunderkammern2 CD [durée : 51’12 et 54’35] Soli Deo Gloria/Monteverdi Productions Ltd SDG 722. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Kyrie eleison (II)

2. Duetto : Domine Deus
Hannah Morrison, soprano, Peter Davoren, ténor

3. Crucifixus

4. Sanctus

Illustrations complémentaires :

Page de titre de la Missa de 1733. Dresde, Sächsische Landesbibliothek – Staats- und Universitätsbibliothek, Mus.2405-D-21

Début du Kyrie (I) de la version finale de la Messe en si mineur, Berlin, Staastbibliothek, Preussicher Kulturbesitz, Mus. ms. Bach 180

L’auteur de la photographie des sessions d’enregistrement de la Messe en si mineur à Saint-Luc de Londres en mars 2015 n’est pas mentionné.

24 Comments

  1. Au sortir de l’office, je retiens le Domine Deus
    Pour ma part c’est l’extrait qui synthétise le mieux le ressenti devant le tableau de Rembrandt le Christ au bâton – lequel semble double dans sa représentation, l’une et l’autre, ni l’un ni l’autre.

    • Ce n’est pas tout à fait un Rembrandt, bien chère Marie, et je l’ai surtout choisi pour son côté humain presque palpable qui « cadre » bien, je crois, avec ce qui se dégage de cette lecture de la Messe en si mineur.
      Merci pour ton mot et beau dimanche à toi 🙂

  2. Bonjour cher Jean-Christophe
    Je suis restée « invisible » depuis mon retour de la nuit passée chez mes amis, pour « goûter » en toute tranquillité à ta chronique .
    Le tableau magnifique est comme toujours lié à l’écrit ..
    Les 4 extraits sont absolument merveilleux, fermer les yeux et se laisser envahir par l’émotion, un moment hors du temps comme je les aime.
    Merci pour cette chronique passionnante que je prends pour ma part comme un cadeau .
    Je te souhaite mon cher Jean-Christophe un après-midi aussi beau que possible 🙂
    Je t’embrasse très fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Une messe qui réchauffe le cœur en ce dimanche d’hiver au froid piquant dont nous avions fini par perdre l’habitude; voici une image qui me convient parfaitement et je suis heureux d’avoir pu l’offrir aux lecteurs et donc à toi. Mine de rien, je réfléchis à cette chronique depuis la mi-novembre, tu vois que le temps de gestation aura été long, comme souvent chez moi.
      Je te remercie pour ta réaction pleine d’enthousiasme et t’embrasse bien fort en te souhaitant une bonne soirée.

  3. Encore une fois cet article d’une grande richesse dont je me suis délecté, glanant de précieuses informations sur Bach et la messe en si mineur. illumine mon après midi d’hiver du plaisir d’écouter cette oeuvre sous la lumière intense d’un ciel languedocien cristallin, dans une autre version bien sûr, car je n’ai pas (encore) celle de Gardiner.

    Merci de tout coeur pour cette délicate perle esthétique.

    Cordialement

    • Je suis ravi, Francis Étienne, que cette chronique vous ait fait passer un bon moment sous un si beau ciel – celui de Touraine était très bleu ce matin aussi – et que vous ayez pu en apprendre également un peu plus à propos de cette œuvre fascinante qu’est la Messe en si mineur. Il y a un certain nombre de très belles lectures de cette partition, mais il me semble que celle de Gardiner fait entendre une voix singulière que je trouve passionnante; sans doute le constaterez-vous si vous avez la possibilité de l’écouter en entier.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne soirée.
      Bien cordialement.

  4. je crois que je vais pratiquer l’écoute en boucle sur les extraits de Wunderkammern et après reprendre ma version Herreweghe, puis Gardiner sur Qobuz ou Spotify, j’aime beaucoup l’écoute sur ordi … Et revenir aussi au livre de Gilles Cantagrel, Le moulin et la rivière, tous si chers. Merci infiniment, JC, pour ce blog qui s’adresse à chacun de nous …

    • Je ne suis pas du tout adepte de l’écoute dématérialisée de la musique (j’aime les disques autant que les livres), Gilda, mais je vous avoue que le site où j’ai un compte (Deezer) m’a été bien utile pour procéder à l’écoute de quelques-unes de la grosse quinzaine de versions passées en revue dans le cadre du travail préparatoire à l’écriture de ce texte.
      Le moulin et la rivière est un ouvrage absolument remarquable et j’y reviens souvent, en parallèle à celui de John Eliot Gardiner (Musique au château du ciel) qui me semble idéal pour aborder l’univers de Bach.
      Je vous remercie pour votre retour sur cette chronique, très apprécié, et vous souhaite une bonne soirée.

  5. Catherine Jauffret

    17 janvier 2016 at 14:46

    Je me suis permise de partager cette page de votre blog , merci à vous qui enrichissez notre journée dominicale .

    • Vous avez bien fait, Catherine, et je vous en remercie : mes chroniques sont également faites pour que s’en empare qui le souhaite.
      Je vous remercie de l’attention que vous avez bien voulu accorder à celle-ci et vous souhaite une bonne fin de dimanche.

  6. Sophie d'Hérouville

    17 janvier 2016 at 20:03

    mais il y a déjà eu un enregistrement de l’ Oratorio de Noel par Gardiner chez Archiv (fin années 80) !!!

    • C’est bien ce que j’écris : la Passion selon saint Matthieu et l’Oratorio de Noël sont les deux seules œuvres que Gardiner n’a pas enregistrées. J’ai d’ailleurs cette version sur mes étagères.

  7. Je me demande encore aujourd’hui pourquoi j’aime tant cette messe ? Je n’ai jamais eu le bonheur de la chanter, même pas un tout petit bout et je le regrette.
    J’aime vraiment beaucoup ce que j’écoute …
    Le Crucifixus me fait verser des larmes … oui, j’ose laisser mes émotions s’exprimer.
    Merci pour la découverte de cette version.
    Je suis fidèle à ton site même si je ne sais pas toujours trouver les mots … Tu m’apprends beaucoup, merci infiniment.
    Mes bises amicales
    Annick

    • Bonjour Annick,
      Il faut toujours laisser les émotions s’exprimer et je ne suis pas surpris qu’une page aussi émouvante que le Crucifixus puise faire verser des larmes tant elle va loin dans l’expression des sentiments au moyen d’une écriture très savamment pensée.
      J’aime infiniment moi aussi la Messe en si mineur qui, à mon avis, fait partie des très grands chefs-d’œuvre de la civilisation occidentale, au même titre que d’autres réalisations en architecture, beaux-arts ou littérature; n’aurait-il écrit que ça, Bach aurait mérité qu’on se souvienne de lui.
      Je te remercie pour ton passage ici et pour ton commentaire, qui me fait bien plaisir.
      Je t’embrasse et t’adresse mes amitiés.

  8. Une splendeur. Merci Jean-Christophe.

  9. mireille batut d'haussy

    23 janvier 2016 at 20:01

    Cette version parfois si intériorisée de Gardiner m’a, à certains moments, bouleversée.
    Les directeurs que vous citez (en leur accolant des qualificatifs auxquels je souscris facilement) se situent « ailleurs », dirais-je pour aller vite. Toutefois, je ne partage pas votre prédilection pour cet enregistrement récent, tant il me semble difficile de me passer des qualités vocales et instrumentales associées aux versions Herreweghe (que vous évoquez avec celle de Brüggen et de Jacob comme se détachant de toute évidence d’une grande abondance de propositions). Les interprètes exceptionnels dont les qualités artistiques et humaines ont servi la grandeur de cette musique autant que cette musique a contribué à les grandir… sont nombreux ; beaucoup plus que les directeurs, il est vrai.
    Mais cette Messe sans eux me fait éprouver un manque poignant… Quoi de plus troublant qu’un être hors du commun au service d’une « chose » dont il sait qu’elle le dépasse infiniment, mais dont il ignore et n’aspire pas à savoir ce qui va en résulter ?
    Ressenti inéluctable et invincible, et si l’on croît y déceler de l’ « élitisme », c’est qu’il y a malentendu, mais à tout prendre, j’assume plutôt que de.
    Au demeurant, votre article aura eu le grand mérite de me pousser à réécouter des heures d’incomparable musique, et la démarche de Gardiner de raviver de vieilles « souffrances culturelles » … et cultuelles.
    Favoriser la réception de ce qui peut le mieux me déstabiliser, c’est une vocation ; d’où l’expression, ici, d’une réelle bien qu’inconfortable… gratitude. M.

    • On pourrait presque dire qu’il y a autant de Messe en si qu’il y a de chefs, Mireille, LA Messe en si demeurant à jamais l’absente de tout bouquet. Je continue à prendre beaucoup de plaisir en écoutant la troisième mouture proposée par Philippe Herreweghe (la première est plus spontanée mais avec des problèmes de mise en place, la seconde est parfaite techniquement mais terriblement narcissique) qui me semble posséder un caractère testamentaire entrant naturellement en écho avec le caractère même de la partition, mais il y a chez Gardiner une dimension plus humaine, plus proche, que je trouve infiniment touchante; il s’agit de la vision pérégrine de qui a donné toutes les cantates en concert et s’est confronté, durant cette expérience, avec tous les infimes fragments — car nous n’avons plus guère que des bribes — que l’homme Bach a laissés derrière lui. Il me semble, en ce sens, qu’il s’agit d’une des lectures les moins « romantiques » qui se puissent entendre aujourd’hui, une de celles, rares, où le souci d’exactitude a remplacé le fantasme sans briser pour autant l’élan de l’imagination, ce que je trouve très fort.
      Je suis, en tout cas, heureux que cette chronique vous ait permis de vous confronter durant de longues heures à ce chef-d’œuvre et vous suis très reconnaissant pour le retour stimulant que vous avez bien voulu m’offrir à son sujet.

  10. Cette Messe en si, JC, qui me fait frémir à chaque fois que je l’entends, me touche au plus profond de moi-même et le Dona nobis pacem fait immanquablement monter et couler mes larmes. Elle remplit parfaitement son office : durant l’intégralité de son écoute, elle écarte mes doutes et je me sens alors « croyante ». Bref, elle me transporte. Le grand Bach me touche au coeur et me communique sa foi.
    Tu penses bien que je l’attendais, cette version de Gardiner, non sans une pensée pour toi (eh oui, Gardiner, forcément ! 😉 ) Nous connaissons toi et moi sensiblement les mêmes enregistrements de cette messe. Te rappelles-tu la version de Minkowski que nous avions découverte en même temps et que je trouvais un peu trop « galopante » à mon goût – mais ceci est juste un point de vue très personnel dû, cela va de soi, à ma propre sensibilité – ?
    Celle dont tu donnes à entendre ici de très touchants extraits et que tes mots – choisis comme toujours avec soin – et ton enthousiasme honorent est une merveille de justesse. Je n’avais pas entendu une telle Messe en si mineur de Bach depuis longtemps ! J’en demeure bouleversée. Mais ceci n’en est-il pas la finalité ?
    Comme toi, j’espère de tout coeur un Oratorio de Noël réenregistré. Pour ce qui est de la Passion… Tu connais ma difficulté à approcher les Passions, c’est à la fois étrange et ridicule mais surtout irraisonné.
    C’est encore une fois un très beau billet qui m’a passionnée ; sois-en remercié JC. J’hésite toujours un peu à laisser ici quelques mots (bien modestes au regard de ce que toi, tu partages) parce que je sais l’attention que tu portes à la réponse que tu vas apporter scrupuleusement à chacun et que je crains que ceci n’empiète sur tes recherches et ton travail de rédaction. Sois assuré que je m’en veux beaucoup si cela est le cas.
    Avec ma sincère affection, je t’embrasse. A bientôt JC pour une nouvelle pause en cet espace.

    • Je commence ma réponse par la fin, Ghislaine : il me faut effectivement du temps pour donner suite aux commentaires déposés sur le blog, et si j’ai bien conscience que cette lenteur me dessert et peut désarçonner les lecteurs car, pour pimenter les choses, je ne réponds pas dans l’ordre chronologique mais en fonction de l’énergie requise pour ce faire (et les trois semaines qui viennent de s’écouler ne l’ont guère ménagée), je la préfère à la désinvolture qui est une chose qui me hérisse à un point que tu n’imagines pas. Agir de la sorte requiert nécessairement de gager des moments qui pourraient être consacrés à l’écriture ou à la recherche, mais que serait un blog sans cette interaction avec ceux qui lui font l’honneur de le lire ?
      Tu connais mon penchant pour Gardiner, le chef avec lequel j’ai grandi, ce qui ne m’empêche pas de porter un regard critique sur ses propositions — sa seconde Passion selon saint Jean est ainsi loupée, à mon avis; je crois sincèrement que cette nouvelle mouture de la Messe en si restera parmi ses meilleurs disques tant elle s’impose, du moins à mes oreilles, avec un sentiment d’évidence; non seulement l’émotion est au rendez-vous, mais j’entends ici une grande intelligence du texte musical et une compréhension très fine de ses enjeux. On est très loin de ceux qui proposent un esthétisme, une brutalité, une solennité ou un angélisme univoques, et il me semble que l’œuvre ne s’en porte que mieux. Je me souviens, bien entendu, de nos échanges autour de la lecture de Minkowski, que je n’ai pas mentionnée ici parce qu’elle fait appel à un chœur de solistes, et je crois bien que tu avais raison de lui reprocher sa fébrilité — il s’agit probablement d’une réalisation qui ne vieillira pas très bien. Je serais curieux d’écouter un jour la version récente dirigée par Lars-Ulrik Mortensen (CPO) que je tenterai sans doute d’acquérir quand son prix aura baissé.
      Je te remercie pour ton commentaire détaillé et sensible et te prie de m’excuser pour le retard avec lequel j’y réponds.
      Espérant que tout va pour le mieux de ton côté, je t’embrasse bien affectueusement et te dis à bientôt.

  11. Milena Hernandez

    30 janvier 2016 at 18:13

    Le temps de FB n’est pas celui de l’étude (au sens large) et de la réflexion. Grâce à votre blog, cher ami, je peux vous remercier des nombreuses heures que je viens de passer depuis 15 jours à écouter cette messe en si que, n’étant pas musicologue, j’ai toujours aimée quelle que soit son interprétation! Votre chronique m’a donc donné l’idée d’approfondir (avec mes modestes oreilles) mon écoute et je partage votre enthousiasme pour cette approche de Gardiner (celle que j’ai entendue est un peu différente du disque, je suppose, j’ai écouté le podcast de la Philharmonie en avril 2015). La version de Jordi Savall que j’ai entendue est celle interprétée à Fontfroide en 2011, et je ne sais pas si elle correspond au disque :même si certains airs ou chanteurs m’ont un peu déçue, j’ai beaucoup apprécié l’ensemble de l’oeuvre, je l’ai trouvée « habitée ». La prononciation du texte latin, par exemple, avait une force, enfin, quelque chose de « religieux », ou d' »intérieur » je ne sais comment le qualifier, moins « léger » que dans d’autres interprétations. J’ai entendu d’autres versions, de concert ou en disques mis intégralement sur You tube, j’ai vraiment passé de bons moments. J’ai lu aussi ce qu’en dit John Elliott Gardiner dans Musique au Château du ciel, comprenant à ce moment-là ce que vous vouliez dire en parlant des « zones d’ombre ». Il y a encore beaucoup, en effet, de conjectures à propos de cette composition. Je me suis demandé aussi pourquoi cette oeuvre, qui exalte une autre religion que celle de JSB, était considérée comme testamentaire. J’ai lu en effet, dans « Bach en son temps », que le Cantor possédait 20 livres de Luther, ce qui est beaucoup pour l’époque, il était donc un luthérien convaincu. Vous voyez où m’a amené votre chronique d’il y a 15 jours ! Et j’écris probablement ces lignes pendant que vous rédigez celle de demain! Je vous souhaite donc un bon weekend musical et foisonnant mais tout de même reposant. Amitiés, Milena.

    • Vous comprenez pourquoi, chère Milena, je fais porter mes effort sur le blog et non sur les réseaux sociaux — je suis un homme du temps long. Votre commentaire me réjouit car il décrit l’effet que je souhaiterais qu’aient souvent mes chroniques, un point de départ plutôt que final, une incitation à aller plus loin pour se faire son idée par soi-même en écoutant ses perceptions et en relativisant le reste, y compris ce que j’écris.
      La version discographique de la Messe en si par Gardiner ne diffère qu’assez peu de ce que vous avez entendu au concert; celle de Savall me pose problème, comme à chaque fois que ce musicien (que j’admire beaucoup par ailleurs) aborde l’œuvre de Bach : c’est toujours très beau et très soigné, mais ça ne résiste jamais bien longtemps à la volonté de produire du beau son quitte à ce que ça s’enferme un peu dans une vision esthétisante. L’approche de Savall est toujours intériorisée (cf. ses Vêpres de Monteverdi, un sacré disque), mais je crois qu’elle manque un peu de dramatisme, ce que Gardiner, mais aussi Harnoncourt ou Brüggen, ont su trouver.
      Bach était un luthérien fervent, on ne peut avoir aucun doute là-dessus; je crois simplement qu’il faut garder présent à l’esprit que sa foi pouvait dépasser les strictes limites de sa confession dès lors qu’il s’agissait de chanter Dieu (j’hésite à employer le mot d’universalisme, qui me semble très décalé s’agissant du XVIIIe siècle), et il faut aussi considérer que nous ignorons tout du commanditaire, dont on ne peut pas exclure qu’il fût catholique. Je crois que le caractère testamentaire de cette partition ne fait, en revanche, guère de doute : on a vraiment le sentiment que Bach procède à un vaste tour d’horizon de tout ce qu’il a su faire. Il reste décidément encore bien des mystères autour de cette Messe !
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre long commentaire, très instructif et très apprécié.
      Je vous souhaite une très belle semaine et vous adresse de bien amicales pensées.

  12. david rodriguez

    1 mai 2016 at 16:46

    Bonjour et merci pour cette chronique
    En ce qui concerne St Mathieu, j’étais à Bruxelles pour le concert inoubliable pour son intensité et pour le contexte dans lequel il a été donné (le lendemain des attentats).
    J’ai posé la question d’un éventuel nouvel enregistrement, mais la réponse est tristement négative.
    Son approche est très différente de l’enregistrement. Encore plus émouvante, encore plus fine, je dirais même plus intime.
    bonne continuation,

    • Bonsoir,
      Ainsi vous avez eu la chance d’assister à ce concert que tout le monde s’accorde à décrire comme un moment très particulier ? J’imagine à quel point cette expérience a dû être intense.
      Je suis bien désolé qu’aucun enregistrement de la Saint Matthieu ne soit prévu, car on aurait sans doute eu droit à une vision très personnelle à l’instar de cette Messe en si mineur vers laquelle je ne me lasse pas de revenir.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne soirée.

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