Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Comme on n’oublie pas. William Sheller, Stylus

Michael Kenna Light on water Courances 1999 © Michael Kenna

Michael Kenna, Light on water,
Courances, France, 1999
© Michael Kenna – www.michaelkenna.com

 

William Sheller est un musicien si discret que l’on oublierait presque de l’attendre. Et pourtant, chaque nouvel album, distillé avec une parcimonie qu’expliquent autant quelques problèmes de santé qu’un nombre important de concerts, mais également un rapport plus compliqué avec la chanson que l’évidence de celles qu’il propose laisserait supposer, est en soi un événement pour ceux qui, comme moi, suivent attentivement la carrière de cet artiste atypique dans le paysage musical français.

Il aura donc fallu sept ans pour que nous arrive le successeur d’Avatars (2008), Stylus. Délaissant la tonalité pop qui caractérisait son prédécesseur, parfois handicapé par un certain manque de sobriété dans la production, il marque un retour franc à une ligne classique, épurée, une réduction à l’essentiel d’un art qui conjugue un sens de l’ellipse et une pudeur très français – il y a, chez Sheller, un goût pour la ligne claire qui le place dans une tradition remontant au moins à François Couperin et passant par Fauré – avec une efficacité mélodique typiquement anglo-saxonne. Un piano, un quatuor à cordes – percussion, trompette et contrebasse n’interviennent que dans Le temps d’une heure de ciel bleu, délicieux titre jazzy caché comme un jardin secret offert en apostille –, et la voix qui ne change étonnamment pas, comme si les années (le musicien est né en 1946) n’avaient aucune prise sur elle, voici les ingrédients de ce disque concentré, dont le sentiment de frustration que sa brièveté – un peu plus de trente minutes – peut engendrer est vite oublié au regard de la qualité de chaque chanson. On note parmi celles-ci deux revenantes, Les enfants du week-end, évocation pleine d’une retenue extrêmement touchante des familles recomposées apparue en 2010 uniquement en téléchargement, et Comme je m’ennuie de toi (1975), qui gagne avec cette nouvelle mouture pour quintette avec piano à la facture soignée une forme d’intemporalité. Tous les thèmes chers à Sheller sont ici rassemblés, de la douleur de la séparation qui sinue dans la magistrale Bus stop, où passe un lointain souvenir de La tête brûlée et qui mériterait de devenir un succès, aux gambades teintées de surréalisme de Youpylong qu’on ne peut écouter sans songer à la fantaisie de Trénet et à la spontanéité des Beatles, au monde de l’enfance dont l’insouciance ne se figure pas les tensions et les regrets qui règnent autour de ses jeux (Petit pimpon, réminiscent de Nicolas). Aux deux extrémités du spectre, on goûte d’autant plus la joie tranquille du carpe diem d’Une belle journée qu’elle s’accompagne du quam minimum credula postero qui lui fait pendant, et l’on se laisse toucher par l’abattement des Souris noires dont l’évocation désolée de l’ultime lettre d’un soldat qui va mourir à la guerre constitue un prolongement assez fascinant au glorieux Excalibur, qui figurait sur l’album Ailleurs (1989), tel un écho dépouillé jusqu’à l’os enténébré de cordes fantomatiques. Walpurgis, enfin, explore avec bonheur le terrain d’un fantastique hoffmannien avec voyageur boiteux et apparitions fantastiques.

Au fil des écoutes, Stylus se révèle comme un album pensé avec beaucoup d’intelligence qui sait ménager, en dépit d’une extrême économie de moyens, une appréciable variété de climats et conserver de bout en bout une réelle densité musicale. Aux habitués de l’univers de Sheller, tout semblera ici familier, le ton jouant simultanément sur les registres de la proximité et de la distance, le caractère à la fois simple et finement ouvragé de l’écriture, la fluidité et l’inventivité des mélodies, la subtilité des arrangements ; s’il n’oublie rien de ce qui fait sa singularité, on pourrait certes reprocher au musicien de ne pas chercher à s’aventurer ici, comme il le fit autrefois, sur des terres un peu moins balisées, mais aurait-on l’idée de tenir rigueur à Monet de s’être attaché au même motif pour le saisir jusque dans ses plus infimes nuances ? Il me semble que c’est dans cette optique que doit être apprécié Stylus, ce titre polysémique qui parle aussi bien de l’instrument du dessinateur, de la tige indiquant l’heure sur un cadran solaire que de la manière caractérisant un artiste : un carnet d’esquisses plus achevées qu’elles n’en ont l’air, pleines de tendresse mais aussi de nostalgie, dont nul ne peut dire avec certitude si elles sont le témoignage d’un art de la miniature parvenu à son point suprême d’achèvement ou les semences d’une nouvelle floraison à venir.

William Sheller StylusWilliam Sheller, Stylus. 1 CD Mercury music/Universal music

Extraits choisis :

1. Une belle journée
Écrit et composé par William Sheller

2. Bus stop
Écrit et composé par William Sheller

22 Comments

  1. Johannes Brahms, en certaine société, disait vers 1850 (le fait est rapporté par Brahms lui-même à Florence May) : « On n’a pas toujours envie de parler ; souvent on n’en à même pas envie du tout, et alors le mieux est de se taire. »
    Ici, l’on se tait. On laisse volontiers ses doigts pianoter sur le clavier d’ordinateur pour partager quelques lignes, avec dans l’oreille l’écho encore bien présent de cette poétique escale shellerienne. En conservant tout autant le souvenir du regard paisible de Light on water offert par Michael Kenna…
    Le titre Walpurgis me donne l’eau à la bouche…
    Heureux dimanche, ami J.-Ch. Je t’embrasse.

    • Moi qui ai si souvent envie de me taire, je ne peux qu’approuver la sagesse brahmsienne telle qu’elle s’exprime ici, ami Cyrille, et je te suis reconnaissant d’avoir convoqué un de tes compositeurs d’élection pour commenter une chronique dédiée à William Sheller — cette rencontre des univers me plaît beaucoup.
      Je pense que Walpurgis est une chanson où tu te sentirais assez facilement chez toi, comme Cuir de Russie sur l’album Univers, dont l’atmosphère n’est pas si éloignée.
      Je te remercie pour tes mots simples et chaleureux et t’embrasse.

  2. Michelle DIDIO

    24 janvier 2016 at 10:48

    Encore, toujours, ce caractère unique qui m’enchante, à chaque fois, chez William Sheller. Comme votre trait de plume, il effleure, virevolte, crée l’image, étonne, toujours en délicatesse. Il sait prendre le pouls et rendre présent un climat, une perception, une atmosphère, avec une pointe de nostalgie ou un une légère brume de mélancolie. Merci Christophe pour cette découverte que je vais m’empresser d’acquérir. Bon dimanche à vous.

    • L’univers de William Sheller a toujours été à part, chère Michelle, et c’est sans nul doute pour cette raison que l’on s’y attache durablement lorsque l’on y est entré. Ce nouvel opus est de la plus belle eau et on y retrouve concentré tout un art de dire sans dévoiler, de rendre sensible sans insister qui est tout de délicatesse et d’intelligence.
      Je vous remercie pour votre mot ici, ne doutez pas que je suis sensible à cette attention.
      Belle journée à vous.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe
    J’espère bien que ce sont les semences d’une nouvelle floraison …..
    Sheller j’ai le sentiment de le connaître depuis toujours. Tu sais ce genre d’ami qui même si tu n’as pas de nouvelles tu sais qu’il est là. .
    Un style particulier que j’aime beaucoup. Dès les premières notes tu sais que c’est lui.
    Je l’écoute régulièrement, et ce nouvel album est une joie pour ceux qui aiment Sheller.
    Ces deux chansons, sont magnifiques, je retouve avec beaucoup de plaisir sa voix et son style.
    Tu nous fais (à ceux qui aiment) un beau cadeau.
    J’aime le dimanche, hier soir je me demandais ce que serait ta chronique dominicale (très attendue), je suis évidemment très heureuse.
    Je ne suis pas encore allée sur Facebook mais je devine que tu as de nombreux retours.
    Je te souhaite un beau dimanche.
    Merci infiniment..
    Je t’embrasse très fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Qui sait ? Comme tous ceux qui aiment Sheller, je suis toujours ravi quand il nous offre de nouvelles chansons et j’espère qu’il nous en donnera encore beaucoup, malgré le temps qui passe. J’ai également le sentiment qu’il a toujours été là, comme Véronique Sanson qui est, à mes yeux, son pendant féminin, et que j’apprécie aussi beaucoup.
      J’ai été surpris par le bon accueil fait à cette chronique mais, comme me l’a dit une de mes lectrices, il est probable que certaines personnes qui n’osent pas s’exprimer au sujet du « classique » trouvent plus aisé de le faire sur ce type de publication.
      Je te remercie pour tes mots et t’embrasse bien fort.

  4. mireille batut d'haussy

    24 janvier 2016 at 11:38

    Une géométrie lumineuse de Michael K. ! Bel espace pour accueillir -Stylus-
    dont vous nous proposez des résonances d’instantanés au grain si particulier,
    (toujours si profondément élaborés, cependant) qu’il y a ici une forte rencontre.
    Merci de nous l’avoir donnée à éprouver. M.

    • Lorsque j’ai écouté Stylus pour la première fois, Mireille, c’est l’univers de Michael Kenna qui s’est naturellement imposé à moi, sans doute parce que William Sheller et lui savent jouer comme bien peu la carte d’un classicisme suffisamment personnel et habité pour ne jamais tomber dans la froideur académique.
      Ainsi que je vous l’indiquais en d’autres lieux, ces chroniques « hors champ » me donneront l’occasion de mettre en valeur le travail de photographes et je tiens à vous remercier bien sincèrement pour tous ceux que vous avez contribué à me faire découvrir jusqu’ici.

  5. Après la Messe en si mineur de Bach, je découvre mon « ami » de toujours, William Sheller. Je dis ami, même si je suis la seule à le savoir, parce que ce chanteur accompagne ma vie au fil de ses chansons. Tu me gâtes donc, merci Jean-Christophe, lire tes mots sur ce chanteur hors norme est un enchantement.
    J’aime sa mélancolie … la musique qui l’accompagne, j’ai aimé le voir à son piano, il y a bien longtemps. Un concert dont je me rappelle les moindres détails, où j’étais allée seule, pour mieux en profiter. Chacune de ses chansons me transporte dans un ailleurs où je suis bien.
    Je n’ai jamais entendu mieux que William Sheller. Ce nouveau CD est un beau cadeau.
    Toute mon amitié
    Annick

    • Tout comme pour toi, Annick, William Sheller est un de mes compagnons de longue date, à tel point d’ailleurs que j’ai le sentiment qu’il a toujours été là. Je n’ai, contrairement à toi, jamais eu la chance de l’entendre en concert, mais j’espère avoir la possibilité de combler cette lacune à la fin de cette année, car l’expérience doit vraiment être belle. Je suis, en tout cas, très admiratif de son art tellement plein de sensibilité : nous sommes bien face à un authentique musicien qui sait brosser avec maestria des univers tantôt intimistes, tantôt grandioses.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’adresse d’amicales pensées.
      Belle journée !

  6. Jean Pierre J.

    24 janvier 2016 at 18:16

    Je ne connaissais pas William Sheller: c’est donc pour moi une « trouvaille » aujourd’hui. Peut-être n’avais je pas été assez « curieux ». En tout cas, grâce à vous, Jean Christophe, et à lui, bien sûr, écouter chanter en langue française et comprendre le sens des paroles grâce à une articulation soignée est devenu suffisamment rare pour être noté. Merci donc d’enrichir ainsi mon « esprit », en justifiant pleinement le sous titre de votre blog . Cordialement à vous. JPJ

    • C’est un des buts de ce blog, Jean-Pierre, de conduire les lecteurs sur des chemins qu’ils n’auraient pas forcément empruntés de leur propre chef; je tiens beaucoup à ménager ce type de surprise, tout en étant bien conscient que s’éloigner de la ligne éditoriale principale peut entraîner chez certains un sentiment de perplexité.
      Si vous avez aimé ces deux extraits du Stylus de William Sheller, je vous recommande de tenter d’écouter deux de ses autres albums, Univers et Ailleurs, qui témoignent de la qualité et de la diversité de son inspiration; je pense que le voyage vaut la peine.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous adresse de cordiales pensées.

  7. Bonjour,

    Etrange, hier je postais sur fb son  » Homme heureux « , et ce matin via Jeannette Delion je découvre votre excellente critique et annonce du nouveau opus ! Quelle surprise et quel régal, merci !

    Salutations distinguées.

    jp

    • Bonjour,
      J’aime beaucoup ce genre de « rencontres » où les énergies semblent converger dans une même direction. J’espère que ces quelques lignes vous auront plu et donné l’envie d’en entendre plus du nouveau disque de William Sheller.
      Merci pour votre passage ici où vous êtes le bienvenu et bien cordialement.

  8. Dans la lumière de l’eau j’ai cherché un visage – sans trouver – et cependant c’était hier une belle journée pour moi. J’attendrai, prends soin de toi, en écho de ce qui ne se voit pas.

    • Par l’image, par la musique ou par les mots, nous sommes nombreux à chercher à capturer ce qui se dérobe à notre perception la plus directe, bien chère Marie. Le bonheur en fait aussi partie.
      Grand merci pour ton mot.

  9. Plaisir de retrouver la chanson française avec cette qualité.

    Merci Jean-Christophe de cette découverte.

    • William Sheller est depuis longtemps un des meilleurs représentants de ce que la chanson française peut produire de plus accompli, Chantal, et ce nouvel album en apporte, s’il en était besoin, une nouvelle preuve.
      Merci pour votre mot et belle journée.

  10. Gaulard Bénédicte

    30 janvier 2016 at 23:52

    Je suis ravie de ce nouveau CD, mais aussi par votre analyse, cher Jean-Christophe, car je retrouve dans vos propos ce que j’apprécie chez William Sheller, cette délicatesse, cette légèreté (le mot est mal choisi : légèreté dans la plume, mais pas dans le travail et la réflexion préalables à votre texte !), cette diversion et également une belle forme de discrétion et de retenue… merci, tout simplement, pour ces moments qui « restent » sur ce blog. Plaisir renouvelé de la lecture et de l’écoute…

    • Contrairement à ce que l’on pourrait croire, chère Bénédicte, écrire sur la musique « non classique » est un exercice aussi difficile que s’exprimer sur celle qui l’est et j’ai pas mal tourné et retourné mes phrases pour aboutir, du moins je l’espère, à un résultat à peu près cohérent, non seulement en lui-même mais avec son sujet. Vos mots me laissent croire que le résultat n’est pas trop bancal et je vous remercie particulièrement de souligner au passage la pérennité du blog — cette inscription dans la durée est importante à mes yeux.
      Grand merci pour votre commentaire et à bientôt.

  11. Combien habile et/ou convaincant tu es Jean-X !
    Rétif à toute influence dictée par l’affectif je me fais cependant une loi de regarder d’un œil neuf ce qu’aiment les acteurs de mon paysage affectif.
    Je n’ai jamais attaché d’attention particulière à William S parce qu’il ne me parvenait pas directement, eh bien, parce que tu me l’as donné à entendre et donc à comprendre j’en viens à me demander si un printemps shellérien n’est pas en train de poindre en moi.
    Et avec les antécédents auxquels tu le rattaches…

    • Je ne cherche pas particulièrement à convaincre, cher Henri-Pierre; je me contente de parler du mieux que je peux de ce qui me touche et laisse à ceux qui me suivent le soin de décider par eux-mêmes ce qu’ils retiendront ou laisseront aller. Je suis néanmoins ravi qu’un peu de l’univers de Sheller soit parvenu jusqu’à toi et je gage que tu ne regretteras pas de te pencher un peu plus sur l’univers de ce splendide artisan de la chanson française, dont l’art transcende les limites du genre.
      Merci pour ton commentaire chaleureux.

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