Frontispice Symphonies parisiennes Haydn

Frontispice de l’édition des Symphonies parisiennes de Joseph Haydn
par Imbault (Paris, 1788). Paris, Bibliothèque nationale de France

 

Voici encore une réplique de la fable du pot de terre contre le pot de fer. Imaginez un ensemble fraîchement créé par le violoniste Julien Chauvin animé par le noble souci de relever le nom d’un prestigieux orchestre qui enchanta le Paris de l’extrême fin de l’Ancien Régime et commanda pour ses concerts six symphonies à Joseph Haydn en personne – excusez du peu –, œuvres qui devaient passer à la postérité sous le nom de « parisiennes », et de promouvoir ainsi une certaine idée de l’excellence à la française ; le Concert de la Loge Olympique ressuscita donc en janvier 2015, sous le regard bienveillant du ministère de la Culture et de la fondation Singer-Polignac, conscients de la dimension de patrimoine vivant que pouvait revêtir une telle entreprise.

Mais ce qui plaît aux Muses ne charme pas toujours Hercule dont l’humeur belliqueuse ne tarda pas à prendre ombrage d’un si ambitieux projet. Le Comité national olympique du sport français (CNOSF), émanation hexagonale d’une institution internationale dont chacun a pu avoir vent de l’absolu désintéressement et de la rectitude de la conduite, s’empressa de notifier aux nouveaux venus qu’ils empiétaient de manière inacceptable sur son terrain de jeux. Leur crime ? Celui d’avoir eu l’outrecuidance d’utiliser l’adjectif « olympique » qui, comme chacun le sait, sauf naturellement ces tocards de musiciens, est la propriété exclusive des dieux du stade et de ceux qui font fructifier leur image. Que le nom de Loge Olympique soit attesté dès 1783, à une époque, donc, où l’idée d’un Comité national olympique n’était même pas dans les limbes et qu’il ait contribué à accroître le rayonnement culturel de la France n’a probablement même pas effleuré cette instance dont la certitude de son bon droit est proportionnelle aux moyens financiers qui lui assurent une tranquille arrogance de nanti. Il fallait donc que l’orchestre abandonnât sans broncher son nom, tant il est vrai qu’une quarantaine d’instrumentistes armés d’archets classiques ou de cuivres sans pistons représentent, en termes d’image et de notoriété, une redoutable menace pour une organisation dont le budget dépassait les 30 millions d’euros pour l’année 2012 et qui bénéficie de toutes les entrées médiatiques imaginables. Pour les musiciens commença alors un marathon qui, d’espoirs en désillusions, de pourparlers encourageants en mises en demeure sèches, les mène aujourd’hui au bord du knock-out. Les pouvoirs publics, avertis du problème, ont fait la sourde oreille, sans doute parce qu’il n’est pas bon de s’aliéner certains appuis lorsque l’on ambitionne d’être capitale olympique en 2024 ; dans quelques jours, si rien n’est fait, le Concert de la Loge Olympique perdra irrémédiablement le droit de s’appeler par le nom sous lequel il commence aujourd’hui à être reconnu par le public, en France comme à l’étranger, mais aussi par certains mécènes aussi importants que la Caisse des dépôts qui lui a accordé sa confiance pour 2016, avec tout ce qu’une telle décision implique, pour une structure encore fragile, en termes de retombées matérielles (programmes de concert, disques, site Internet…) et d’image.

Bien entendu, cet accident de parcours, toute rageante que soit la bêtise bourbeuse qui lui sert de fondement, n’empêchera sans doute pas Julien Chauvin et ses valeureuses troupes de poursuivre leur combat pour valoriser un héritage musical qui fait intégralement partie de notre histoire. Qu’il nous soit cependant permis de rêver que, pour une fois, la culture puisse l’emporter sur des questions d’intérêts minuscules et que ceux qui tentent, avec les moyens limités dont ils disposent, de se faire les serviteurs humbles et éclairés de l’art aient tout simplement la possibilité de conserver ce qui fait leur identité. Le couperet fatal doit tomber le 11 février et l’on espère que le Comité national aura à cœur de se raviser et de ne pas verser dans le ridicule absolu qui reviendrait à se comporter comme celui de Salut public dont on sait combien de têtes il s’acharna à faire tomber. Le moins que l’on puisse attendre de qui se targue d’être le gardien de l’esprit du baron de Coubertin n’est-il pas qu’il sache faire montre de magnanimité et qu’il cultive le sens du beau geste ?

Accompagnement musical :

Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en si bémol majeur Hob.I.85 dite « La Reine » :

I. AdagioVivace

Tafelmusik
Bruno Weil, direction

Joseph Haydn Symphonies parisiennes II Tafelmusik Bruno WeilSymphonies parisiennes, volume II. 1 CD Sony « Vivarte » SK 66 296. Ce disque a été repris avec le volume I dans un coffret qui peut être acheté en suivant ce lien.