Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Month: avril 2016

Sienne est ta douleur. Lamentations de Della Ciaia par Roberta Invernizzi et Laboratorio ‘600

Cercle de Baldassare Franceschini Sainte Catherine de Sienne

Cercle de Baldassare Franceschini, dit Volterrano
(Volterra, 1611 – Florence, 1689),
Sainte Catherine de Sienne, sans date
Huile sur toile, 87,6 x 103,5 cm, Londres, Dulwich Picture Gallery

 

Si sa renommée dans le domaine de la peinture n’est plus à faire et ce depuis le Moyen Âge – les amateurs, entre autres, de Duccio et de Simone Martini se reconnaîtront –, on n’associe pas spontanément le nom de Sienne à la musique ; bien qu’occultée par le prestige de celle qui se développa chez sa rivale florentine, sans doute plus prompte à attirer à elle les talents et à se donner les moyens de les conserver, son activité dans ce domaine ne fut cependant pas inexistante.

On sait fort peu de choses d’Alessandro Della Ciaia, un homme pourtant issu de la meilleure société siennoise. Noble réputé pour ses talents de chanteur, de luthiste, de théorbiste et de claveciniste, il composait pour son seul plaisir mais le faisait avec un sérieux tout professionnel comme en témoignent les trois recueils qu’il laisse à la postérité, un de madrigaux (op. 1, Venise, 1636) et deux de musique sacrée dont les Lamentationi sagre e motteti ad una voce col basso continuo publiés à Venise en 1650 qui connaissent aujourd’hui pour la première fois les honneurs de l’enregistrement. Comme nous l’apprend la postface de cet opus 2, Della Ciaia destinait ses Lamentations (et ses motets) aux couvents de sa cité où il ne fait guère de doute que se trouvaient les talents nécessaires pour les exécuter – de nombreux exemples attestent de l’excellence du niveau musical que pouvaient atteindre certaines institutions religieuses – pour la plus grande gloire de Dieu et sans doute également, comme c’était le cas dans tous les pays d’Europe où ce type de musique était chanté aux XVIIe et XVIIIe siècles, pour le plaisir de quelques auditeurs qui venaient soulager leur frustration d’être privés d’opéra durant la Semaine sainte en écoutant ces exhortations au repentir, chaque Leçon se terminant, d’une façon que l’on dira canonique au prix d’une distorsion avec la réalité du texte biblique, par les mots « Ierusalem convertere ad Dominum Deum Tuum » (« Jérusalem, reviens vers le Seigneur, ton Dieu »). Baldassare Franceschini Volterrano La Vérité illuminant l'aveuglement humainComposées pour une voix de soprano soliste accompagnée de la seule basse continue (on est ici loin de l’exubérance instrumentale qui régnait par exemple à Naples à la même époque), les Lamentations de Della Ciaia affichent un parti-pris de sobriété qui n’est, en grande partie, qu’une apparence ; le compositeur y démontre en effet à quel point il maîtrise tous les procédés rhétoriques propres à mettre en relief les affects d’un texte aux images souvent saisissantes, parfois violentes, et y recourt à une virtuosité assumée qui se ressent indiscutablement des innovations intervenues en Italie dans le domaine de la musique vocale profane depuis le début du XVIIe siècle. Les lettres hébraïques qui, comme autant de lettrines finement ouvragées, introduisent chaque verset sont, à l’instar de la formule finale Ierusalem convertere, ornées de mélismes qui se déploient avec luxuriance, tandis que dans les autres parties s’invitent chromatismes, dissonances et silences expressifs pour mieux souligner un mot (angustias, gementes, etc.) ou suggérer une atmosphère poignante ou désolée. En fin connaisseur, Della Ciaia utilise toute l’étendue de la tessiture de la voix pour laquelle il écrit afin de mieux illustrer son propos (les graves sont ainsi très sollicités dans la Troisième Leçon du Vendredi saint pour évoquer les ténèbres – in tenebrosis –, tandis que ce sont aux aigus qu’il revient d’incarner les mots d’épées – gladiis – et de surtout de désert – in deserto, en valeurs longues pour mieux dépeindre une vaste étendue immobile – dans la Troisième Leçon du Samedi saint) et la basse continue pour non seulement soutenir mais aussi commenter le discours (voir, par exemple, son activité empressée sur le mot « expectabo » – « j’attendrai » – dans la Première Leçon du Samedi saint). Si elles paraissent de prime abord marquées du sceau de la sobriété voire du dépouillement, les Lamentations de Della Ciaia s’avèrent, pour peu que l’on prenne le temps de les observer attentivement, d’une grande complexité et réellement exigeantes pour les interprètes ; pour rendre pleinement justice à l’invention du compositeur, la chanteuse doit ainsi être capable de faire entièrement sienne la douleur d’une Jérusalem présentée à la fois comme une cité dévastée et une femme qui souffre dans son âme et sa chair mille vexations, tourments et privations, sombre tableau que parviennent malgré tout à éclairer quelques fugitifs rayons d’espérance.

L’affiche réunie pour servir ces partitions inédites est alléchante et tient les promesses qu’elle pouvait susciter. Très exposée, Roberta Invernizzi livre ici une excellente prestation que viennent à peine ternir quelques finales avalées ou de fugitifs durcissements du timbre. Fréquentant très régulièrement ce répertoire, la soprano l’aborde avec une maîtrise et une autorité impressionnantes ainsi que l’investissement indispensable pour le rendre vivant et une éloquence propre à toucher l’auditeur. La sûreté de ses moyens techniques, tant en termes de contrôle du souffle que d’agilité vocale (les lettres hébraïques et les Ierusalem convertere sont absolument magnifiques), la libère et lui permet de se jouer des embûches que le compositeur s’est plu à semer tout au long de ces pages et de concentrer l’essentiel de son énergie sur la restitution de la large palette expressive qu’il convoque. Si elle se montre tout à fait à son aise dans le registre plus à fleur d’émotion de la déploration et de la contrition, la chanteuse excelle tout particulièrement dans les moments les plus théâtraux où elle n’hésite pas à jouer expertement la carte d’une dramaturgie pleine de contrastes Roberta Invernizzi Laboratorio '600 © Rino Trasiqui exalte avec beaucoup d’efficacité les affects les plus extrêmes du texte où son tempérament opératique peut s’exprimer avec plus de force et de naturel. Elle trouve avec les musiciens de Laboratorio ‘600, dirigés du théorbe par Franco Pavan, des partenaires de choix qui ne se cantonnent pas à un rôle d’accompagnement ; pleins d’inventivité et scrupuleusement attentifs, ils savent aussi bien embellir et gloser le texte par des ornementations toujours savamment réalisées que dialoguer avec la voix, en la soutenant voire en l’exaltant. Je craignais que l’insertion, entre chaque Leçon, d’une toccata jouée à l’archiluth n’entraînât ce programme sur un versant trop profane ; il n’en est heureusement rien et son caractère de musica reservata s’en trouve au contraire renforcé avec un bonheur d’autant plus grand que l’interprétation de Franco Pavan est un régal de raffinement et de couleurs, à tel point que l’on se surprend à souhaiter que ces pièces généralement brèves eussent pu durer plus longtemps.

Ce très recommandable enregistrement des Lamentations de Della Ciaia s’avère donc un projet ambitieux dans la grande tradition de Glossa, authentique fleuron parmi les labels dédiés à la musique ancienne, qui, outre le plaisir esthétique qu’il procure, nous permet de compléter nos connaissances sur la musique italienne du XVIIe siècle en découvrant un pan du répertoire jusqu’ici complètement ignoré. Voici deux bonnes raisons pour faire bon accueil à cette parution qui démontre que l’état actuel de la scène baroque ne prête pas seulement à se lamenter.

Maquetación 1Alessandro Della Ciaia (c.1605 – c.1670), Lamentationi sagre ad una voce col basso continuo, toccatas de Michelagnolo Galilei (1575 – 1631), Claudio Saracini (c.1586 – 1630) & Vincenzo Bernia (c.1570 – c.1620)

Roberta Invernizzi, soprano
Laboratorio ‘600
Franco Pavan, théorbe, archiluth (toccatas) & direction

2 CD [durée : 57’40 & 48’40] Glossa GCD 922903. Ce double disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, pas de frais de port).

Extraits choisis :

1. Claudio Saracini, Toccata intitolata all’illustrissimo signor Alfonso Strozzi

2. Première Lamentation du Samedi saint

Illustrations complémentaires :

Baldassare Franceschini, dit Volterrano (Volterra, 1611 – Florence, 1689), La Vérité illuminant l’aveuglement humain, c.1650. Sanguine et rehauts de gouache sur papier, 46,7 x 39,1 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

La photographie de Roberta Invernizzi et de Laboratorio ‘600 est de Rino Trasi.

Glacis et lacis. L’affaire Arnolfini par Jean-Philippe Postel

« — mais la vie des hommes de ce temps est faite de rumeurs invérifiables. » (L’affaire Arnolfini, page 36)

Jan Van Eyck Portrait des Arnolfini

Jan van Eyck (Maaseik ? c.1390 ? – Bruges, 1441),
Portrait des Arnolfini, c.1434
Huile sur panneau de chêne, 82,2 x 60 cm, Londres, National Gallery

 

Que vous vous soyez on non rendu un jour à la National Gallery dont ils sont un peu la Joconde, vous les avez sûrement déjà croisés tant leur image a été diffusée et vulgarisée, voire parfois détournée et moquée. Un homme et une femme dans une chambre luxueusement apprêtée, un griffon bruxellois à leurs pieds regardant vers l’espace du spectateur dans lequel se trouvent également deux personnages indistincts, l’un vêtu de bleu, l’autre de rouge, qui se reflètent dans un luxueux miroir historié surmonté par une mention artistement calligraphiée : Johannes de Eyck fuit hic 1434. « Jan van Eyck fut ici, 1434 » : la scène qui nous est présentée est donc datée mais non l’œuvre elle-même ; et ce latin quelque peu malhabile ne nous permet-il pas de lire également que « Jan van Eyck fut celui-ci, 1434 » ? Jean-Philippe Postel s’empare de ce fil de l’ambiguïté dès les premières lignes de L’affaire Arnolfini, court ouvrage présenté à juste titre comme une enquête, afin de mieux nous prouver, pour reprendre le titre d’un livre virtuose du regretté Daniel Arasse, qu’on n’y voit rien.

La peinture est un art de l’illusion – il ne viendrait à l’idée de personne d’un tant soit peu sérieux de parler aujourd’hui du réalisme d’un tableau, quand ces derniers ne donnent, au mieux, qu’une impression de réalité, ce qui est loin d’être la même chose – et Jan van Eyck était un maître en la matière ; on sait que ses œuvres, comme une majorité de celles produites autrefois (le nom de Jérôme Bosch, entre autres, vient immédiatement à l’esprit), peuvent se lire sur plusieurs niveaux, littéral ou symbolique. Le Portrait des Arnolfini a suscité bien des commentaires, souvent doctes, parfois farfelus, et si Jean-Philippe Postel démontre, tout au long de son récit, qu’il s’est très solidement documenté, il a très judicieusement choisi de s’appuyer non sur les gloses, mais sur l’observation de l’image telle qu’elle nous est parvenue et sur la poignée de documents qui nous renseigne sur sa transmission. Soumises à cet examen méticuleux, certaines certitudes ne tardent pas à vaciller. Les Arnolfini, vraiment ? Est-on si certain que l’homme que la première archive conservée (1516) désigne comme « Hernoul-le-fin », puis la deuxième (1523-24) comme « Arnoult fin » soit si aisément identifiable, par un jeu d’assonances quelque peu forcé, avec Giovanni di Nicolao Arnolfini ? Pour corser l’affaire, on sait que sa seule épouse attestée censée se tenir à ses côtés dans cette scène était morte depuis au moins 1433. Ce qui est, en revanche, certain, c’est que saint Arnoul était le patron des cocus (Molière n’a pas nommé pour rien le sien Arnolphe dans L’École des femmes, preuve que l’allusion était encore parfaitement compréhensible pour le public du XVIIe siècle) et que cette piste coïncide à merveille avec les deux vers de L’Art d’aimer d’Ovide inscrits sur le cadre aujourd’hui disparu du tableau : « Fais en sorte de promettre. Quel dommage y a-t-il, en effet, à promettre ? Riche de promesses, chacun peut l’être. » Élément par élément, Jean-Philippe Postel procède à un examen quasi radiographique de ce panneau de chêne qui se révèle riche de perspectives quelquefois inédites. La littérature qui lui a été consacrée a ainsi souvent beaucoup insisté sur le miroir, cet « œil » du tableau qui attire systématiquement celui du spectateur ; peu d’observateurs avaient relevé le nombre de différences entre ce qu’il reflète et ce qu’il devrait refléter, indication incontestable, selon notre auteur, de l’existence d’une distorsion entre ce que nous voyons et ce qui existe vraiment ; le voile se lève ainsi progressivement sur le lacis très serré de stratagèmes mis en œuvre par le peintre pour tromper nos sens. Quels secrets sont-ils enclos dans ces coups de pinceau et ces glacis transparents ? Étaient-ils regardés comme suffisamment dangereux ou à tout le moins dérangeants pour que le tableau fût au départ protégé par une serrure, comme nous l’apprennent les archives ? Au fil des pages, vous découvrirez pourquoi une chandelle brûle en plein jour sur le chandelier, le langage secret des socques et des mules, et peut-être même un message et une confession. Nombre d’éléments sur lesquels Jean-Philippe Postel fonde sa démonstration étaient connus – citons ici les recherches de Margaret Koster qui, la première, avait su déceler dans cette scène les signes certains que la mort y rôdait (je lui avais volontiers emboîté le pas dans un article publié en 2010 sur mon ancien blog) –, mais il est le premier à les relier entre eux de façon pleinement convaincante, sans idéologie, sans chercher à impressionner qui que ce soit ou à se faire le champion de telle ou telle école — écrire sur un tableau aussi célèbre en historien de l’art sans pour autant être étiqueté comme tel n’a visiblement pas que des désavantages. Il nous offre avec L’affaire Arnolfini un livre absolument passionnant, salutaire même en ce qu’il permet à chacun de remettre en question la façon dont il regarde une œuvre et l’analyse qu’il peut ensuite tirer de son observation, qui sait parfaitement tenir le lecteur en haleine jusqu’à son hypothèse finale en forme d’apothéose à laquelle on est tenté de croire. Écrit avec simplicité et une délicieuse pointe d’humour, cet ouvrage se lit comme un roman tout en dépassant largement le cadre d’une fiction et s’adresse, au-delà des cénacles de spécialistes, à toute personne qui s’est un jour arrêtée devant une œuvre d’art en se demandant quelle histoire elle pouvait bien avoir à lui conter.

Jean-Philippe Postel L'affaire ArnolfiniJean-Philippe Postel, L’affaire Arnolfini, Actes Sud,158 p., ISBN : 978-2-330-06091-6

Accompagnement musical :

Arnold de Lantins (fl. 1415-30), Las, pouray je mon martire celer

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuse & direction

Arnold et Hugo de Lantins Œuvres profanes Le Miroir de MusiqueŒuvres profanes. 1 CD Ricercar RIC 365. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Le salon du négligé. Mélodies et Sonates pour violon et piano de Benjamin Godard

Gustave Caillebotte Jeune homme à la fenêtre

Gustave Caillebotte (Paris, 1848 – Gennevilliers, 1894),
Jeune homme à la fenêtre, 1875
Huile sur toile, 117 x 82 cm, Collection particulière

 

Porté par son projet ambitieux de donner l’image la plus exacte et donc la plus diverse possible de la musique romantique française, cet adjectif devant se comprendre dans une acception chronologique large (de 1770 à 1930 environ), le Palazzetto Bru Zane s’est fait une spécialité d’exhumer des compositeurs dont la postérité ne se résumait parfois qu’à une poignée de lignes dans des ouvrages spécialisés ; ont ainsi ressurgi des oubliettes de l’histoire Théodore Dubois ou Félicien David, et on ne doute pas que d’autres surprises sont en préparation. Le festival organisé à Venise en ce mois d’avril 2016 met à l’honneur un nouveau méconnu, Benjamin Godard, dont je n’avais personnellement jamais entendu la moindre note avant la parution, au printemps dernier chez Timpani, d’un disque malheureusement décevant (comprendra-t-on un jour que jouer ce type de musique de façon appuyée, sur-vibrée et vaguement sentimentale la dessert terriblement ?) rassemblant ses trois quatuors à cordes ; mon goût pour la musique de chambre et la mélodie a fini par avoir raison des quelques réticences provoquées par ce premier rendez-vous manqué et m’a donné l’envie de me pencher plus avant sur deux nouveautés discographiques.

Benjamin Godard est l’exact contemporain d’un des plus attachants peintres impressionnistes, Gustave Caillebotte ; tous deux étaient parisiens et fils d’un milieu suffisamment aisé pour leur permettre de cultiver leurs prédispositions artistiques en suivant l’enseignement de maîtres renommés ; tous deux moururent avant d’avoir atteint cinquante ans. L’essentiel des comparaisons s’arrête ici, et si Gustave douta toujours de ses capacités, on fit souvent le reproche à Benjamin d’accorder trop de confiance aux siennes. Il faut dire que ses dons précoces pour le violon, fortifiés entre autres auprès d’Henri Vieuxtemps, puis son beau parcours au Conservatoire dans la classe d’Henri Reber, malgré deux échecs au concours du prix de Rome, Benjamin Godard Un coin de la propriété de Vieuxtemps près de Francfortavaient de quoi lui conférer une certaine assurance. Très actif dans le domaine de la musique de chambre, ce qui n’allait pas naturellement de soi à l’époque et lui valut la bienveillance de la Société Nationale de Musique aux activités de laquelle il participa aussi bien en qualité de compositeur que d’interprète, c’est néanmoins sa symphonie dramatique Le Tasse qui lui apporta une reconnaissance officielle en lui permettant d’obtenir le Prix de la Ville de Paris en 1878. Mais à l’instar de tous ses contemporains, la gloire ne pouvait venir pour lui que de l’opéra, genre auquel il se consacra assidûment dès 1880 sans y rencontrer le succès qu’il escomptait puisque, suprême ironie, des six ouvrages lyriques qu’il composa, le seul qui le lui offrit fut La Vivandière, créée en avril 1895, quatre mois après la mort de Godard, une partition dont la résurrection montpelliéraine de 2013 n’a pas, c’est le moins que l’on puisse dire, suscité l’enthousiasme.

Les quatre sonates pour violon et piano pourraient presque être regardées comme des juvenilia, puisque datant respectivement de 1866 (n°1 en ut mineur op. 1), 1867 (n°2 en la mineur op. 2), 1869 (n°3 en sol mineur op. 9) et 1872 (n°4 en la bémol majeur op. 12), elles sont l’œuvre d’un musicien quittant tout juste l’adolescence pour entrer dans l’âge adulte ; notons au passage qu’il fallait un certain panache, compte tenu du contexte de l’époque qui n’accordait pas une place d’honneur à ce genre, pour entamer une carrière de cette façon. Il ne fait guère de doute que les premiers maîtres de Godard, l’Allemand Richard Hammer et le Belge Henri Vieuxtemps, lui firent découvrir et apprécier le répertoire chambriste si prisé dans les pays germaniques, puis que Reber, qui en était également un ardent défenseur, prolongea leur action auprès de celui qui était, au moment de la genèse des opus 1 et 2, son élève au Conservatoire. Que nous apprennent ces partitions ? Si elles attestent incontestablement de l’influence de Beethoven, Mendelssohn et surtout Schumann, les deux premières ne sentent néanmoins jamais l’exercice d’école et se placent sous le signe d’une fougue toute romantique qui s’exprime parfois de façon péremptoire, Benjamin Godard 1882ut mineur oblige, dans la concise Sonate op. 1 dont on retiendra particulièrement l’Andante à la fois ombreux et ardent qui n’oublie cependant pas de s’éclairer d’un sourire, tandis que sa cadette en la mineur op. 2, sans renoncer aux élans fiévreux, joue plus volontiers la carte d’un lyrisme qui ponctue le mouvement liminaire justement noté appassionato et imprègne le fervent Andante quasi adagio hésitant entre espoir et abattement, la détente l’emportant dans un Allegro final quelque peu anodin. Les deux autres sonates affichent des ambitions plus élevées. L’opus 9 en sol mineur, qui s’émancipe de la forme traditionnelle en adoptant une coupe en cinq mouvements avec l’adjonction d’un Intermezzo avant le Finale, s’ouvre dans un climat fauréen qu’il va conserver tout au long d’un premier mouvement qui oscille en permanence entre mystère et affirmation sur un fond d’inquiétude (c’est, à mon sens, une des très belles réussites de Godard) que tente de dissiper le Scherzo sans y parvenir totalement avant que se déploie la poésie parfois éperdue et souvent rêveuse de l’Andante ; l’Intermezzo, tout en demi-teintes, a tendance à faire ressurgir un trouble qui ne trouve sa résolution que dans l’Allegro conclusif qui essaie de s’étourdir dans la danse. Seul à adopter le mode majeur, l’opus 12 en la bémol affiche dans son Vivace ma non troppo liminaire une volonté d’ampleur parfois presque orchestrale ; son Scherzo souvent menaçant conduit à un Andante d’une belle inspiration, à la fois tendre et pudique, dans lequel quelques harmonies suspendues peuvent, là encore, faire songer à Fauré sans toutefois son caractère insaisissable, qui s’enchaîne à un Allegro molto dont l’énergie vitale, à force d’exhortations au courage, finit par disperser les lambeaux d’ombre qui s’attardaient encore en son début.

Benjamin Godard n’aimait pas beaucoup le terme de mélodie qu’il évita d’ailleurs soigneusement d’employer pour désigner les siennes, ce qui ne l’empêcha pas d’en laisser un imposant catalogue riche de plus de 160 pièces. Cet ensemble nous offre de son auteur une image plus kaléidoscopique que celle que laissait deviner les sonates pour violon et piano. Tout à fait intéressante est, par exemple, la façon dont il mit en musique, en 1872, un choix de Fables de La Fontaine, en insistant sur leur pittoresque qu’il sut mettre en valeur avec un vrai sens du théâtre et un humour absolument délicieux (le début de Le Coche et la mouche est tout à fait révélateur de cette manière). Ce regard vers le passé, très à la mode en ce dernier quart du XIXe siècle, le conduisit également à produire les Nouvelles Chansons du vieux temps (1874) en s’efforçant à demeurer le plus sobre possible ; Hôtel où séjournait Benjamin Godard à Cannesle résultat est plein de fraîcheur mais parfois un peu pâle et l’on se demande si ces aimables vignettes parvenaient réellement à retenir durablement l’attention du compositeur. Cette question ne se posa visiblement pas lorsqu’il se trouva face aux textes de Théophile Gautier (Le Banc de pierre) ou de Victor Hugo (Je ne veux pas d’autre chose, Dieu, qui sourit et qui donne, Guitare, Chanson, Message) qui lui inspirèrent des mélodies dans lesquelles il dévoila un vrai instinct de coloriste capable de varier son nuancier de façon extrêmement subtile afin de souligner un mot ou de suggérer une atmosphère. Soulignons enfin que sa recherche de l’expression le conduisit à porter une attention particulière aux textes, soit en en écrivant certains lui-même (le beau Te souviens-tu), soit en intervenant sur ceux qu’il avait retenus, comme L’Invitation au voyage de Charles Baudelaire qu’il aménagea pour mieux servir une vision bercée et fluide exempte de toute lueur tragique, loin de l’élaboration de Duparc sur le même poème.

Tassis Christoyannis © Chryssa NikoleriLes deux disques publiés par le label Aparté en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane éclairent de façon passionnante cette figure longtemps ignorée de la seconde moitié du XIXe siècle. Habitué des projets documentant la mélodie, puisqu’il a déjà gravé un choix de celles de Félicien David ainsi que la totalité de la production d’Édouard Lalo dans ce domaine et qu’il se murmure qu’il honorera bientôt Camille Saint-Saëns, le baryton Tassis Christoyannis offre une nouvelle démonstration des affinités qu’il entretient avec un genre dans lequel il est toujours difficile de réussir pleinement tant il est délicat de parvenir à atteindre un équilibre satisfaisant entre le raffinement d’une forme pensée pour le public sinon connaisseur, du moins toujours exigeant, des salons et l’investissement dramatique indispensable pour que ces miniatures prennent pleinement vie et ne sombrent pas dans le piège du convenu ou du mièvre. Soutenu par un fin connaisseur des exigences de ce répertoire, le pianiste Jeff Cohen, partenaire à part entière par son jeu à la fois subtil et dynamique, la qualité de son écoute et son inné de la relance, et non simple accompagnateur au sens restrictif que ce terme pourrait revêtir, le chanteur trouve le ton juste pour rendre justice aussi bien à l’humour et aux effets théâtraux des Six Fables de La Fontaine (un des temps forts de cette anthologie) qu’aux atmosphères élégiaques ou tendres du Banc du pierre ou de L’Invitation au voyage, à la sensualité de Je ne veux pas d’autre chose ou d’Elle, à la légèreté de Printemps ou de l’espiègle Jacotte. On pourra certes être parfois gêné par des syllabes un peu trop colorées (« le bois » devient ainsi « les bois ») ou quelques menues scories de lisibilité, Jeff Cohenmais l’investissement de Tassis Christoyannis, même s’il ne parvient pas à masquer les inégalités d’un cycle comme les Nouvelles chansons du vieux temps, est tout de même nettement préférable à des approches peut-être plus irréprochables linguistiquement mais plus artificielles et précieuses, deux écueils qui nous sont heureusement épargnés ici.

Nicolas Dautricourt © NanogirlLe disque consacré aux sonates pour violon et piano est une très belle réussite. J’avais déjà eu l’occasion d’apprécier les mérites du violoniste Nicolas Dautricourt dans un enregistrement consacré à Joseph-Guy Ropartz (Timpani) mais je ne connaissais pas la pianiste Dana Ciocarlie ; leur duo fonctionne parfaitement, porté par une même énergie, une flamme toute romantique au sens véritable – loin, donc, de toute afféterie dégoulinante – que devrait toujours avoir cet adjectif. Le jeu du violoniste m’a fait maintes fois songer à celui d’Elsa Grether dont je saluais il y a quelques semaines l’anthologie French resonance : même netteté de l’articulation, même sens de la construction, même générosité sonore, même contrôle du vibrato utilisé comme un moyen expressif et non comme un liant épais et rapidement indigeste. Nicolas Dautricourt a parfaitement saisi le caractère passionné de ces partitions ; il prend un plaisir visible et pourtant jamais outrancier à souffler sur leurs braises, tout comme il sait également jouer la carte de la pudeur, de la tendresse et du clair-obscur (les mouvements lents sont magnifiquement restitués, sans une once de sentimentalisme) avec une délicatesse de touche qui en dit long sur la maturité de son approche. Dana CiocarlieDana Ciocarlie lui donne une réplique parfaite par sa capacité à prendre sa partie à bras-le-corps sans pour autant l’alourdir un instant, mais aussi par la subtilité avec laquelle elle parvient, lorsque le moment l’exige, à suggérer des atmosphères rêveuses voire mélancoliques, ou à glisser ailleurs un rayon de gaîté ou un zeste d’ironie. Soulignons pour finir que ce tandem qui semble s’entendre à merveille et que l’on espère retrouver dans le cadre d’autres projets autour du répertoire français pour lequel il semble posséder d’indiscutables affinités est animé par une remarquable attention commune à la couleur et par une appréciable humilité qui lui fait prendre ces œuvres oubliées au sérieux et leur rendre justice avec le même soin que s’il s’agissait des chefs-d’œuvre les plus célébrés.

Ces deux réalisations sont donc aussi méritoires qu’utiles, en ce qu’elles nous permettent, au-delà de la sévérité de certains jugements qui ont dépeint Benjamin Godard comme un compositeur paresseux et à la remorque de ce qui représentait alors la modernité (il détestait Wagner et ne s’en cachait pas), de nous faire une plus juste idée d’une partie de sa production. En attendant les nouvelles exhumations que ne manquera sans doute pas de diligenter le Palazzetto Bru Zane, il me semble pour l’heure assez évident que si ce musicien négligé a pu naturellement aspirer à se faire un nom en s’affrontant à l’orchestre et à l’opéra, la musique de chambre est peut-être le lieu où l’on entend le mieux aujourd’hui ce qui fait l’originalité et l’intérêt de son art.

Benjamin Godard Sonates pour violon & piano Nicolas Dautricourt Dana CiocarlieBenjamin Godard (1849 – 1895), Sonates pour violon et piano n°1 en ut mineur op. 1, n°2 en la mineur op. 2, n°3 en sol mineur op. 9, n°4 en la bémol majeur op. 12

Nicolas Dautricourt, violon
Dana Ciorcarlie, piano

2 CD [durée : 44’28 & 43’42] Aparté AP124. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Benjamin Godard Mélodies Tassis Christoyannis Jeff CohenBenjamin Godard (1849 – 1895), Mélodies

Tassis Christoyannis, baryton
Jeff Cohen, piano

1 CD [durée : 71’20] Aparté AP123. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate pour violon et piano en sol mineur op. 9 : [I] Allegro moderato

2. Le Banc de pierre op. 19 n°7
Poésie : Théophile Gautier

3. Le Coche et la mouche
Six Fables de La Fontaine, op. 17

4. Sonate pour violon et piano en ut mineur op. 1 : [III] Andante

5. L’Invitation au voyage, op. 114
Poésie de Charles Baudelaire

Illustrations complémentaires :

Benjamin Godard (Paris, 1849 – Cannes, 1895), Un coin de la propriété du violoniste Vieuxtemps à Dreieichenhain près de Francfort, sans date. Crayon sur papier, 15,5 x 21 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Anonyme, Benjamin Godard au piano, 1882. Photographie, 30,5 x 17 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Anonyme, Hôtel où séjournait Benjamin Godard à Cannes, sans date. Photographie, 12 x 17 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Tassis Chrystoyannis est de Chryssa Nikoleri.

La photographie de Nicolas Dautricourt est de Nanogirl.

Aucun nom d’auteur n’est mentionné pour les photographies de Jeff Cohen et Dana Ciocarlie.

L’orante Mademoiselle. Motets de Marc-Antoine Charpentier par Marguerite Louise

Att Pierre Mignard Portrait d'une femme avec une couronne de fleurs

Attribué à Pierre Mignard (Troyes, 1612 – Paris, 1695),
Portrait d’une femme tenant une couronne de fleurs, sans date
Huile sur toile, 74,3 x 61 cm, collection privée

 

Si l’évolution de la scène de la musique baroque peut souvent laisser perplexe par le manque d’ambition artistique qu’elle révèle (l’avidité de reconnaissance facile demeure, elle, bien vivace), il se trouve heureusement une poignée de projets pour redonner le sourire en rendant tangible la réalité d’une continuité et d’une relève. J’ai attiré votre attention, il y a peu, sur le premier disque réussi de l’Escadron Volant de la Reine ; je souhaite vous présenter aujourd’hui l’enregistrement inaugural de l’ensemble Marguerite Louise qui a fait, pour ses débuts, le choix de la musique française.

Il n’y a rien de bien original, me rétorquerez-vous, à se faire l’apôtre de Marc-Antoine Charpentier et à explorer sa production pour la Maison de Guise, un exercice dans lequel s’est illustré l’ensemble Correspondances en 2013, pour ne citer que l’entreprise probante la plus récente. C’est oublier un peu vite que si celui qui s’impose comme un des plus brillants compositeurs du Grand Siècle a été, ces trente dernières années, abondamment documenté au disque, une part non négligeable de sa vaste production demeure aujourd’hui encore inédite en dépit de qualités que cette réalisation de Marguerite Louise vient fort opportunément souligner.

Après un séjour de trois ans à Rome durant lequel la tradition veut qu’il ait étudié auprès de Carissimi (ce qui n’est étayé par aucune source documentaire incontestable), Charpentier revint à Paris au plus tard en 1670 et entra au service de la duchesse de Guise, femme puissante et pieuse, jusqu’à la mort de cette dernière en 1688. Elle entretenait une chapelle musicale dont les effectifs importants pour l’époque (jusqu’à une quinzaine de membres, chanteurs et instrumentistes) permirent au musicien de faire la démonstration de l’étendue de son talent mais aussi d’expérimenter de nouvelles voies aussi bien dans des configurations réduites que plus amples, du petit motet à l’histoire sacrée et peut-être même aux opéras de chambre, bien que quelques doutes subsistent encore sur le membre de la famille de Guise qui commanda les huit que l’on sait avoir été créés à son intention. Les six motets réunis dans cette anthologie illustrent avec bonheur la maîtrise atteinte par Charpentier dans le domaine des « petites » formes ; l’économie de moyens inhérente à ce format restreint l’incite toujours à concentrer au maximum son propos pour mieux mettre en valeur chaque inflexion du texte tout en recherchant la plus grande variété possible de couleurs et une efficacité dramatique maximale ; on reste ainsi toujours étonné de voir combien les versets en latin sont traités avec le même souci d’éloquence que s’ils étaient écrits en langue vernaculaire, Antoine Masson Pierre Mignard Marie de Lorraine duchesse de Guiseavec un recours à des figuralismes qui montre à quel point la leçon italienne a été comprise (citons, entre bien d’autres exemples, la façon dont sont illustrés les mots « ascensiones » et « valle lacrimarum » dans Quam dilecta, l’un par un passage lumineux ascendant, l’autre par un subit assombrissement descendant) même si elle s’exprime au travers d’un art empreint d’une retenue toute française. Chaque pièce se révèle un univers parfaitement homogène placé sous le signe d’une teinte dominante, louange pleine de sérénité de Domine Dominus noster, joie débordante de fraîcheur et de simplicité de Gaudia beatæ Virginis Mariæ aux tendres couleurs pastorales, aspiration implorante, palpitante parfois presque caressante mais toujours empreinte d’une grande noblesse de Quam dilecta, contrition mélancolique de l’Ave verum Corpus qui se mue lentement en une méditation plus apaisée, tristesse sensible, parfois poignante (les chromatismes douloureux sur « Requiem æternam ») mais pourtant jamais écrasante du De profundis, ou, plus surprenant, caractère plus optimiste qu’angoissé ou révolté d’Usquequo Domine, dont chaque épisode qui le compose, avec ses subtiles variations de tonalité, de rythme ou d’effectifs, ajoute en contrastes, en perspectives, en vitalité, Charpentier agissant comme un miniaturiste suprêmement doué dont l’imagination serait assez fertile et la palette suffisamment riche pour susciter des horizons infinis dans un espace contraint. Se coulant dans le même mouvement d’ouverture, les pièces du Premier Livre d’orgue (1689) de Jacques Boyvin, parisien de naissance qui tint la tribune de la cathédrale de Rouen de 1674 à sa mort en 1706, offertes en ponctuation entre chaque motet apportent une note de puissance et de virtuosité qui fait sortir ce programme globalement assez intimiste de l’atmosphère d’une chapelle privée et lui confère une dimension plus large.

Marguerite Louise est un jeune ensemble qui ne manque pas de personnalité et sait d’emblée piquer la curiosité en utilisant des visuels volontairement décalés, mais toujours raffinés (on apprécie ou non ; j’avoue, pour ma part, que cette démarche à la fois hardie et ingénieuse me plaît beaucoup). On aurait pu craindre que ce talent de communicant fût l’alibi d’une démarche artistique hésitante ou pire ; il n’en est rien et ce premier opus est, au contraire, une fort belle surprise, signée par des musiciens qui ont mûri leur projet et le servent avec cœur et conviction. Il y a, dans leur approche, un élan et un goût aussi tangible que maîtrisé pour une théâtralité assumée qui, sans rompre complètement avec elle, les place un peu en marge de la tradition empreinte de plus de solennité et de distance incarnée hier par Les Arts Florissants et aujourd’hui par Correspondances, et ouvre une une voie stimulante dans l’interprétation du répertoire du Grand Siècle. Malgré quelques petites raideurs ou approximations fugaces, Ensemble Marguerite Louiseles cinq solistes vocaux sont de très bon niveau, parfaitement au fait des exigences techniques requises par ces musiques et attentifs à en délivrer une lecture nettement articulée et soucieuse de traduire intensément les affects véhiculées par le texte, sans jamais tomber dans le travers d’un histrionisme hors de propos. Les instrumentistes sont excellents, très réactifs et souples, avec un sens du phrasé et de la couleur tout à fait appréciable ; on leur sait gré de ne jamais succomber à la tentation d’une exécution esthétisante dans laquelle le beau son serait une fin en soi et de nous rappeler qu’un soupçon de rugosité ou d’inégalité ici ou une prise de risque là, certes contrôlés avec art, apportent aux œuvres un indiscutable supplément de vie. Gaétan Jarry, dont on apprécie également la prestation dynamique au grand orgue (on aurait aimé que les motets fussent eux aussi soutenus par cet instrument plutôt que par un positif), dirige ses troupes avec intelligence et précision, en obtenant d’elles un engagement et une cohésion de tous les instants. C’est donc chaleureusement que l’on salue l’arrivée de Marguerite Louise sur la scène musicale, tant son premier disque nous prouve que cet ensemble ne manque pas d’idées et sait se donner les moyens de les mettre en œuvre. On attend maintenant qu’un deuxième opus vienne confirmer les riches promesses dont ils nous gratifient ici.

Marc-Antoine Charpentier Motets pour une princesse Marguerite LouiseMarc-Antoine Charpentier (1643 – 1704), Motets pour une princesse : Pour un Reposoir H. 523, Ave verum corpus H. 329, Domine Dominus noster H. 163, Gaudia beatæ Virginis Mariæ H. 330, Quam dilecta H. 186, De profundis H. 232, Usquequo Domine H. 196. Jacques Boyvin (c.1649 – 1706) : pièces d’orgue de la Suite du Quatrième ton du Premier Livre d’orgue

Marguerite Louise
Gaétan Jarry, grand orgue Dominique Thomas (2008) de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Champcueil, orgue positif & direction

1 CD [durée totale : 66’54] L’Encelade ECL 1403. Ce disque peut être acheté auprès de l’éditeur en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Jacques Boyvin, Grand Prélude à 5 parties, à 2 chœurs

2. Marc-Antoine Chapentier, Domine Dominus noster H. 163

Illustrations complémentaires :

Antoine Masson (Loury, 1636 – Paris, 1700) d’après Pierre Mignard (Troyes, 1612 – Paris, 1695), Marie de Lorraine, duchesse de Guise, 1684. Eau-forte, dimensions non précisées, Cambridge, Fitzwilliam Museum

La photographie de l’ensemble Marguerite Louise est de Franz Griers.

« L’éclair me dure. » The Mozart Recordings par Frans Brüggen

Frans Brüggen Orchestra of the 18th century © Annelies van der Vegt

Frans Brüggen, 2012
Photographie d’Annelies van der Vegt

 

Cher Frans,

Ne devrais-je pas vous donner plutôt du « monsieur Brüggen » compte tenu de tout ce que je vous dois ? Sans doute, mais vous que je ne connais que par le disque m’avez accompagné durant tant d’années que je m’adresse à vous comme à une présence familière, celles auxquelles le cœur ne donne d’autre titre que leur prénom. Je vais vous faire un aveu : même si, il y a bientôt deux ans, une mauvaise bourrasque d’août vous a définitivement emporté loin d’ici, il ne se passe guère de semaine sans qu’au moins un de vos enregistrements ne s’invite dans ma platine, toujours avec ce même mélange de joie de vous retrouver et de nostalgie face à l’inéluctable.

Mozart a été pour vous un véritable compagnon de route comme l’atteste son apparition dans les programmes de votre Orchestre du XVIIIe siècle dès ses premières années d’activité et il n’est donc guère surprenant que vous ayez souhaité, quitte à remettre vos pas dans des chemins que vous aviez déjà empruntés, continuer à enregistrer sa musique pour l’éditeur qui vous avait accueilli lorsque le précédent vous avait fait défaut. Avec autant de tendresse que d’énergie, vous avez ainsi revisité ses trois dernières symphonies et livré avec elles ce que vous saviez sans doute être votre testament mozartien, legs d’un art tout de transparence, de nuances ciselées sans jamais nuire ni au souffle ni à la cohérence d’une vision d’ensemble pensée avec une rare intelligence, mais également d’une inextinguible vitalité qui, de dialogues étincelants entre les pupitres en tensions dramatiques savamment dosées, laisse toujours profondément admiratif. Peut-être est-ce par ces deux disques qu’il faut entamer la découverte du coffret d’hommage que vous consacre Glossa, afin que l’éblouissement qu’ils procurent permette de mieux entendre tout le reste, y compris les trouvailles qui émaillent un Requiem aux solistes malheureusement ternes et à la captation floue, que l’on réécoutera surtout pour son caractère de témoignage.

Si je devais cependant, cher Frans, résumer d’un mot le sentiment qui se fait jour lorsque l’on parcourt ces huit disques, c’est assurément celui de générosité qui s’imposerait à moi. Les convictions que l’étude approfondie et sans cesse renouvelée du langage de Mozart vous avait permis d’acquérir, jamais vous n’avez cherché à les théoriser ; le plus important à vos yeux était de les vivre pleinement dans l’instant, avec cet attachement à la magie du moment présent qui vous a fait si souvent décider d’être enregistré sur le vif, tout en les transmettant, tout d’abord à votre ensemble – et lorsqu’on l’entend aujourd’hui, malgré votre absence, respirer cette musique avec un inimitable naturel, on saisit à quel point votre leçon a été comprise et combien votre empreinte est indélébile – puis à des solistes tantôt proches, tantôt venus d’horizons très éloignés du vôtre. Pour vous, la fidélité était tout sauf une notion abstraite et vous avez donc tenu à mettre en lumière certains des chefs de pupitre de l’Orchestre du XVIIIe siècle, tels Eric Hoeprich, avec lequel vous avez gravé une seconde fois et toujours avec la même poésie le Concerto pour clarinette, ou Teunis van der Zwart et Erwin Wieringa auxquels vous avez offert un programme revigorant et varié d’œuvres pour un ou deux cors. Mais vous ne vous êtes jamais contenté du confort sans surprise de l’entre-soi et n’avez jamais hésité à faire confiance à de jeunes talents ou à faire bon accueil à d’autres plus confirmés pour peu que s’établisse entre vous la communauté d’esprit nécessaire pour faire vivre un projet ; Joyce DiDonato n’était ainsi pas encore une immense vedette quand, rayonnante, altière et sensuelle, elle grava à vos côtés deux airs de La Clemenza di Tito et la jeune Cyndia Sieden eut la chance de voir son évocation pleine de fraîcheur mais aussi d’autorité d’Aloysia Weber être gratifiée par vos soins d’un somptueux écrin orchestral. Mais un de vos coups de maître fut assurément d’avoir entretenu avec le violoniste Thomas Zehetmair, pourtant assez peu familier de l’archet classique et des cordes en boyau, une complicité suffisamment forte pour qu’elle aboutisse à ce qui est la plus belle intégrale des concertos pour violon qu’il m’ait été donné d’entendre, accompagnée, de surcroît, par une lecture particulièrement intense de la Symphonie concertante pour violon et alto dont je ne peux écouter le mouvement lent à fleur de peau sans avoir une pensée pour vous. Ce diptyque à l’équilibre miraculeux est une fête permanente pour l’esprit et le cœur, tant il est évident que la suprême liberté qui semble y régner s’appuie sur un travail préparatoire extrêmement minutieux où tout a été mis en œuvre pour que les partitions puissent exprimer tout leur suc ; le résultat est d’une évidence absolue, avec des musiciens qui prennent le temps de s’écouter et d’échanger sans être tentés par la moindre gesticulation égotiste, mais qui savent au contraire s’unir dans une volonté commune de clarté, d’allant et de sobriété éloquente pour nous offrir un Mozart lumineux, dense et chaleureux, au chant souvent envoûtant.

Vous étiez un magicien, cher Frans, un enchanteur pétri d’humilité et d’humanité qui semblait toujours s’étonner des applaudissements que lui valait son travail aussi patient que passionné préférant la concentration et la lenteur au spectaculaire et à la virtuosité qui vous déplaisaient tant dans les phalanges symphoniques traditionnelles. Malgré les quelques approximations sonores de ce carnet de route mozartien écrit au fil de plus de dix ans de concerts, nous serons nombreux, je crois, à être reconnaissants à ceux qui ont permis à tous ces moments d’être capturés afin qu’ils puissent continuer à nous émouvoir, à nous faire réfléchir, à nous inspirer ; ils dessinent en filigrane le portrait juste et touchant de l’homme que vous fûtes, avec ses silences, ses enthousiasmes et ses troubles, témoin, créateur et passeur. Puissent vos éclairs nous durer encore longtemps.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791), Concertos pour violon & Symphonie concertante pour violon et alto (CD 1 & 2), Airs pour Aloysia Weber (CD 3), Musique pour cor & extrait de Mitridate (CD 4), Concerto pour clarinette & extraits de La Clemenza di Tito (CD 5), Symphonies n° 39, 40 & 41 (CD 6 & 7), Requiem (CD 8)

Thomas Zehetmair, violon, Ruth Killius, alto (CD 1 & 2)
Cyndia Sieden, soprano (CD 3)
Teunis van der Zwart & Erwin Wieringa, cor, Claron MacFadden, soprano (CD 4)
Eric Hoeprich, clarinette et cor de basset, Joyce DiDonato, mezzo-soprano (CD 5)
Solistes, Netherlands Chamber Choir (CD 8)

Orchestra of the Eighteenth Century
Frans Brüggen, direction

Wunder de Wunderkammern1 coffret de 8 CD [durée totale : 7h52’42] Glossa GCD 921121. Wunder de Wunderkammern. Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, avec présentation complète du coffret, pas de frais de port).

Extraits choisis :

1. Concerto pour clarinette en la majeur K. 622 : [I] Allegro
Eric Hoeprich, clarinette

2. Sinfonia concertante pour violon et alto en mi bémol majeur K. 364 : [II] Andante
Thomas Zehetmair, violon & Ruth Killius, alto

3. Nehmt meinen Dank, ihr holden Gönner K. 383
Cyndia Sieden, soprano

4. Symphonie en ut majeur (n°41, dite « Jupiter ») K. 551 : [IV] Molto allegro

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑