Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’orante Mademoiselle. Motets de Marc-Antoine Charpentier par Marguerite Louise

Att Pierre Mignard Portrait d'une femme avec une couronne de fleurs

Attribué à Pierre Mignard (Troyes, 1612 – Paris, 1695),
Portrait d’une femme tenant une couronne de fleurs, sans date
Huile sur toile, 74,3 x 61 cm, collection privée

 

Si l’évolution de la scène de la musique baroque peut souvent laisser perplexe par le manque d’ambition artistique qu’elle révèle (l’avidité de reconnaissance facile demeure, elle, bien vivace), il se trouve heureusement une poignée de projets pour redonner le sourire en rendant tangible la réalité d’une continuité et d’une relève. J’ai attiré votre attention, il y a peu, sur le premier disque réussi de l’Escadron Volant de la Reine ; je souhaite vous présenter aujourd’hui l’enregistrement inaugural de l’ensemble Marguerite Louise qui a fait, pour ses débuts, le choix de la musique française.

Il n’y a rien de bien original, me rétorquerez-vous, à se faire l’apôtre de Marc-Antoine Charpentier et à explorer sa production pour la Maison de Guise, un exercice dans lequel s’est illustré l’ensemble Correspondances en 2013, pour ne citer que l’entreprise probante la plus récente. C’est oublier un peu vite que si celui qui s’impose comme un des plus brillants compositeurs du Grand Siècle a été, ces trente dernières années, abondamment documenté au disque, une part non négligeable de sa vaste production demeure aujourd’hui encore inédite en dépit de qualités que cette réalisation de Marguerite Louise vient fort opportunément souligner.

Après un séjour de trois ans à Rome durant lequel la tradition veut qu’il ait étudié auprès de Carissimi (ce qui n’est étayé par aucune source documentaire incontestable), Charpentier revint à Paris au plus tard en 1670 et entra au service de la duchesse de Guise, femme puissante et pieuse, jusqu’à la mort de cette dernière en 1688. Elle entretenait une chapelle musicale dont les effectifs importants pour l’époque (jusqu’à une quinzaine de membres, chanteurs et instrumentistes) permirent au musicien de faire la démonstration de l’étendue de son talent mais aussi d’expérimenter de nouvelles voies aussi bien dans des configurations réduites que plus amples, du petit motet à l’histoire sacrée et peut-être même aux opéras de chambre, bien que quelques doutes subsistent encore sur le membre de la famille de Guise qui commanda les huit que l’on sait avoir été créés à son intention. Les six motets réunis dans cette anthologie illustrent avec bonheur la maîtrise atteinte par Charpentier dans le domaine des « petites » formes ; l’économie de moyens inhérente à ce format restreint l’incite toujours à concentrer au maximum son propos pour mieux mettre en valeur chaque inflexion du texte tout en recherchant la plus grande variété possible de couleurs et une efficacité dramatique maximale ; on reste ainsi toujours étonné de voir combien les versets en latin sont traités avec le même souci d’éloquence que s’ils étaient écrits en langue vernaculaire, Antoine Masson Pierre Mignard Marie de Lorraine duchesse de Guiseavec un recours à des figuralismes qui montre à quel point la leçon italienne a été comprise (citons, entre bien d’autres exemples, la façon dont sont illustrés les mots « ascensiones » et « valle lacrimarum » dans Quam dilecta, l’un par un passage lumineux ascendant, l’autre par un subit assombrissement descendant) même si elle s’exprime au travers d’un art empreint d’une retenue toute française. Chaque pièce se révèle un univers parfaitement homogène placé sous le signe d’une teinte dominante, louange pleine de sérénité de Domine Dominus noster, joie débordante de fraîcheur et de simplicité de Gaudia beatæ Virginis Mariæ aux tendres couleurs pastorales, aspiration implorante, palpitante parfois presque caressante mais toujours empreinte d’une grande noblesse de Quam dilecta, contrition mélancolique de l’Ave verum Corpus qui se mue lentement en une méditation plus apaisée, tristesse sensible, parfois poignante (les chromatismes douloureux sur « Requiem æternam ») mais pourtant jamais écrasante du De profundis, ou, plus surprenant, caractère plus optimiste qu’angoissé ou révolté d’Usquequo Domine, dont chaque épisode qui le compose, avec ses subtiles variations de tonalité, de rythme ou d’effectifs, ajoute en contrastes, en perspectives, en vitalité, Charpentier agissant comme un miniaturiste suprêmement doué dont l’imagination serait assez fertile et la palette suffisamment riche pour susciter des horizons infinis dans un espace contraint. Se coulant dans le même mouvement d’ouverture, les pièces du Premier Livre d’orgue (1689) de Jacques Boyvin, parisien de naissance qui tint la tribune de la cathédrale de Rouen de 1674 à sa mort en 1706, offertes en ponctuation entre chaque motet apportent une note de puissance et de virtuosité qui fait sortir ce programme globalement assez intimiste de l’atmosphère d’une chapelle privée et lui confère une dimension plus large.

Marguerite Louise est un jeune ensemble qui ne manque pas de personnalité et sait d’emblée piquer la curiosité en utilisant des visuels volontairement décalés, mais toujours raffinés (on apprécie ou non ; j’avoue, pour ma part, que cette démarche à la fois hardie et ingénieuse me plaît beaucoup). On aurait pu craindre que ce talent de communicant fût l’alibi d’une démarche artistique hésitante ou pire ; il n’en est rien et ce premier opus est, au contraire, une fort belle surprise, signée par des musiciens qui ont mûri leur projet et le servent avec cœur et conviction. Il y a, dans leur approche, un élan et un goût aussi tangible que maîtrisé pour une théâtralité assumée qui, sans rompre complètement avec elle, les place un peu en marge de la tradition empreinte de plus de solennité et de distance incarnée hier par Les Arts Florissants et aujourd’hui par Correspondances, et ouvre une une voie stimulante dans l’interprétation du répertoire du Grand Siècle. Malgré quelques petites raideurs ou approximations fugaces, Ensemble Marguerite Louiseles cinq solistes vocaux sont de très bon niveau, parfaitement au fait des exigences techniques requises par ces musiques et attentifs à en délivrer une lecture nettement articulée et soucieuse de traduire intensément les affects véhiculées par le texte, sans jamais tomber dans le travers d’un histrionisme hors de propos. Les instrumentistes sont excellents, très réactifs et souples, avec un sens du phrasé et de la couleur tout à fait appréciable ; on leur sait gré de ne jamais succomber à la tentation d’une exécution esthétisante dans laquelle le beau son serait une fin en soi et de nous rappeler qu’un soupçon de rugosité ou d’inégalité ici ou une prise de risque là, certes contrôlés avec art, apportent aux œuvres un indiscutable supplément de vie. Gaétan Jarry, dont on apprécie également la prestation dynamique au grand orgue (on aurait aimé que les motets fussent eux aussi soutenus par cet instrument plutôt que par un positif), dirige ses troupes avec intelligence et précision, en obtenant d’elles un engagement et une cohésion de tous les instants. C’est donc chaleureusement que l’on salue l’arrivée de Marguerite Louise sur la scène musicale, tant son premier disque nous prouve que cet ensemble ne manque pas d’idées et sait se donner les moyens de les mettre en œuvre. On attend maintenant qu’un deuxième opus vienne confirmer les riches promesses dont ils nous gratifient ici.

Marc-Antoine Charpentier Motets pour une princesse Marguerite LouiseMarc-Antoine Charpentier (1643 – 1704), Motets pour une princesse : Pour un Reposoir H. 523, Ave verum corpus H. 329, Domine Dominus noster H. 163, Gaudia beatæ Virginis Mariæ H. 330, Quam dilecta H. 186, De profundis H. 232, Usquequo Domine H. 196. Jacques Boyvin (c.1649 – 1706) : pièces d’orgue de la Suite du Quatrième ton du Premier Livre d’orgue

Marguerite Louise
Gaétan Jarry, grand orgue Dominique Thomas (2008) de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Champcueil, orgue positif & direction

1 CD [durée totale : 66’54] L’Encelade ECL 1403. Ce disque peut être acheté auprès de l’éditeur en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Jacques Boyvin, Grand Prélude à 5 parties, à 2 chœurs

2. Marc-Antoine Chapentier, Domine Dominus noster H. 163

Illustrations complémentaires :

Antoine Masson (Loury, 1636 – Paris, 1700) d’après Pierre Mignard (Troyes, 1612 – Paris, 1695), Marie de Lorraine, duchesse de Guise, 1684. Eau-forte, dimensions non précisées, Cambridge, Fitzwilliam Museum

La photographie de l’ensemble Marguerite Louise est de Franz Griers.

12 Comments

  1. Quelle belle chronique !!
    Je n’écoutais jamais la musique baroque avant de te connaître, pourquoi ? Je ne saurais le dire… Comme souvent j’adhère à ce que tu proposes, j’ai écouté, et … aimé
    Aimer, c’est ressentir cette émotion qui vous amène presque au bord des larmes comme ce Grand Prélude , qui est absolument magnifique, même si le second extrait est très beau, j’aurais aimé que ce prélude ne finisse jamais .
    Un seul petit bémol… on ne peut pas zoomer le tableau, sans doute parce que c’est une collection privée .. En revanche cette toile est vraiment très belle, j’aime très beaucoup, (le beaucoup ne suffisait pas) .
    Merci cher Jean-Christophe, ce moment comme je l’avais pressenti a été un bonheur . Et dans ce monde qui ne va pas très bien, il faut goûter les bonheurs lorsqu’ils se présentent .
    Je te souhaite une belle journée .
    Je t’embrasse très fort

    • Je retiens particulièrement ce que tu écris à la fin de ton commentaire, chère Tiffen : par les temps qui courent trop souvent dans les ténèbres, il est indispensable de saisir au vol toutes les occasions qui s’offrent à nous d’être heureux et les arts en sont prodigues, raison de plus pour nous y attacher. Je suis évidemment ravi que ces musiques t’aient plu et de ta « réconciliation » avec le Baroque soit en bonne voie; je n’en fais plus le centre de mes écoutes comme ce fut le cas il y a encore quelques années, mais c’est indubitablement dans ce terreau-ci que plongent mes racines musicales.
      Pour ce qui est du tableau, je ne peux hélas pas proposer à chaque reprise de la haute définition : seuls quelques musées la rendent accessibles sur leur site et, bien entendu, aucun français, ce qui est désespérant.
      Je te remercie sincèrement pour tes mots et te souhaite une bonne soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Ah le Domino Dominus Noster… Ecouté et ré-écouté pour le plus grand enchantement de la grande maison où les courants d’air qui la parcourent en ce dernier jour gris et suave (ici l’hiver s’annonce) semble entrelacer ses passages nostalgiques à la profondeur des notes de Charpentier pour lequel j’ai toujours eu grande affection.
    Et puis, Guise et Joinville, merci de rappeler ici en filigrane la belle terre de culture que fut ce coin oublié de France où je serai bientôt.
    Ton billet établit un pont étonnamment opportun entre ce jour et ceux à venir. Merci

    • Je suis, tout comme toi, très attaché à la musique de Charpentier, cher Henri-Pierre; elle me parle infiniment plus que celle de Lully, dont je ne méconnais pour autant ni les mérites, ni l’importance. Quel bonheur de voir de jeunes musiciens s’en emparer avec autant d’envie et de talent et de se dire simultanément qu’une certaine forme de continuité est assurée.
      Je suis heureux que cette chronique jette un pont entre ton présent et le retour qui se profile; puissent l’un et l’autre être heureux.
      Je te remercie bien sincèrement pour ton commentaire.

  3. Si le titre de ton article évoque la prière, la musique ici en chante avec assurance les louanges. Lesquelles sont, qui plus est, éclairées par ce tout jeune ensemble dont on peut espérer un lumineux avenir…
    Beau dimanche, mon ami. Je t’embrasse.

    • La prière et un clin d’œil à une autre célèbre figure du Grand Siècle, sans doute moins pieuse, la Grande Mademoiselle, ami Cyrille. J’espère qu’il sera fait bon accueil à ce disque de Marguerite Louise qui, par ses audaces et sa ferveur, mérite qu’on lui accorde une vraie attention. Je te remercie pour celle que tu lui as offerte et te souhaite belle fin de dimanche et bonne semaine.
      Je t’embrasse.

  4. Justement en choisissant mes fleurs ce matin à publier sur facebook, j´écoutais votre sélection de musique.
    Je ne pouvais avoir choisi meilleur moment pour l´écouter.
    Je suis très fortement attirée pour l´achat de ce CD.
    Merci Jean-Christophe.
    Toujours passionnant, lire votre chronique.

    • Cette musique de l’intimité s’accorde effectivement à merveille avec l’activité qui était la vôtre ce matin, Chantal, et je suis ravi que ces extraits vous aient donné envie d’en entendre plus; je crois pouvoir affirmer que vous ne serez pas déçue si vous vous laissez tenter par ce disque.
      Merci pour votre mot et belle soirée.

  5. Voilà à nouveau un disque fort intéressant de ce jeune label que j’ai découvert en 2011 grâce à l’excellent CD de Catherine Zimmer.
    Nous avons, ici encore, un point commun: une préférence pour les oeuvres de Charpentier. Même si elles sont moins connues (et donc moins jouées) dans l’ensemble que celle de Lulli, elles me parlent nettement plus.
    Cet ensemble me paraît fort prometteur et original dans le choix des oeuvres interprétées ici. Le vieil amateur d’orgue que je suis apprécie tout particulièrement le premier extrait de cette rubrique. Cet instrument d’inspiration franco-flamande de la facture du XVIIème, construit par la très renommée (à juste titre) « maison » Thomas, sonne à merveille dans ce répertoire. Toujours à propos d’orgue, je ne suis par contre pas persuadé que l’utilisation de cet instrument aurait été préférable à celle du positif pour ce genre d’oeuvre. Il est souvent difficile d’accorder un Grand Orgue avec un orchestre, et il me semble aussi que l’utilisation d’un petit instrument était plus probable – historiquement parlant – à la chapelle musicale de la duchesse de Guise.
    Un grand merci Jean-Christophe pour cette excellente rubrique et cette énième découverte.

    • Vous ne serez pas surpris, cher Jean-Marc, si je vous dis que j’ai eu une pensée particulière pour vous en choisissant ce Prélude de Boyvin pour ouvrir ma chronique; vous êtes, dans mon esprit, indissolublement lié à l’instrument que vous aimez tant.
      Vous avez complètement raison dans votre défense de l’utilisation du positif pour la basse continue des motets : le moyen est sans guère de doute conforme aux conditions réelles d’exécution mais, quand même, ça aurait eu fière allure au grand orgue, surtout avec un aussi bel instrument que celui-ci (Gaétan Jarry m’a déclaré y avoir songé, mais ce n’était pas techniquement réalisable, entre autres pour des questions d’exiguïté de la tribune). Pour le reste, Marguerite Louise a fait ici de l’excellent travail et je me réjouis de voir un aussi jeune ensemble se placer d’emblée à ce niveau — ça avait été le cas de Correspondances dès son premier disque et on souhaite aux nouveaux venus le même succès que leurs aînés. Et pour ce qui est de Charpentier, je rêve qu’un jour on se décide à nous offrir l’intégralité de ses Leçons de Ténèbres ou que l’on remette sur l’ouvrage une pièce magistrale comme le Motet pour l’Offertoire de la Messe rouge, car la version signée par Herreweghe a vieilli et est quand même assez peu idiomatique — ce ne sont que quelques pistes, mais il y a plein de choses que j’espère.
      Je vous remercie bien sincèrement d’être venu jusqu’ici et de m’avoir laissé une trace de votre passage; c’est une attention à laquelle je suis très sensible.
      A bientôt.

      • En repensant à notre longue discussion de ces derniers mois, je ne suis pas surpris que vous ayez pensé à moi en ce qui concerne l’orgue, en effet. Et vous ne pouviez pas vous tromper en ce qui concerne Boyvin que j’ai appris à aimer, il y a déjà de nombreuses années (douze pour être précis), grâce à la fameuse intégrale de Michel Chapuis.
        Je me permettrai de m’immiscer dans votre rêve en ce qui concerne ces Leçons de Ténèbres, je crois que nous ne serons pas trop de deux à « prier » pour que cela arrive un jour…

        • Rêvons, cher Jean-Marc, en espérant qu’un peu de nos songes parvienne à la nouvelle génération que je crois très capable de les exaucer, au moins en partie 🙂

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