Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Glacis et lacis. L’affaire Arnolfini par Jean-Philippe Postel

« — mais la vie des hommes de ce temps est faite de rumeurs invérifiables. » (L’affaire Arnolfini, page 36)

Jan Van Eyck Portrait des Arnolfini

Jan van Eyck (Maaseik ? c.1390 ? – Bruges, 1441),
Portrait des Arnolfini, c.1434
Huile sur panneau de chêne, 82,2 x 60 cm, Londres, National Gallery

 

Que vous vous soyez on non rendu un jour à la National Gallery dont ils sont un peu la Joconde, vous les avez sûrement déjà croisés tant leur image a été diffusée et vulgarisée, voire parfois détournée et moquée. Un homme et une femme dans une chambre luxueusement apprêtée, un griffon bruxellois à leurs pieds regardant vers l’espace du spectateur dans lequel se trouvent également deux personnages indistincts, l’un vêtu de bleu, l’autre de rouge, qui se reflètent dans un luxueux miroir historié surmonté par une mention artistement calligraphiée : Johannes de Eyck fuit hic 1434. « Jan van Eyck fut ici, 1434 » : la scène qui nous est présentée est donc datée mais non l’œuvre elle-même ; et ce latin quelque peu malhabile ne nous permet-il pas de lire également que « Jan van Eyck fut celui-ci, 1434 » ? Jean-Philippe Postel s’empare de ce fil de l’ambiguïté dès les premières lignes de L’affaire Arnolfini, court ouvrage présenté à juste titre comme une enquête, afin de mieux nous prouver, pour reprendre le titre d’un livre virtuose du regretté Daniel Arasse, qu’on n’y voit rien.

La peinture est un art de l’illusion – il ne viendrait à l’idée de personne d’un tant soit peu sérieux de parler aujourd’hui du réalisme d’un tableau, quand ces derniers ne donnent, au mieux, qu’une impression de réalité, ce qui est loin d’être la même chose – et Jan van Eyck était un maître en la matière ; on sait que ses œuvres, comme une majorité de celles produites autrefois (le nom de Jérôme Bosch, entre autres, vient immédiatement à l’esprit), peuvent se lire sur plusieurs niveaux, littéral ou symbolique. Le Portrait des Arnolfini a suscité bien des commentaires, souvent doctes, parfois farfelus, et si Jean-Philippe Postel démontre, tout au long de son récit, qu’il s’est très solidement documenté, il a très judicieusement choisi de s’appuyer non sur les gloses, mais sur l’observation de l’image telle qu’elle nous est parvenue et sur la poignée de documents qui nous renseigne sur sa transmission. Soumises à cet examen méticuleux, certaines certitudes ne tardent pas à vaciller. Les Arnolfini, vraiment ? Est-on si certain que l’homme que la première archive conservée (1516) désigne comme « Hernoul-le-fin », puis la deuxième (1523-24) comme « Arnoult fin » soit si aisément identifiable, par un jeu d’assonances quelque peu forcé, avec Giovanni di Nicolao Arnolfini ? Pour corser l’affaire, on sait que sa seule épouse attestée censée se tenir à ses côtés dans cette scène était morte depuis au moins 1433. Ce qui est, en revanche, certain, c’est que saint Arnoul était le patron des cocus (Molière n’a pas nommé pour rien le sien Arnolphe dans L’École des femmes, preuve que l’allusion était encore parfaitement compréhensible pour le public du XVIIe siècle) et que cette piste coïncide à merveille avec les deux vers de L’Art d’aimer d’Ovide inscrits sur le cadre aujourd’hui disparu du tableau : « Fais en sorte de promettre. Quel dommage y a-t-il, en effet, à promettre ? Riche de promesses, chacun peut l’être. » Élément par élément, Jean-Philippe Postel procède à un examen quasi radiographique de ce panneau de chêne qui se révèle riche de perspectives quelquefois inédites. La littérature qui lui a été consacrée a ainsi souvent beaucoup insisté sur le miroir, cet « œil » du tableau qui attire systématiquement celui du spectateur ; peu d’observateurs avaient relevé le nombre de différences entre ce qu’il reflète et ce qu’il devrait refléter, indication incontestable, selon notre auteur, de l’existence d’une distorsion entre ce que nous voyons et ce qui existe vraiment ; le voile se lève ainsi progressivement sur le lacis très serré de stratagèmes mis en œuvre par le peintre pour tromper nos sens. Quels secrets sont-ils enclos dans ces coups de pinceau et ces glacis transparents ? Étaient-ils regardés comme suffisamment dangereux ou à tout le moins dérangeants pour que le tableau fût au départ protégé par une serrure, comme nous l’apprennent les archives ? Au fil des pages, vous découvrirez pourquoi une chandelle brûle en plein jour sur le chandelier, le langage secret des socques et des mules, et peut-être même un message et une confession. Nombre d’éléments sur lesquels Jean-Philippe Postel fonde sa démonstration étaient connus – citons ici les recherches de Margaret Koster qui, la première, avait su déceler dans cette scène les signes certains que la mort y rôdait (je lui avais volontiers emboîté le pas dans un article publié en 2010 sur mon ancien blog) –, mais il est le premier à les relier entre eux de façon pleinement convaincante, sans idéologie, sans chercher à impressionner qui que ce soit ou à se faire le champion de telle ou telle école — écrire sur un tableau aussi célèbre en historien de l’art sans pour autant être étiqueté comme tel n’a visiblement pas que des désavantages. Il nous offre avec L’affaire Arnolfini un livre absolument passionnant, salutaire même en ce qu’il permet à chacun de remettre en question la façon dont il regarde une œuvre et l’analyse qu’il peut ensuite tirer de son observation, qui sait parfaitement tenir le lecteur en haleine jusqu’à son hypothèse finale en forme d’apothéose à laquelle on est tenté de croire. Écrit avec simplicité et une délicieuse pointe d’humour, cet ouvrage se lit comme un roman tout en dépassant largement le cadre d’une fiction et s’adresse, au-delà des cénacles de spécialistes, à toute personne qui s’est un jour arrêtée devant une œuvre d’art en se demandant quelle histoire elle pouvait bien avoir à lui conter.

Jean-Philippe Postel L'affaire ArnolfiniJean-Philippe Postel, L’affaire Arnolfini, Actes Sud,158 p., ISBN : 978-2-330-06091-6

Accompagnement musical :

Arnold de Lantins (fl. 1415-30), Las, pouray je mon martire celer

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuse & direction

Arnold et Hugo de Lantins Œuvres profanes Le Miroir de MusiqueŒuvres profanes. 1 CD Ricercar RIC 365. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

16 Comments

  1. Anne Le Maître

    21 avril 2016 at 09:36

    Chic ! Encore un livre à découvrir. En écoutant de la bonne musique, bien sûr.
    Cette analyse menée comme une enquête m’évoque… une enquête policière construite autour de l’analyse d’un tableau de la même époque, mais qui, malheureusement celui-là (on l’aurait bien contemplé un peu) est pure invention de l’auteur. Avez-vous lu « Le Tableau du Maître Flamand », d’A. Perez-Reverte ? Je l’avais dévoré, en son temps.

    • Il s’agit bel et bien d’une véritable enquête, Anne, et je vous assure qu’elle est passionnante; le disque consacré aux frères (?) de Lantins par Le Miroir de Musique lui offre un contrepoint que je trouve parfait, je reparlerai sans doute de ce disque remarquable dans les semaines à venir.
      J’ai bien noté les références du roman que vous me recommandez et je pense que je ne me ferai pas trop prier pour m’y plonger.
      Grand merci pour cette piste et pour votre commentaire.
      Bon après-midi.

  2. L’affaire n’est pas fini(e) …. j’ai beaucoup détaillé ce tableau (en reproduction, pas à la National Gallery) et sans aller jusqu’à l’infiniment petit et reproduit en reflets, j’ai la conviction (fausse) que Wladimir P. est un descendant. 😉

    • Non, bien chère Marie, mais les pièces que Jean-Philippe Postel verse au dossier le font, à mon avis, considérablement avancer. Je suis presque persuadé que le descendant supposé ne connaît même pas l’existence de ce tableau — les sphères dans lesquelles il se meut ne sont hélas pas celles de la beauté.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe
    Je ne suis pas une spécialiste, loin de là !! J’aime beaucoup les tableaux, mais je ne sais ni analyser, ni commenter, ça se résume à « très joli, j’aime beaucoup », mais , je peux pour une fois aller un peu plus loin avec le livre de Jean-Philippe Postel (que je vais commander) . J’espère juste comprendre 😉
     » peu d’observateurs avaient relevé le nombre de différences entre ce qu’il reflète » et bien je dois reconnaître que je fais partie de ceux-ci, et pourtant j’ai zoomé… mais m’attardant un peu plus sur la calligraphie, écrite en lettres cadeaux, qui absolument magnifique
    Merci beaucoup pour ce tableau et l’explication détaillée qui m’a permis de le regarder différemment.
    Bon après-midi, enfin qu’il soit aussi beau que possible.
    Je t’embrasse bien fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Pour moi qui ai une formation d’historien de l’art, les tableaux sont souvent toute une histoire et il se trouve, pour pimenter le tout, que la période à laquelle se situent ces Arnolfini est justement celle dont je suis sensé être spécialiste, aussi peux-tu imaginer la façon dont je me suis rué sur ce livre. Au même titre qu’un poème ou une musique, une œuvre picturale est un monde de signes qui font sens et nous délivrent un message; c’est ce dernier que Jean-Philippe Postel s’efforce, à mon sens avec succès, de retraduire afin de le porter jusqu’à nous avec beaucoup de simplicité ce qui rend son ouvrage parfaitement abordable, y compris pour les non-spécialistes; je te laisse en faire l’expérience par toi-même, je pense que tu ne seras pas déçue.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  4. Oh combien passionnante votre chronique !

    Un livre y figure aujourd´hui… mais naturellement…

    En effet, à la découverte d´un tableau, je me pose toujours la question :
    « Qu´a-t-il voulu nous faire parvenir, partager ?  »
    Et réciproquement je me dis : « Que m´inspire ce tableau ?…
    Cela fait partie de ma tentative d´approche.

    Oui c´est cela ; se rapprocher du peintre, de l´auteur de cette oeuvre.

    Quant à la musique, très appropriée pour ce thème.

    Bienvenue à ce nouvel apport à votre chronique.

    • Devant un tableau ou une musique, Chantal, mon premier réflexe est de faire abstraction autant que faire se peut de ma perception personnelle pour tenter de me concentrer sur ce que l’œuvre a à me dire : c’est ma façon de chercher à me rapprocher le plus possible du travail de l’artiste qui est au centre de mes préoccupations. C’est en ce sens que je trouve le livre de Jean-Philippe Postel exemplaire : il remet l’œuvre au centre de son propos sans chercher à servir une idée préconçue ou une approche égotiste, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne journée.

  5. Bénédicte Gaulard

    25 avril 2016 at 19:58

    Cher Jean-Christophe, mon libraire avait l’ouvrage…passionnant, intriguant, bref…formidable, car il montre que l’histoire de l’art n’est pas figée et que nos « terres » ont encore à parler. Van Eyck a été le premier peintre abordé au début de mes études. J’ai eu la chance d’avoir eu comme professeur une américaine qui achevait sa thèse sur l’agneau mystique…alors, ce livre évoque de beaux souvenirs. Et ce Miroir de musique …une petite merveille ! Merci

    • Chère Bénédicte,
      Je vous avoue que je guettais un peu votre réaction à ce billet puisque nous partageons la même formation universitaire et portons donc un regard proche sur ce type de publication. Pour ma part, j’ai adoré ce livre et je lui suis reconnaissant pour la leçon de regard qu’il m’a administré en me rappelant un principe de base : il ne faut jamais cesser d’interroger les images pour elles-mêmes en oubliant, autant que faire se peut, les gloses faites à leur propos. J’avais travaillé en ce sens sur la gravure Melencolia I de Dürer; il faudrait que je re-publie mon travail sur le blog un jour. Quant au disque du Miroir de Musique, il mérite de prendre place dans tout discothèque médiéviste digne de ce nom.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse de bien amicales pensées.

  6. Cher Jean-Christophe,

    Pour une fois c’est la musique qui s’accorde au tableau et non l’inverse, et je trouve que ce mariage est des plus réussis. Ce disque me semble très intéressant à la première écoute et j’aimerais bien en découvrir plus à son sujet.
    A vous lire, ce petit livre me semble fort tentant. Et pourtant je suis loin d’être un amateur d’art averti, juste un amoureux des beaux-arts, surtout ceux antérieurs au 18ème. Il pourrait peut-être même modifier ma façon de regarder une peinture et me redonner le goût (et donc l’envie) de visiter certains musées. Qui sait…
    Je « crains » que votre influence littéraire et artistique chamboule ma bibliothèque dans les années à venir, tout comme vos géniales découvertes musicales et votre passion pour les instruments anciens ont provoqué une « quasi révolution » dans ma chère discothèque.
    Grand merci pour cet excellent article, cette nouvelle rubrique (?) !

    Amitiés des Fagnes.

    • Cher Jean-Marc,
      Je prépare une chronique sur le disque du Miroir de Musique consacré aux Lantins, mais il me reste encore quelques lectures à effectuer avant de lui donner sa forme définitive; extraits et illustrations sont néanmoins déjà choisis et je pense pouvoir vous en dire un peu plus bientôt.
      Le livre de Jean-Philippe Postel est une vraie réussite et je lui suis très reconnaissant de la leçon de regard qu’il m’a administré. Vous savez, je crois que les amateurs de musique que nous sommes gagnent infiniment à fréquenter les musées : il y a beaucoup à apprendre en observant les œuvres du passé et beaucoup à entendre puisque les arts ne cessent de dialoguer entre eux.
      Je suis personnellement ravi que mes modestes contributions puissent vous conduire à faire évoluer vos horizons et peut-être votre sensibilité; je crois à ces rencontres (réelles ou virtuelles) qui nous font emprunter des chemins que nous n’aurions pas osé sans elles et je me sens moi-même très redevable à toutes celles qui m’ont permis d’accéder à de nouvelles découvertes et à des émotions inédites.
      De Tours, je vous adresse de bien amicales pensées.

  7. Catherine B-C

    26 mai 2016 at 09:59

    Cher Jean-Christophe,
    aussitôt après avoir lu votre chronique, je suis allée chercher ce livre chez mon libraire habituel, et c’est avec une grande curiosité, et même une certaine avidité que je l’ai abordé. Les invitations à « regarder » sont si rares !
    Récit historique de l’oeuvre intéressant, avancée à petits pas dans le tableau, lecture des détails presque invisibles, approche des symboles … d’accord. Mais, au final, ce livre me laisse quand même très perplexe, et après quelques jours de digestion, l’impression d’un bavardage anecdotique. Or, le jour de ma visite chez le libraire, j’ai rapporté les Mémoires de Balthus (de Le Rocher poche) que j’ai commencé de lire à la suite. Chose étonnante, après quelques pages, le tableau de Van Eyck s’est éclairé d’une lumière magnifique !
    C’est que Balthus nous « parle » de peinture, c’est à dire qu’il parvient, avec des mots précis, justes et concis, à aller où, à mon avis, J.P Postel n’arrive jamais, à l’essentiel, je veux dire dans cette frange que l’on peut encore exprimer verbalement pour faire sentir ce que la peinture nous dit dans un autre langage qui ne se traduira jamais.
    Ainsi, la couleur, la lumière, la beauté, les symboles, le miroir … s’allument dans le tableau de Van Eyck par les mots de Balthus, que je ne peux que citer:

    « La couleur est passage, voie de traverse, chemin pour aller au-delà des formes visibles »

    Le miroir « sceau de la vanité ou (tout à la fois) de la plus haute élévation (…) idée de l’âme, écho de ses profondes variations », pour sonder les êtres au plus profond d’eux-mêmes …

    La lumière,  » la clé du travail du peintre : atteindre à cette lumière si difficile à rejoindre cependant et qui exige la plus violente concentration. Je me suis de tout temps employé à comprendre quelque chose de cette lumière, à retenir cette énergie, à me demander comment elle nourrit chaque chose, comment on peut la maintenir vivace. Car c’est l’air qui structure tout, invisible et vibrant, qu’il faut peindre, c’est lui qu’il faut saisir pour que le tableau soit, tout simplement soit. L’air et sa lumière pèsent partout de leur poids invisible, de biais ou de front (…). C’est eux, l’air et la lumière réverbérée qui font le tableau, en sont de fait les sujets principaux. »

    « La vocation magnifique du peintre, son destin fatal pourrait-on dire, est d’être en accord avec la mélodie du monde. Il faut sentir le frémissement des choses, au climat des lumières biaisées, rasantes, qui traduisent l’histoire du temps, aux divers plans qui se relient entre eux. C’est un travail essentiellement religieux, dont l’issue est l’exaltation de ce monde, vaste et divin. »

    Aller  » au delà de la beauté du paysage offert  » car  » la quête de la beauté est ailleurs, elle procède de l’âme et y retourne. Il est impossible d’expliquer par des mots ce lent travail d’alchimie qui doit transformer un paysage en son envers, en son trou secret. (…) Peindre ainsi, c’est tenter d’atteindre à la profondeur du monde (…). Aller vers l’Ouvert, s’en rapprocher, l’atteindre quelquefois, en saisir l’instant de sursis et revenir au passage du temps. »

    « Peindre ne relève bien évidemment ni du commerce ni de la mode mais bien plutôt d’une aventure personnelle, exigée et féroce dont l’issue est l’apparition de l’ineffable beauté. Oeuvre mystique par excellence. Sinon, pourquoi le peintre accepterait-il tant de déboires et de pauvretés, pourquoi consacrerait-il tout son temps à cette souffrance sublime ? Consacrer est le mot juste, parce que le travail du peintre a affaire avec le sacré. Sans cette dimension spirituelle, cette fréquentation du mystère, il ne serait tout juste bon qu’aux aventures hasardeuses, aux tyrannies des modes. »

    « (…) transcrire l’enchantement et le lent engourdissement des choses et des êtres, l’autre vie dont ils sont dotés. Cette fébrile impression que des ailes d’anges frissonnent. Que s’entendent donc la lourdeur fragile des ailes au passage des anges !  »

    Ainsi, ce que nous dit magistralement ce tableau, c’est, je crois, l’énigme de la peinture elle-même !

    Avec mes amitiés fidèles,
    Catherine

    • Votre commentaire très documenté est particulièrement intéressant, Catherine, car il met le doigt sur deux approches radicalement différentes d’une même œuvre picturale. Je comprends ainsi tout à fait que l’on puisse trouver le livre de Jean-Philippe Postel prosaïque face aux envolées lyriques de Balthus mais, à mes yeux, ces dernières relèvent d’une démarche bien trop actuelle et personnelle pour nous permettre de percevoir avec pertinence ce qu’était la réalité d’un peintre du XVe siècle et les enjeux de ce qu’il produisait — je précise que je ne crois pas à l’universalité des arts, qu’il s’agisse d’arts plastiques ou de musique. Le livre de J.-P. Postel m’a convaincu parce qu’il ne s’encombre pas de considérations métaphysiques et se « contente », si j’ose dire, de regarder ce tableau pour ce qu’il est et rien d’autre; évidemment, mes attentes sont forcément dirigées par ma formation d’historien de l’art pour lequel il importe de savoir comment une œuvre fonctionne, pour quoi et comment elle a été conçue, etc. De ce point de vue, que l’on n’est évidemment pas obligé d’adopter, la démonstration de L’Affaire Arnolfini est assez éblouissante et totalement satisfaisante; si l’on attend autre chose, on peut évidemment se sentir perplexe ou frustré.
      Je vous remercie d’avoir défendu ici votre point de vue et vous adresse de bien amicales pensées.
      Jean-Christophe

      • Catherine B-C

        27 mai 2016 at 10:14

        Pardon, Jean-Christophe, mais il n’y a pas ici de considérations métaphysiques, et se demander ce que le peintre avait dans la tête et ce que signifiait pour lui l’exercice de la peinture , quelle que soit l’époque d’ailleurs, serait une quête vaine et déplacée. J’ai, moi aussi, une formation universitaire en histoire de l’art, et depuis ces années d’études, déjà lointaines, jusqu’à aujourd’hui, je ne cesse de me questionner là-dessus: comment parler d’un tableau ?
        A côté des connaissances historiques, du contexte de l’oeuvre, de l’analyse iconographique ou décryptage du sujet représenté (qui donne parfois lieu à des interprétations verbeuses), bref, en marge de tout ce qui constitue le discours de l’historien de l’art, il reste une part de l’oeuvre qui ne peut échapper à une approche sensible. Entendons-nous bien, car il n’est pas question ici, comme c’est le danger avec ce genre d’interprétation, de divagations intellectuelles, métaphysiques, plus ou moins poétiques… discours qui me sont complètement insupportables.
        Je suis aussi très prosaïque: Van Eyck a commencé son tableau en préparant son panneau de chêne, en broyant ses pigments, en préparant ses liants, et en apposant avec des outils, pinceaux, brosses … , des masses de couleurs d’une certaine façon, et cette façon, toute faite de sensibilité, aboutit à ce qu’il nous est donné de contempler: un tableau d’une extrême méticulosité (qui invite d’ailleurs à une lecture tout aussi méticuleuse, ce que fait très bien JP Postel), où se jouent des tensions entre les vibrations colorées. La peinture existe (n’existe que) dans cette matérialité sensible, et JP Postel ne nous parle jamais des formes et des textures, de pleins, de creux, de mat, de brillant, de pesanteur et de légèreté, de clarté, d’obscurité, de reflet, d’opacité, d’air et de lumière ! Il reste seulement dans le sujet.
        Je crois que Balthus nous invite à cela, à comprendre que la matérialité même de la peinture fait sens, et qu’il ne faut pas confondre le sens du sujet représenté et le sens du tableau, sa portée sensible et spirituelle.
        Par ses propos (que personnellement, je n’ai pas lu comme des envolées lyriques) qui se rapportent essentiellement à son travail personnel, mais aussi à ses référents (Pierro della Francesca et Poussin, essentiellement), il nous invite à une attitude d’ouverture et de dépouillement pour accueillir ce qu’une oeuvre a à nous dire. Je ne sais pas si c’est cela que vous appelez l’universalité de l’art, ou considérez comme une attitude intellectuelle, mais, pour ma part, je crois bien que c’est l’apprentissage de l’alphabet de l’art, qui est un langage sensible. La proposition initiale de JP Postel était celle-ci me semble-t-il, « dépouillons-nous de toute référence et regardons ce que nous avons là, devant nos yeux », et je le suis jusqu’à un certain point sur le chemin qu’il nous invite à suivre dans le tableau. Je m’arrête là où commence son interprétation hasardeuse sur l’état, les faits et les gestes des personnages représentés.

        Mais, Jean-Christophe, vous connaissez très bien vous-même ce langage et beaucoup de ses subtilités, j’en ai pour preuve les invitations toujours délicates que vous proposez ici pour entrer dans les oeuvres, que je ne suis pas la seule à apprécier.
        Très belle journée à vous,
        Catherine

        • Nous sommes portés, Catherine, par le même questionnement de fond qui est de savoir comment il est possible de rendre compte d’une œuvre d’art qu’elle soit faite de couleurs ou de notes, et c’est un défi auquel je me trouve confronté quasi quotidiennement puisqu’il fonde le travail que je mène sur ce blog (et son prédécesseur).
          Il est certain qu’une part du travail de l’artiste, qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui, nous échappera toujours – un de mes grands sujets d’interrogation demeure, par exemple, Grünewald, auquel mènent peu de chemins et dont aucun ne part – et que tenter de le cerner ne peut se faire que de manière intuitive ou par une série d’approximations visant à tenter de cerner le sujet en opérant autour de lui des cercles de plus en plus rapprochés — c’est aussi pour cette raison que je tente, à chaque billet écrit sur la peinture, de reconstruire une sorte de paysage sonore, comme je l’ai fait récemment avec Hubert Robert, afin d’essayer d’obtenir un éclairage supplémentaire. Ce que propose Balthus, que je trouve très beau en soi-même (et lyrique, vraiment), ne me convainc pas car, à mes yeux, procède d’un phénomène d’appropriation trop avancé pour ne pas avoir un effet de masque vis-à-vis de ce que nous dit le tableau; ceci dit, je suis persuadé que ces lignes peuvent jouer un rôle de révélateur pour peu que l’on se trouve en résonance avec elles et probablement conduire à une perception élargie du geste de Van Eyck. Je suis beaucoup plus sensible, pour ma part, à une re-contextualisation plus serrée du point de vue historique, un peu à l’image de ce qu’a tenté Baxandall dans L’Œil du Quattrocento, que vous connaissez sans doute, ou de l’approche de Daniel Arasse qui, bien que je ne sois pas italianomiaque, comme il avouait lui-même l’être, a été (et est toujours) un guide infiniment précieux pour former mon regard.
          Je vous remercie d’être revenue ici et d’avoir pris le temps de préciser encore votre pensée; avoir des lecteurs/lectrices attentifs et réactifs comme vous l’êtes est pour moi une bénédiction.
          Bien amicalement.
          Jean-Christophe

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