Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

La douceur des j’ose. Sonates (volume 4) de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï

Luis Egidio Meléndez Oranges pots et boîtes de sucreries

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716-Madrid, 1780),
Oranges, pots et boîtes de sucreries, c.1760-65
Huile sur toile, 48,3 x 35,2 cm, Fort Worth, Kimbel Art Museum

 

Dix ans. Il aura finalement fallu patienter – et encore ce verbe est-il partiellement inexact car il implique une promesse qui n’avait jamais été clairement formulée – dix longues années avant que nous parvienne un nouvel enregistrement anthologique des sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï, dont j’avais rendu compte, en janvier 2015, du regroupement des trois premiers volumes sous coffret.

Le claveciniste n’a jamais caché qu’il ne souhaitait pas graver l’intégralité des 555 sonates léguées par le maître de musique de Maria Barbara de Bragance, devenue reine d’Espagne en 1729, jugeant certaines d’entre elles « assez faibles », mais bien composer, au gré de sa fantaisie que soutient un sens de l’agencement particulièrement aiguisé, des récitals mettant en valeur l’inspiration volontiers kaléidoscopique d’un compositeur capable de puiser son inspiration aussi bien dans une danse observée sur la place d’un village – et le rapport qu’il entretient avec cet art éminemment corporel nourrit profondément son écriture – que dans les plus cérébraux des jeux motiviques et harmoniques. Ouvrant ce florilège, la Sonate en la majeur K. 212 nous plonge de plain-pied dans une atmosphère toute imprégnée par le folklore espagnol avec ces effets de guitare et ces déhanchements qu’affectionnait tant Scarlatti et qui viennent pimenter et bousculer le flux musical. Mais voici que K. 144 en sol majeur nous invite à quitter l’allégresse tumultueuse voire quelque peu interlope des rues Domenico Duprà Barbara de Bragance 1725pour gagner la lumière tamisée d’un salon où se chante une aria aux accents d’une tendresse délicatement nostalgiques, quand, un peu plus tard, K. 456 en la majeur nous fera irrésistiblement songer aux complexes élaborations de Johann Sebastian Bach, ou d’autres pages encore aux aimables conversations tant prisées par le style galant. En fa mineur, K. 204a est une pièce brillante à laquelle une forme répétitive tout en étant subtilement variée donne un caractère obstiné presque obsessionnel et qui est le théâtre d’échanges incessants et quelque peu turbulents entre éléments d’essence savante et populaire. Le cœur de ce récital est néanmoins indubitablement constitué par la vaste et assez époustouflante Sonate en mi mineur K. 402 baignée d’une ineffable mélancolie, jamais pesante car préservée de toute noirceur par des touches subtilement colorées et lumineuses, parcourue tout du long par un cantabile sensible qui lui permet de s’emparer de l’auditeur en s’insinuant discrètement en lui plutôt qu’en le terrassant, comme la reviviscence d’un souvenir plutôt que la douleur d’une affliction. Il convient d’ailleurs de noter que si la virtuosité, l’humour et l’audace n’en sont jamais absents – et comment pourraient-ils l’être s’agissant de Scarlatti ! –, cette anthologie se distingue par une certaine douceur, voire une tendresse que l’on n’associe pas instinctivement à l’univers d’un compositeur dont on retient généralement surtout le brillant et l’impétuosité — peut-être faut-il y voir un effet de la tonalité de la majeur qui y tient une large place.

Une nouvelle fois, Pierre Hantaï apporte une preuve éclatante des affinités qu’il entretient avec la musique de Scarlatti dont il est aujourd’hui, à mon avis, un des interprètes les plus inspirés et les plus convaincants. Les plus sensibles aussi, suis-je tenté d’ajouter, car ce récital qui mise un peu moins sur les pyrotechnies digitales pour accorder plus de place au registre de la confidence et du sentiment dévoile une facette du tempérament du claveciniste qui n’était pas jusqu’ici la plus exposée. La maîtrise technique est toujours présente, bien sûr, et elle est continuellement éblouissante, avec un toucher à la fois ferme et d’une grande fluidité, raffiné mais sans aucun maniérisme, et une pulsation toujours parfaitement contrôlée ce qui ne l’empêche nullement d’être chorégraphique jusqu’à l’ivresse ; cette absence de recherche d’effet forcé, que certains jeunes musiciens tapageurs feraient bien de méditer, rend la musique constamment lisible malgré son caractère parfois profus et ses foucades, et d’une beauté de chant infiniment touchante. La façon dont Pierre Hantaï construit son discours – il suffit d’écouter comment la Sonate K. 402 se déploie sous ses doigts pour en avoir un exemple magistral – démontre à chaque instant la qualité de la réflexion Pierre Hantaï Jean-Baptiste Millotqu’il a menée sur les partitions et la solidité de sa vision architecturale ; aucun détail n’est laissé au hasard sans que la cohérence globale en soit affectée, chaque élément est à sa juste place, avec son juste poids, et pourtant rien, dans cette lecture, ne sonne trop apprêté ou prémédité ; au contraire, tout y semble libre, frais, stimulant, éloquent, à mille lieues de ces disques qui en cherchant à faire jeune paraîtront avoir dix fois leur âge dans à peine cinq ans. Servie par une prise de son équilibrée et chaleureuse, cette réalisation réussit le pari de s’inscrire sans hiatus dans la lignée de ses trois glorieuses prédécessrices tout en approfondissant encore le regard porté sur les œuvres ; elle révèle ainsi l’intelligence du projet global d’un musicien d’exception qui a préféré se pencher en premier lieu sur certaines des pages les plus exubérantes pour mieux s’accorder ensuite le temps de mûrir son approche des plus intériorisées. Sans la moindre concession aux modes, en suivant son chemin d’excellence avec ténacité, Pierre Hantaï nous offre donc avec ce quatrième volume de sonates de Scarlatti un de ces enregistrements qui ont la saveur de l’évidence et dont on sait que l’on y reviendra souvent. S’il s’agit de son ultime contribution à la documentation de l’œuvre du compositeur, son entreprise s’achève en apothéose ; s’il envisage, ce que j’espère, d’y revenir un jour, je gage que tous ceux qui auront écouté ce récital et les précédents seront une nouvelle fois fidèles au rendez-vous.

Domenico Scarlatti Sonates volume 4  Pierre HantaïDomenico Scarlatti (1685 – 1757), Sonates pour clavecin (volume 4)

Pierre Hantaï, clavecin Jonte Knif (2004) d’après des modèles allemands du XVIIIe siècle

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 76’40] Mirare MIR 285. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en fa mineur K. 204a — Allegro

2. Sonate en la majeur K. 208 — Adagio e cantabile

3. Sonate en mi majeur K. 381 — Allegro

Illustrations complémentaires :

Domenico Duprà (Turin, 1689 – 1770), Maria Barbara de Bragance, 1725. Huile sur toile, 75 x 60 cm, Madrid, Musée du Prado

La photographie de Pierre Hantaï est de Jean-Baptiste Millot.

24 Comments

  1. Si le sucre (même en boîte de bois) est mauvais pour les dents, les sonates sont savoureuses à l’ouïe et me rendent guillerette …. ))

    • Du sucre, un rien d’acidité, des ombres et des lumières savamment utilisées, de la couleur : Scarlatti, en douceur, est bien présent dans ce tableau, très chère Marie.
      Je te remercie pour ton commentaire pétillant comme un zeste.

  2. Tout ici me plait.
    Les joyeuses sucreries picturales ; la clarté du propos qui imprègne la recension témoignant de la reconnaissance du mélomane averti et convaincu à qui on ne la fait pas (référence à « certains jeunes musiciens tapageurs » dont on taira ici les noms) ; les sonorités de la prégnante maturation et savante décantation perceptibles de Pierre Hantaï.
    L’approfondissement et « l’intelligence du projet global d’un musicien d’exception » stimule en effet à bien des égards. Ceci procure un bien fou !
    Heureux dimanche, ami J.-Ch. Je t’embrasse.

    • Je suis toujours aussi surpris et ravi de constater ton enthousiasme pour mes vieilleries musicales, ami Cyrille, toi l’enfant des XIXe et XXe siècles, et je t’avoue ressentir beaucoup de joie à l’idée que mes propositions puissent contribuer à t’en apporter également tout en élargissant tes horizons.
      Nous sommes ici, j’en suis persuadé, face à un de ces disques qui sont amenés à rester quand tant d’autres seront oubliés depuis des lustres, et je suis convaincu qu’il va marquer un jalon important dans la pourtant déjà riche carrière de Pierre Hantaï; quel bonheur, tout de même, lorsqu’un musicien atteint ce niveau et nous apporte à pleines brassées ce que tant d’autres avaient en vain cherché à cueillir !
      Je te remercie pour ton commentaire à la fois chaleureux et espiègle et t’embrasse en te souhaitant une bonne soirée.

  3. C’est un bonheur infini de retrouver enfin Scarlatti sous les doigts de Pierre Hantaï. Une approche et une interprétation d’une rare et remarquable intelligence. Un grand Maître (j’utilise à dessein la majuscule) à qui je voue admiration et profond respect. Et toi tu en parles avec beaucoup de finesse et de sensibilité.
    Et ce tableau… Doux et sucré… Tout le Naples natal de ma chère maman! Tu ne cesses de me faire découvrir des merveilles en peinture JC, je n’oublie pas ce que je te dois (ah ton billet sur le couple Arnolfini, tu m’as encore appris bien des choses! ;-))
    Ta chronique ensoleille tout à coup ce dimanche de 1er mai qui semble s’installer dans une grisaille peu commune dans le sud.
    Merci JC. Te souhaitant une douce et paisible journée, je t’embrasse avec toute ma sincère affection et te dis à bientôt.

    • Je t’avoue, Ghislaine, que lorsque j’ai appris que ce disque allait paraître, j’ai été fou de joie : ne faisant partie d’aucun sérail, j’ignorais absolument l’existence d’un tel projet et je me suis précipité chez le disquaire (pendant qu’il y en a encore un ici, ce qui hélas ne sera bientôt plus le cas) le jour de sa sortie. A mes yeux, Pierre Hantaï est aujourd’hui le seul à ne pas pâlir devant l’immense figure de Scott Ross dans les sonates de Scarlatti, ce qui n’est pas un mince compliment de ma part. Et là, j’ai l’impression qu’il a encore repoussé ses limites en termes d’expression — je ne sais pas ce que la fine musicienne que tu es en pense, mais je te rejoins pour estimer que le terme de Maître et la majuscule sont on ne peut plus appropriés.
      Mon penchant pour la peinture ne me quitte guère et j’avoue que cette savoureuse toile de Meléndez m’a semblé tellement bien répondre à la musique que je n’ai pas résisté. Je ne savais pas que tu t’étais arrêtée sur mes quelques lignes consacrées au livre de Jean-Philippe Postel sur les Arnolfini mais, là aussi, c’est une sacrée contribution dans son domaine et l’on devrait toujours avoir sa méthode présente à l’esprit en se rendant au musée.
      Je suis heureux que ma modeste chronique ait pu t’apporter un peu de soleil en ce dimanche et j’espère qu’il en reste encore un petit quelque chose deux jours après.
      Je te remercie bien sincèrement pour ton mot et t’embrasse très affectueusement.

  4. Un compositeur exceptionnel et un claveciniste qui le sert à merveille. J’aime chez Domenico Scarlatti l’alternance des « éléments d’essence savante et populaire » et n’oublie pas qu’il avait étudié le flamenco en son Paradis, à Séville durant plusieurs années, ce qui, sans doute, aura pimenté sa musique comme un tableau qui donnerait à voir l’ « allégresse tumultueuse voire quelque peu interlope des rues ». Jamais, me semble-t-il, la musique n’a été si proche de la peinture. Nous avons attendu dix ans mais ces dix années-là ne seront pas entachées de publications « alimentaires » peu abouties, ce disque est magnifique. Tous les compliments que vous adressez à Pierre Hantaï sont, à mon sens, amplement mérités.
    Merci à vous pour la belle nature morte de Meléndez, né à Naples et mort à Madrid, comme Domenico. Vous avez fait fort dans la simplicité, je vous remercie et vous souhaite un bon dimanche de premier mai, cher Jean-Christophe !

    • Scarlatti est sans doute un des compositeurs les plus constamment hantés par la danse, chère Simone, et vous avez raison de rappeler à quel point il en a appris et fait siens les codes, tout comme est très juste votre remarque sur la dimension picturale de sa musique. Pour mettre en valeur toute cette richesse, il faut un musicien d’envergure et il est évident que Pierre Hantaï possède cette dimension : ses trois disques précédents consacrés à Domenico l’avaient prouvé, celui-ci vient le rappeler avec une force et un panache assez étourdissants qui font que les écoutes répétées non seulement n’épuisent pas le sujet mais renforcent le sentiment d’admiration que ressent l’auditeur.
      Je vous remercie d’avoir si bien saisi les raisons de mon choix pictural (un domaine qui requiert toujours ma plus grande attention) et pour votre enthousiasme tant pour cet artiste exigeant que pour cet enregistrement, que je partage.
      Je vous souhaite une belle soirée dominicale.

  5. Très beau merci Jean-Christophe

  6. J’ai dû me résigner, il y a de cela des années, au fait que je ne suis pas très articulé lorsqu’il s’agit d’expliquer ce que je ressens..
    David Bowie, Livewire, 2002

    Tout est dit dans cette phrase . ..

    Merci infiniment pour ce moment, Ah le clavecin….
    Je t’embrasse bien fort.

    • Je ne m’attendais pas à croiser David Bowie autour de cette chronique, chère Tiffen, et je suis ravi que tu l’aies invité ici. Je connais bien cette sensation des mots qui se défilent quand il s’agit d’exprimer un ressenti, c’est ce qui m’arrive systématiquement à chaque chronique.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort.

  7. M. Jean-Noël BENOIT

    1 mai 2016 at 21:35

    Bonjour,
    Un grand et joyeux merci (Scarlatti n’est pas triste) pour l’intérêt que vous montrez envers le travail de Pierre Hantaï, dont le père était, à mes yeux en tout cas, un peintre intéressant. Quant au fils, deux choses: comment fait-il pour user du clavecin avec une grâce telle que jamais il ne paraisse assourdissant? Deux choses ai-je dit? une seule de fait: c’est le même souvenir , je veux dire presque ensoleillé, que je garde de son interprétation de Couperin. L’intelligence n’est pas de trop dans la musique, elle mène à cette sorte de fête sérieuse qu’est le travail de Pierre Hantaï. Bonne soirée.

    • Cher Monsieur,
      Je suis très attentif aux propositions de Pierre Hantaï et ce depuis son premier disque – Scarlatti, déjà ! – chez Astrée; je lui dois, entre autres, de m’avoir révélé les Goldberg et de m’avoir définitivement détourné d’écouter la musique du XVIIIe siècle au piano, et j’avoue qu’il m’a rarement déçu. Son disque Couperin était magnifique; je regrette qu’il n’ait pas eu de suite et que l’éditeur ne prenne pas soin de le rééditer. Sur le plan de la grâce, de l’intelligence et du raffinement, vous avez trouvé les mots justes et l’idée de « fête sérieuse » me semble tout à fait appropriée — elle résume une des raisons pour lesquelles je goûte l’art de cet interprète.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous souhaite une bonne soirée.

  8. Milena Hernandez

    2 mai 2016 at 10:27

    C’est avec Scott Ross que j’ai rencontré Scarlatti et j’ai toujours eu un plaisir particulier à écouter la 204a. Votre chronique m’a fait doublement plaisir car Pierre Hantai la rend très bien et la prise de son (je ne veux pas paraître pédante, je n’y connais rien en réalité mais je suppose) doit être aussi responsable du fait que le son n’est jamais trop acide comme cela arrive parfois avec le clavecin. Ce sont des oranges (pas des citrons) que vous avez bien choisies pour illustrer ces sonates… :-)) Le tableau est parfait et avez-vous remarqué comme les oranges sont manifestement « bio »? Bonne semaine musicale. Amitiés. Milena

    • Scarlatti est également arrivé jusqu’à moi grâce à Scott Ross, chère Milena, et il constitue toujours, à mes yeux, une référence pour jauger ceux qui s’aventurent dans ce répertoire complexe et fascinant où il ne suffit pas de s’agiter pour prétendre exister. Personne, à mes yeux, ne soutient aujourd’hui aussi indiscutablement la comparaison que Pierre Hantaï, dans un style certes très différent, mais avec la même passion et les mêmes affinités évidentes.
      Vous avez tout à fait raison en ce qui concerne la prise de son (et encore les extraits que je propose sont-ils, capacité de stockage oblige, au format mp3 — c’est beaucoup mieux « en vrai ») et je vous avoue qu’il ne me viendrait pas à l’idée un seul instant de vous charger d’un pédantisme dont vous me semblez rigoureusement exempte.
      Vous avez naturellement saisi le clin d’œil des oranges (bio et sans doute savoureuses) et des citrons ; je vous avoue que rien que pour ça, le tableau s’est imposé à moi — ça aurait été un Meléndez, de toutes façons, peintre que j’apprécie beaucoup, comme son presque contemporain français, Chardin.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite également une belle semaine de musiques (changement de registre ici ce soir : c’est Lalo qui mène la danse).
      Amitiés.

  9. Deux boîtes de M, une boîte de V, une autre non identifiable et d’autres, alors peut-on imaginer que ce sont des casses ? je verrais bien sortir quelques lettres pour faire bonne impression …. un défilé de mots même si ce n’est plus la mode. 😉

    • On pourrait tout à fait imaginer qu’il s’agisse de recyclage, bien chère Marie, mais le M le plus visible avec son z en exposant est surtout la signature de Meléndez (je ne m’explique pas le V, en revanche). Ta variation sur les casses ne manque, en tout cas, pas de caractère 😉

  10. Un cadeau plein de saveur et de douceurs cachées.
    Et de soleil !

    • Nous avons tant manqué de soleil ces dernières semaines, Michèle, qu’il fallait bien saluer son retour annoncé par un petit billet où il puisse se sentir un peu chez lui.
      Merci pour votre mot !

  11. lenormand rémi et monique

    2 mai 2016 at 22:06

    Bien plus qu’un instrumentiste virtuose, Pierre Hantaï est d’abord un musicien d’exception, il joue de la musique non pour s’en servir mais la servir pour le plus grand plaisir des nombreux amateurs de cet extraordinaire instrument qu’est le clavecin. Il ne programme aucune campagne tapageuse de publicité, n’abore pas une coiffure autant excentrique que ridicule; mais sans s’occuper d’aucune mode, Pierre Hantaï joue du clavecin pour son plus grand bonheur et celui de ses admirateurs. Sans doute est-il bien différent de Christophe Rousset, mais ces deux clavecinistes là représentent pour moi la quintessence des nombreux interprètes actuellement en activité de Scarlatti, Bach, Rameau. Après les premiers volumes de Scarlatti, le présent CD est le bienvenu et va révéler bien du bonheur. Merci pour votre blog tellement bien réalisé et pertinent, illustré toujours d’œuvres picturales bien choisies et d’extraits musicaux. On peut se fier à vos choix qui n’obéissent qu’à vos goûts éclairés, on ne peut malheureusement pas en dire autant pour d’autres revues souvent décevantes et lassantes. Il faut regretter en la matière – et exactement comme au bon vieux temps – que certains jeunes et grands artistes sont laissés sur le carreau au profit d’interprètes – pas meilleurs – portés par les imprésarios et maisons de disques pour de simples raisons économiques.
    Il me souvient que dans les années 85, certaine revue musicale portait aux nues un certain chef dirigeant les symphonies de Gustav Mahler. J’avais suivi les conseils et ai écouté le cd deux fois et fini….A ce jour, tous les critiques « autorisés » recommandent surtout de ne pas acheter les interprétations de Malher par ce chef. On pourrait en dire autant de certaine cantatrice française exerçant ses grands talents à l’Opéra de Paris et très vantée – à juste raison- par la presse. Le seul problème regrettable est que l’on ne comprend rien à ce qu’elle chante quand elle aborde les « nuits d’été de Berlioz », je trouve cela assez peu normal. Après avoir acheté des disques depuis plus 50 ans et « suivi » nombre d’artistes dans toutes les disciplines, je commence à y voir – et entendre – assez clair tout comme vous, la musique est aussi et d’une certaine manière un marché.
    Au plaisir de vous lire très régulièrement.

    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Comme je partage vos constats et combien, en les découvrant ce matin, je me suis senti subitement moins seul ! Car il est loin d’être évident, aujourd’hui, de ne pas plier le genou devant la nouvelle idole du clavecin vendue à grands renforts de publicité et de refuser de suivre les modes que certains voudraient imposer à tout prix. J’ai la chance d’être indépendant et de n’avoir aucun contrat publicitaire à honorer, ce qui n’est évidemment pas le cas de la presse dite spécialisée qui a besoin de ce type de revenus pour survivre; à titre d’exemple, j’ai payé sur mes propres deniers ce disque de Pierre Hantaï.
      Je suis l’activité de ce musicien depuis longtemps et il ne m’a pour ainsi dire jamais déçu; je suis persuadé que cet enregistrement marque une étape importante dans son évolution car il donne à entendre clairement des choses qui étaient jusqu’ici en germe. Les réactions de certains professionnels de la musique sont d’ailleurs unanimes pour saluer cette réalisation en bien des points exemplaire.
      Il est aujourd’hui bien vu, dans certains cercles (majoritairement parisiens) qui font l’opinion, de dire beaucoup de mal de Christophe Rousset dont on regarde de haut les talents de claveciniste; pour ma part, je l’apprécie infiniment et je me ferai sans doute un plaisir de revenir, dans les semaines qui viennent, sur sa lecture du Clavier bien tempéré.
      La logique qui me guide dans la conduite de ce blog est assez simple : je ne recommanderai jamais un disque pour lequel je regretterais moi-même d’avoir dépensé une vingtaine d’euros et je ne m’exprime que sur des projets dans lesquels je crois. Il me semble que c’est le moindre des respects dont je puis faire preuve à l’égard de ceux qui me font l’honneur de me faire confiance et de suivre mes publications. Je vous remercie très sincèrement d’en faire partie et de me donner acte de mes efforts et de mon honnêteté.
      Je vous souhaite une belle journée et vous adresse à tous les deux un bien amical salut.

  12. Gaulard Bénédicte

    5 mai 2016 at 22:05

    Merci, cher Jean-Christophe, pour cette présentation. Ces pièces de Scarlatti sont bienvenues et accompagnent avec bonheur le tableau, comme si les notes se mêlaient aux couleurs, aux ombres et aux lumières…et j’ai découvert, grâce à vous, un musicien comme je les apprécie, qui sert la musique et la rend encore plus belle !

    • C’est moi qui vous remercie, chère Bénédicte, de vous être arrêtée sur cette chronique. J’aurais parié que l’amatrice de claviers anciens que vous êtes connaissait Pierre Hantaï et je suis donc ravi de vous avoir fait découvrir cet interprète qui n’a aujourd’hui pas son pareil pour rendre la musique de Scarlatti vivante et palpitante.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une excellente journée.

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