Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tempora mutantur. Hubert Robert, un peintre visionnaire au Musée du Louvre

Hubert Robert Danse autour d'un obélisque

Hubert Robert (Paris, 1733 – 1808),
Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles, 1798
Huile sur toile, 120 x 99 cm, Montréal, Musée des Beaux-Arts
Legs Lady Davis © Musée des Beaux-Arts de Montréal/Brian Merrett

 

Après l’exposition du Grand Palais dédiée à sa grande amie Élisabeth Vigée Le Brun, auteur, en 1788, du portrait plein d’une vivacité concentrée qui accueille aujourd’hui le visiteur de l’ambitieuse rétrospective que lui consacre le Louvre, c’est au tour d’Hubert Robert d’être honoré par le prestigieux musée parisien dont il fut nommé conservateur en avril 1795. En 140 œuvres (peintures, dessins, gravures, mais aussi objets d’art) choisies avec un évident discernement se dessine un parcours que l’on serait tenté de nommer, en reprenant le titre d’un célèbre film, Itinéraire d’un enfant gâté. Robert, en effet, bénéficia incontestablement de circonstances propres à faciliter son développement artistique et personnel dont il sut tirer parti avec beaucoup d’intelligence pour lancer puis asseoir une carrière placée sous le signe d’un succès constant. Si elle sut user avec une affectueuse virtuosité de sa palette pour capturer l’image d’un peintre saisi dans sa période de plus grande faveur, Hubert Robert Un Artiste dans son ateliermadame Vigée Le Brun prit également la plume, dans ses Mémoires, pour croquer l’homme dans son quotidien : « De tous les artistes que j’ai connus, Robert était le plus répandu dans le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs, sans en excepter celui de la table, il était recherché généralement, et je ne crois pas qu’il dînât chez lui trois fois dans l’année. Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n’était refusé par lui, car tout le temps qu’il n’employait pas au travail, il le passait à s’amuser. Il avait de l’esprit naturel, beaucoup d’instruction, sans aucune pédanterie, et l’intarissable gaîté de son caractère le rendait l’homme le plus aimable qu’on pût voir en société. » Corroboré par d’autres témoignages, dont celui de Jean Joseph Taillasson qui le dépeint comme gai, cultivé et naturellement doué d’entregent, s’esquisse un personnage d’honnête homme à l’heureuse nature. Le délicieux tableautin à la touche vive réminiscente du far presto de Fragonard, Un artiste dans son atelier, généralement regardé comme un autoportrait, nous en révèle un autre trait qu’il partageait avec son exact contemporain, Joseph Haydn, et que l’on retrouve de façon continue chez les deux hommes : l’humour, allié à un regard extrêmement aiguisé.

Hubert Robert Un Ermite priant dans les ruines d'un temple romain

Un Ermite priant dans les ruines d’un temple romain, c.1760
Huile sur toile, 57,8 x 70,5 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
(image en très haute définition sur le site du musée)

 

« Robert est un jeune artiste qui se montre pour la première fois, » écrit Diderot dans son Salon de 1767, « il revient d’Italie d’où il a rapporté de la facilité et de la couleur. » Après avoir fait ses études au prestigieux collège de Navarre ce qui ne compta certainement pas pour rien dans la culture que ses contemporains lui reconnaissaient, ce fils d’un valet et d’une femme de chambre du marquis de Stainville, père du duc de Choiseul, eut la chance de pouvoir suivre ce dernier à Rome où il arriva en 1754 ; le futur peintre, dont on suppose qu’il aurait pu être formé auparavant dans l’atelier du sculpteur Michel-Ange Slodtz et peut-être reçu les conseils de Joseph Vernet, y passa presque onze années qui furent décisives dans sa formation artistique, dans la mesure où il en rapporta l’essentiel des motifs sur lesquels il devait fonder ensuite sa féconde carrière. Ses puissantes protections lui permirent de suivre les cours de l’Académie de France, avec une assiduité qui le fit favorablement remarquer par Charles Joseph Natoire ; Hubert Robert Jeune homme lisant sur un chapiteauen parallèle, il s’imprégna du style de Giovanni Paolo Pannini, célèbre pour ses spectaculaires mises en scène de ruines antiques, et de Giovanni Battista Piranesi, l’exceptionnel graveur d’après nature des architectures romaines et d’imagination de prisons oppressantes, mais aussi de son camarade Fragonard, tout en étudiant et dessinant sans relâche les collections et les monuments de la Ville éternelle en proie alors à une véritable effervescence archéologique à laquelle la fièvre de la redécouverte progressive de Pompéi depuis 1748 n’était pas étrangère. Les œuvres datant de ces riches années de formation expriment merveilleusement les émotions qui ont assailli un jeune homme de vingt et un ans découvrant des beautés dont il n’avait sans doute pas manqué de rêver ; ne peut-on l’imaginer se transposant dans le Jeune homme lisant, appuyé sur un chapiteau corinthien, un dessin qui atteste d’une maîtrise grandissante dans la représentation des figures tout en ménageant un équilibre subtil entre la concentration qu’exprime le visage de l’étudiant et l’élan de la jeunesse qui anime ses membres inférieurs quand le reste de son corps adopte une position de repos ?

Hubert Robert Jardins d'une villa italienneDiderot avait raison d’insister sur le sens de la couleur acquis par le jeune Robert et on en trouve une parfaite illustration dans des tableaux comme la Lingère, l’Ermite priant dans les ruines d’un temple romain ou les Jardins d’une villa italienne. Si cette dernière œuvre peut paraître plutôt conventionnelle tant du point de vue de son sujet que des personnages et architectures assez stéréotypés qu’elle convoque, elle est traitée avec une fluidité et un indéniable talent de coloriste qui parvient à tirer le meilleur parti d’une palette relativement restreinte dominée par les bruns, les verts et les gris que viennent illuminer jaunes et orangés et rehausser quelques touches de blanc, de rouge et de bleu judicieusement disposées ; cette toile se signale également par la singularité de l’atmosphère qui y règne et que l’on retrouve tout au long de la carrière du peintre, ce caractère suspendu, renforcé ici par un ciel menaçant, favorisant la contemplation voire une mélancolie diffuse. L’Ermite priant et la Lingère sont deux tableaux empreints d’une virtuosité de touche mise au service d’une gouleyante facétie ; le clin d’œil à l’épisode de la tentation de saint Antoine opéré par le premier est assez évident avec ce moine encapuchonné dont la méditation sur la fugacité de la vie (le crâne et le sablier) et l’inanité de ses plaisirs (le panier de légumes renversé) dans un environnement vaste (la sensation d’espace est suggérée avec beaucoup d’intelligence par les oiseaux voletant près de la poutre) et inhospitalier comme un désert est perturbée par l’arrivée de gouailleuses lavandières romaines dont une semble chantonner tandis qu’une autre s’enhardit à aller chatouiller l’anachorète avec deux branches malicieusement feuillues, le tout animé par des sources lumineuses utilisées avec brio ; Hubert Robert La Lingèrele second, avec une manière très proche de celle de Fragonard, joue la carte de l’aimable anecdote avec cependant plus de subtilité qu’il n’y paraît, en opposant la noblesse qui s’attache au décor antiquisant et la trivialité de la scène qui s’y déroule, ce qui deviendra un topos chez Robert, chez lequel les ruines sont souvent habitées et livrées à l’activité humaine contemporaine, ce qui provoque quelquefois de savoureux contrastes de registre, au sens rhétorique du terme, l’élevé s’entrechoquant avec le bas. Le filet d’eau de l’antique fontaine ou le jet d’urine du bambin parlent le même langage de l’écoulement de toute chose (le panta reï cher à Héraclite) et en particulier celui du temps qui détruit les édifices mais auquel l’âme animale demeure insensible (le gros chien impassible) quand celle de l’Homme l’éprouve ; la jeune femme, qui esquisse presque un pas de danse, semble ainsi sur le point de se retourner vers qui est plus jeune qu’elle.

Hubert Robert L'escalier tournant au palais Farnèse à CaprarolaL’exposition apporte un incontestable témoignage de l’excellence de Robert dessinateur et la représentation qu’il fit de l’escalier tournant du palais Farnèse, en vue d’un tableau à venir, en offre un remarquable exemple. Tout en insistant sur le caractère imposant de ce morceau d’architecture par une subtile amplification de ses formes, l’artiste parvient à lui conserver plasticité et finesse ; rien ne paraît figé dans cette volée de marches dont on pourrait presque dire qu’elle suscite l’envie de la gravir ou de la dévaler, qu’elle convoque le mouvement. Un an plus tard sans doute, soit vers la fin de son séjour italien qui s’acheva à l’été 1765, le peintre réalisa Les Découvreurs d’antiques, une toile qui restitue, avec une remarquable maîtrise des jeux d’ombre et de lumière et un ton qui conjugue habilement effervescence et solennité, une part de son émerveillement devant les richesses que la Péninsule n’avait cessé de lui révéler, à tel point qu’à l’instar du Jeune homme lisant, Hubert Robert Les Découvreurs d'antiquesil est assez aisé de l’imaginer à la place de l’amateur auquel des autochtones présentent une statue à la lueur d’une torche dans une galerie à demi effondrée dont le modèle est à chercher du côté d’un Colisée recomposé par l’imagination. Au premier plan, la cavité éclairée dans laquelle s’affaire un autre chasseur de trésor perché sur une échelle rappelle que bien d’autres surprises attendent qui sait être curieux et audacieux, tandis que le pâtre appuyé sur son bâton qui surplombe la scène en se tenant juste à la lisère entre le monde du passé et celui du présent suggère le pouvoir de rêverie troublé d’un rien de malaise que ces vestiges peuvent exercer même sur les âmes les plus simples. Avec ses malles débordant de souvenirs, d’esquisses et d’émotions, Robert reprit la route pour Paris sans doute bien décidé à conquérir la capitale à la force du pinceau ; ses ambitions allaient rapidement être comblées, probablement au-delà même de ses espérances.

Hubert Robert L'Indendie de Rome MuMa Le Havre

L’Incendie de Rome, c.1771
Huile sur toile, 75,5 x 93 cm,
Le Havre, Musée d’Art moderne André Malraux

 

Le 26 juillet 1766, presque un an jour pour jour après son départ de Rome, Hubert Robert fut simultanément, ce qui était notoirement rare, agréé et reçu en qualité de peintre d’architecture par l’Académie royale de peinture et de sculpture, qui choisit comme morceau de réception le tableau conservé aujourd’hui à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et connu sous son sous-titre de Port de Ripetta, une ingénieuse juxtaposition de bâtiments de la Rome d’hier et d’aujourd’hui qui résume brillamment onze années d’apprentissage assidu sous le ciel de la Ville éternelle. Cette accession au statut d’académicien, dont le caractère notablement rapide ne doit sans doute pas rien à l’influence du duc de Choiseul, autorisait Robert, par ailleurs fort d’une première commande royale pour les appartements du château de Bellevue, à exposer au Salon, ce qu’il fit dès l’année suivante, quelques semaines après son mariage avec Anne Gabrielle Soos ; la vingtaine de « morceaux » qu’il proposa « entre lesquels il y en a d’excellents, quelques médiocres, presque pas un mauvais » pour reprendre la recension de Diderot fut excellemment reçue ; la carrière de Robert était lancée et elle n’allait guère connaître d’éclipse.

Outre dans la maîtrise technique et l’imagination toujours foisonnante qu’il révèle, le succès que rencontra l’art de Robert trouve une partie de son explication dans le fait qu’il se situe au confluent d’un certain nombre de tendances fortes de son époque, comme le goût pour l’Antiquité qui allait faire fureur en Europe durant plus de cinquante ans et l’émergence de la sensibilité qui, en s’exacerbant et en s’individualisant de plus en plus, conduirait au romantisme ; Hubert Robert L’Entrée du Tapis vert lors de l’abattage des arbress’y ajoute la curiosité toujours en éveil d’un artiste qui sut, par exemple, se montrer attentif aux jardins pittoresques conçus par Claude Henri Watelet en réaction à l’esthétique au cordeau de ceux à la française et en nourrit son inspiration, mais qui fut également actif dans les domaines de la décoration (nombreux sont les hôtels particuliers qui s’enorgueillissaient de ses œuvres), de la conception d’objets et de meubles, comme en témoignent la jatte téton ou le siège réalisés pour la laiterie de Marie-Antoinette, mais aussi de l’aménagement de jardins, une compétence qui lui valut d’être nommé, en 1784, « dessinateur des jardins du roi » et de participer à l’aménagement du parc du château de Méréville (1786) et de bien d’autres.

Esprit cultivé, Robert ne manqua certainement pas de lire l’ouvrage d’Edmund Burke (1729-1797), Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, dont la traduction en français fut publiée en 1765. La réalisation qui y est prônée d’œuvres représentant une « horreur délectable » – ceux, trop nombreux, qui emploient aujourd’hui l’adjectif sublime à toutes les sauces ne devraient jamais oublier qu’il contient une dimension d’effroi – épouse le même mouvement que celui qui se développa simultanément dans les contrées germaniques en littérature comme en musique, ce Sturm und Drang portant en lui les germes du Romantisme. Dès le Salon de 1771, Robert frappa fort en dévoilant un terrible et saisissant Incendie de Rome tout de teintes rougeoyantes et d’ombres menaçantes. Il récidivera en faisant entendre sous son pinceau le fracas des cascades de Tivoli (1779) ou en y dressant les escarpements orgueilleux et déchiquetés des gorges d’Ollioules et des sources de Fontaine de Vaucluse (1783), autant de toiles conçues pour impressionner en procurant le tressaillement inquiet de la beauté et qui y réussissent admirablement.

Robert sut exploiter quelquefois jusqu’au procédé le goût de la bonne société de la seconde moitié du XVIIIe siècle pour les ruines et lui transmettre le frisson de l’antique avec parfois une insigne grandeur dont témoigne, par exemple, ses célèbres représentations du Pont du Gard ou de la Maison carrée de Nîmes, toutes deux exécutées en 1787, avec deux autres vues, l’ensemble étant aujourd’hui conservé au Louvre, pour la salle à manger du château de Fontainebleau, mais aussi la Découverte du Laocoon, dont on comprend mieux la volonté d’ennoblissement lorsque l’on sait que la véritable découverte, Hubert Robert La Découverte du Laocoonle 14 janvier 1506, de la statue de ce prêtre de Troie qui voulut dissuader ses concitoyens de laisser entrer dans la cité le cheval de bois et fut étouffé avec ses deux fils par des serpents monstrueux envoyés par Poséidon, eut lieu dans une modeste vigne de l’Esquilin. Est-ce pour souligner un peu plus la phénoménale influence qu’eut, depuis la Renaissance, ce groupe statuaire sur les créateurs que le peintre transpose cette scène dans une impressionnante galerie ? Il n’est sans doute pas innocent, en tout cas, qu’il fasse fi de toute vraisemblance historique pour ce qui regarde les costumes des personnages dont il peuple ce vaste espace ; le mélange d’habits modernes et de toges antiques vient habilement suggérer le lien entre passé et présent et l’universalité de la beauté héritée des Anciens.

Hubert Robert L'Atelier d'un restaurateur d'antiquités à RomeMais Robert ne serait pas l’artiste attachant qu’il est s’il n’exerçait son délicieux humour y compris sur ses sujets de prédilection ainsi qu’en témoignent deux toiles des années 1783-84 qui prennent l’exact contre-pied de l’élévation recherchée dans la Découverte du Laocoon. L’atelier d’un restaurateur d’antiques à Rome, avec ses effets de lumière admirablement maîtrisés, lève un coin du voile sur l’activité de préservation mais aussi de réinvention, puisque l’on y voit au moins une assez franche intervention sur les œuvres, du passé en offrant en contrepoint du labeur des artisans et de l’admiration des visiteurs, une intrigue sentimentale en train de se nouer ; un jeune homme, au péril de son équilibre sur l’échelle au sommet de laquelle il a grimpé, tend un bouquet de fleurs dont le rouge soutenu ne passe d’ailleurs pas inaperçu dans l’économie générale des couleurs du tableau, à une jeune fille à sa fenêtre, le tout au-dessus d’un marbre représentant Psyché et l’Amour. La position assez acrobatique des amants, outre un peu de piquant, apporte un indiscutable supplément d’animation à une scène majoritairement scandée par des verticales (statues, colonnade). Avec L’Ancien Portique de l’empereur Marc-Aurèle, on retrouve l’habitude chère à Robert de montrer les vestiges de l’Antiquité envahies et quelque peu désacralisées par le quotidien des Hommes de son temps ; Hubert Robert Caprice antique avec la statue de Marc-Aurèlevoici donc l’imposant portique converti en séchoir et la statue équestre en support de fil à linge, tandis qu’un chien, excité par sa peu amène maîtresse, aboie au passage d’un philosophe et qu’un scieur a commencé à attaquer un bloc de pierre orné d’un bas-relief. Certes, il y a encore des curieux pour venir se délecter du spectacle des ruines, mais leurs motivations semblent aussi peu affermies que l’équilibre de la jeune fille qui vient de s’engager sur l’échelle à l’avant-plan de l’image et qui finira dans les bras de l’homme qui l’a précédée et l’on sourit avec néanmoins un rien d’amertume en constatant que la position très étudiée du groupe placé en hauteur donne l’impression qu’il a embarqué sur un radeau de pierre pour assister depuis les premières loges au naufrage d’une civilisation.

Le sentiment de la fuite inexorable du temps est au cœur même de la poétique de Robert, ne serait-ce que par son choix de s’intéresser aux vestiges du passé non seulement pour eux-mêmes mais aussi en en faisant des éléments du décor de la vie moderne, ce qui accentue encore la perception de la distance temporelle. « Garde des tableaux du roi » depuis 1778, il put se familiariser, au contact de la prestigieuse collection du monarque, avec la manière de quelques-uns de ses illustres prédécesseurs ; Hubert Robert Les Bergers d'Arcadieparmi ceux-ci, Nicolas Poussin semble l’avoir particulièrement marqué puisqu’au moins deux de ses œuvres lui rendent hommage. Si la référence est probablement assez discrète dans l’Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles (1798) qui, à mes yeux, se souvient pourtant clairement de la Danse sur la musique du Temps (c.1634-36, Wallace collection), elle est, en revanche, évidente dans les Bergers d’Arcadie, une toile datée de 1789 qui évoque magnifiquement, avec une qualité atmosphérique qui n’est pas sans faire songer à Claude le Lorrain, la certitude de l’inéluctabilité de la mort au milieu d’une pastorale teintée d’idéal, la présence de l’eau symbolisant évidemment l’écoulement du temps et de la vie, au cours tantôt calme tantôt accidenté comme le rappellent les cascades. L’artiste avait-il le pressentiment, en livrant cette méditation à la fois sereine et mélancolique, que son existence s’apprêtait, à l’instar de celle de nombre de ses contemporains à être bouleversée ?

Hubert Robert La Bastille dans les premiers jours de sa démolition

La Bastille dans les premiers jours de sa démolition, 1789
Huile sur toile, 77 x 114 cm, Paris, Musée Carnavalet

 

Tempora mutantur, nos et mutamur in illis. Cette phrase extraite d’une épigramme de John Owen pourrait s’appliquer à une large partie de la production de Robert mais cette dimension devint plus particulièrement sensible après l’éclatement de la Révolution française, qui, s’il ne changea pas radicalement sa destinée – il fut finalement assez peu inquiété en dépit de sa proximité avec l’aristocratie la plus distinguée –, eut des répercussions sensibles sur son art dont la dimension nostalgique s’accentua sans jamais pour autant devenir envahissante, s’appesantir n’étant définitivement pas dans la nature d’un artiste chez lequel l’espérance n’est jamais complètement absente et se nourrit d’un intérêt soutenu pour la nouveauté. Après qu’il eut enregistré le changement de visage de la capitale en immortalisant, entre autres, la destruction des maisons du Pont Notre-Dame (1786) et du Pont-au-Change (1788), les bouleversements intervenus à l’été 1789 durent rapidement donner au peintre le sentiment qu’une époque était en train de s’achever. La vision qu’il donne de la forteresse de la Bastille au début de sa démolition est saisissante, Hubert Robert Le ravitaillement des prisonniers à Saint-Lazarel’angle choisi renforçant le caractère écrasant de l’édifice dont les effets de lumière accroissent l’air lugubre, l’ensemble de la scène étant enveloppée dans la menace d’un orage d’été (l’image est indiquée avoir été saisie le 20 juillet) en train de monter, phénomène météorologique autant que symbolique. Certaines des œuvres de Robert produites durant cette période où il dut souvent s’inquiéter pour sa propre vie possèdent une dimension touchante, telle la Vue de la cellule du baron de Besenval à la prison du Châtelet (c.1789-90, au Louvre) dans laquelle le prisonnier est évoqué sans que sa figure soit représentée – une façon de signifier que la détention aliène même la personnalité ? – tandis qu’un chien fidèle est couché sur le rebord d’une fenêtre où l’on entrevoit Paris et l’inatteignable liberté au travers des barreaux, mais surtout Le ravitaillement des prisonniers à Saint-Lazare qui se nourrit de l’expérience carcérale de l’artiste qui tâta de la geôle tout d’abord à Sainte-Pélagie du 29 octobre 1793 au 31 janvier 1794 puis à Saint-Lazare dont il fut libéré le 4 août 1794 ; ce qui frappe dans cette scène est son calme traduisant probablement la résignation qui s’attachait à un lieu où ceux qui pouvaient se l’offrir s’efforçaient d’améliorer un ordinaire que l’on disait en-dessous du médiocre. Si ces mois d’enfermement ne brisèrent pas un peintre dont l’élan vital se nourrissait indiscutablement d’un profond bonheur d’exister, ils contribuèrent sans doute à le rendre plus sensible encore au caractère transitoire des entreprises humaines.

Hubert Robert La démolition du château de Meudon

La Démolition du château de Meudon, 1806
Huile sur toile, 113,3 x 146 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
(image en très haute définition sur le site du musée)

 

Le 16 avril 1795, Robert fut nommé membre du Conservatoire du muséum national, futur musée du Louvre, aux côtés notamment de son vieil ami Fragonard, poste qu’il devait conserver, sous l’appellation de conseil de direction à partir de 1797 jusqu’en novembre 1802, année où il exposa également pour la dernière fois au Salon. Si la conscience aiguë de la fuite inexorable du temps s’exprime toujours, cette fois-ci avec une référence égyptienne tout à fait à la mode dans ces dernières années du XVIIIe siècle, dans l’Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles tant dans l’obélisque coupé en son milieu qui peut se lire comme l’aiguille brisée d’un gigantesque cadran que dans la ronde gracieuse qui l’entoure et rappelle les cycles qui règlent le cours de toute vie et de toute civilisation, les deux tableaux de 1796 donnant à voir la Grande Galerie du futur Louvre sous deux angles radicalement opposés nous montrent que le peintre vieillissant n’avait rien abdiqué de son optimisme et de son inventivité. La première œuvre de cette paire dévoile en effet sa proposition, sinon révolutionnaire du moins en avance sur son époque, pour installer un éclairage zénithal dans ce lieu privilégié d’exposition qu’il représente baigné dans une magnifique lumière transparente et une atmosphère pleine de quiétude, débordant pourtant d’activités de loisir ou d’étude, ouvert aux hommes et aux femmes de tout âge et de toute condition. La seconde peut apparaître comme le pendant négatif de ce message d’universalité apaisée, puisque « Robert des ruines » nous livre du même lieu (l’effet a dû être assez sensationnel à l’époque) une vue dévastée ; mais au milieu des décombres, dont l’amoncellement contient sans doute une dénonciation implicite des dégradations patrimoniales provoquées par la Révolution, l’espérance est là pour qui se donne la peine de la voir : Hubert Robert Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruinec’est le jeune dessinateur en train de croquer le bronze intact et majestueux de l’Apollon du Belvédère, ce sont les trois personnages qui découvrent, émerveillés, le buste de Minerve. Ces éléments réaffirment la permanence de l’art et de la Beauté au-delà des époques et des soubresauts de l’Histoire (la présence du buste de Raphaël aux pieds de l’Apollon parle le même langage de continuité d’artiste à artiste) si l’Homme sait faire appel à son intelligence plutôt qu’à la brutalité de ses instincts. Optimiste jusqu’au bout, Hubert Robert ? Certainement. Notons cependant que les tableaux de ses dernières années dénotent le besoin d’un regard en arrière qui n’est parfois pas exempt d’une pointe d’amertume ou de désillusion ; elle est perceptible dans sa représentation du Bosquet des Bains d’Apollon (1803, Musée Carnavalet) pour laquelle il fit le voyage jusqu’à un Versailles qu’il avait connu dans les derniers feux de sa splendeur et qui dut lui sembler bien abandonné (ce sentiment imprègne l’homme accompagné de son chien qui, de dos, regarde les eaux), elle l’est encore plus dans la Démolition du château de Meudon réalisé en 1806, deux ans avant sa mort, double symbole d’un lieu à l’agrément duquel il avait travaillé en en réaménageant les jardins et d’un monde définitivement aboli ; il n’est sans doute pas innocent que cette œuvre où les petits personnages qui apparaissent au balcon du bâtiment en ruines semblent des fantômes surgis d’une autre époque ne fut réalisée par le peintre que pour son propre usage et se trouvait encore en possession de sa veuve plus de dix ans après sa disparition.

Hubert Robert fut un artiste aux multiples talents, très prolifique, et l’on imagine sans mal le casse-tête qu’a dû représenter la constitution d’un corpus propre à donner au visiteur de sa vaste production une image à la fois synthétique, précise et variée. Ce défi a été brillamment relevé par Guillaume Faroult et son équipe, lesquels proposent une exposition qui parvient à être extrêmement enrichissante et pédagogique tout en conservant une grande fluidité dans son déroulement ; l’intelligence de l’accrochage permet remarquablement bien d’éviter l’écueil de la répétitivité qui est toujours un danger lorsqu’un peintre a construit son œuvre autour de motifs récurrents. Exigeante tout en demeurant parfaitement accessible pour qui ne serait pas familier avec un peintre qui, s’il est bien présent dans les collections des musées français, n’est pas celui auquel on songe le plus immédiatement lorsque l’on évoque l’art de la seconde moitié du XVIIIe siècle, cette rétrospective dense, captivante et savoureuse permet de percevoir avec plus d’acuité le pouls d’une époque riche en bouleversements mais aussi la figure attachante et plus complexe qu’il y paraît d’un homme dont, reprenant l’auteur du Frondeur ou dialogues sur le sallon par l’auteur de Coup-de-Patte & du Triumvirat, on peut dire que « ses ouvrages [étaient] presque toujours les rêves d’un homme d’esprit. »

Hubert Robert Un peintre visionnaire Musée du Louvre 09 03 au 30 05 2016Hubert Robert, un peintre visionnaire. Musée du Louvre, Paris, du 9 mars au 30 mai 2016

Hubert Robert Un peintre visionnaire catalogueCatalogue sous la direction de Guillaume Faroult, avec la collaboration de Catherine Voiriot, coédité par Somogy et le Musée du Louvre, 544 pages, 300 illustrations

Illustrations picturales et musicales :

Un Artiste dans son atelier, c.1763-65. Huile sur toile, 46 x 37 cm, Rotterdam, Museum Boijmans van Beuningen

1. Franz Joseph Haydn (1732 – 1809), Symphonie en la majeur Hob.I.64 « Tempora mutantur » : [I] Allegro con spirito

The Academy of Ancient Music
Christopher Hogwood, direction

Joseph Haydn Symphonies 45 46 47 51 52 64 Academy of Ancient Music Christopher HogwoodSymphonies, volume 7. 3 CD L’Oiseau-Lyre/Decca 443 772-2. Ce coffret peut être acheté en suivant ce lien.

I. L’Italie :

Un Ermite priant dans les ruines d’un temple romain, c.1760. Huile sur toile, 57,8 x 70,5 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

Jeune homme lisant, appuyé sur un chapiteau corinthien, c.1762-65. Sanguine sur papier, 208 x 303 mm, Quimper, Musée des Beaux-Arts © Quimper, Musée des Beaux-Arts

Jardins d’une villa italienne, 1764. Huile sur toile, 93 x 133 cm, Ottawa, Musée des Beaux-Arts du Canada

La Lingère, 1761. Huile sur toile, 35,1 x 31,6 cm, Williamstown, The Clark Art Institute

L’escalier tournant au palais Farnèse à Caprarola, 1764. Sanguine sur papier, 330 x 460 mm, Valence, Musée d’Art et d’Archéologie

Les Découvreurs d’antiques, c.1765. Huile sur toile, 81 x 67 cm, Valence, Musée d’Art et d’Archéologie

2. André Ernest Modeste Grétry (1741 – 1813), Quatuor à cordes en ré majeur op.3 n°4 : [I.] Allegro assai

Quatuor Thaïs

André Modeste Grétry Sei Quartetti Quatuor ThaïsSei quartetti op.3. 1 CD Musica Ficta MF 8004. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

3. Luigi Boccherini (1743 – 1805), Quatuor à cordes en mi bémol majeur op.2 n°4 (G. 162) : [I.] Allegro spiritoso

AleaEnsemble

Luigi Boccherini Sei quartetti opus 2 Alea EnsembleSei quartetti op.2. 1 CD Stradivarius STR 33758. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

II. Le Sublime et les ruines

L’Incendie de Rome, c.1771. Huile sur toile, 75,5 x 93 cm, Le Havre, Musée d’Art moderne André Malraux

L’Entrée du Tapis vert lors de l’abattage des arbres, 1777. Huile sur toile, 124 x 191 cm, Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

La découverte du Laocoon, 1773. Huile sur toile, 119,4 x 162,6 cm, Richmond, Virginia Museum of Fine Arts

L’atelier d’un restaurateur d’antiques à Rome, c.1783. Huile sur toile, 101 x 143 cm, Toledo, Museum of Art

L’Ancien Portique de l’empereur Marc-Aurèle, 1784. Huile sur toile, 161 x 117 cm, Paris, Musée du Louvre, en dépôt à l’ambassade de France à Londres © Musée du Louvre (dist. RMN-GP) / Todd-White Art Photography

Les Bergers d’Arcadie, 1789. Huile sur toile, 208 x 18 cm, Valence, Musée d’Art et d’Archéologie

4. Carl Stamitz (1745 – 1801), Symphonie en ré mineur op. 15 n°3, Kai.24 : [I] Presto

L’arte del mondo
Werner Ehrhardt, direction

Carl Stamitz Symphonies L'arte del mondo Werner EhrhardtSymphonies. 1 CD CPO 777 526-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

5. Johann Christoph Vogel (1756 – 1788), La Toison d’or, tragédie lyrique : Ouverture

Le Concert Spirituel
Hervé Niquet, direction

Johann Christoph Vogel La Toison d'or Le Concert Spirituel Hervé NiquetLa Toison d’or. 2 CD Glossa GES 921628-F. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

III. La Révolution

La Bastille dans les premiers jours de sa démolition, 1789. Huile sur toile, 77 x 114 cm, Paris, Musée Carnavalet

Le ravitaillement des prisonniers à Saint-Lazare, 1794. Huile sur toile, 40,5 x 32,5 cm, Paris, Musée Caranavalet

6. Carl Ditters von Dittersdorf (1739 – 1799), Symphonie en ut majeur à grand orchestre « La Prise de la Bastille » : [I.] GraveAllegro assai

Concerto Köln

La Prise de la Bastille Concerto KölnLa Prise de la Bastille, musiques de la Révolution française. 1 CD Capriccio 10280. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

IV. Le Louvre et les dernières années

La Démolition du château de Meudon, 1806. Huile sur toile, 113,3 x 146 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruine, 1796. Huile sur toile, 114 x 146 cm, Paris, Musée du Louvre

7. Louis-Emmanuel Jadin (1768 – 1853), Quatuor à cordes n°2 en fa mineur : [IV.] Allegro non troppo

Quatuor Mosaïques

Hyacinthe Louis-Emmanuel Jadin Quatuors Quatuor MosaiquesHyacinthe et Louis-Emmanuel Jadin, Quatuors. 1 CD Auvidis/Valois V 4738. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

32 Comments

  1. Pour l’atelier de restauration d’antiques, c’est le pied … un peu plus que les orteils, soit.
    Il faudra au moins la semaine pour tout étudier et écouter. C’est aussi le pied. Merci pour cet immense travail de recherches et la proposition. Tant de positions.

    • Il y a de quoi voir et de quoi écouter, bien chère Marie, et j’espère que les extraits te plairont autant que les fragments d’antiquités 😉 Comme tu l’imagines, la conception et l’écriture de ce billet n’ont pas été une sinécure, mais j’espère qu’au moins quelques lecteurs y trouveront leur compte.
      Merci pour ton retour, le premier ici.

  2. Bonjour cher Jean-Christophe

    Je reprends mon souffle après cette très longue rubrique, mais sache-le, moi j’aime .

    La première peinture sur ton blog, « Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles », m’a bien parlée, parce qu’ hier nous avons dansé dans les ruines d’un château…. Comme si un fil conducteur invisible me conduisait jusqu’à ces différentes ruines peintes par Hubert Robert. J’aime beaucoup ces liens qui relient les choses entre elles…

    Les huiles sur toile et les sanguines, sont des petites merveilles . Et comble du plaisir, la possibilité de voir en très haute définition, « Un Ermite priant dans les ruines d’un temple romain » avec la pierre gravée qui aurait sans cela, échappé à mon regard et « La Démolition du château de Meudon ».

    Puis de très belles musiques (que j’écoute encore en ce moment même) accompagnent cette rubrique longue , instructive et plaisante.
    Alors, un IMMENSE merci à toi, car j’imagine aisément le temps qu’il t’a fallu pour rédiger une telle chronique. Je devrai quant à moi y revenir, car une première lecture ne suffit pas .

    Je te souhaite un bel après-midi dominical, je vais aller maintenant commenter sur facebook, réseau qui est moins plaisant, surtout après être passée ici ..

    Je t’embrasse bien fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Il fallait effectivement prendre longuement sa respiration avant de se jeter dans cette chronique et je te remercie de l’avoir fait en dépit de la fatigue consécutive à tes différentes activités.
      J’ai eu la chance de pouvoir disposer d’un certain nombre d’images en bonne définition et c’est toujours un plaisir pour moi d’en proposer de telles aux lecteurs qui souhaitent voir les œuvres de plus près, « comme s’ils y étaient. »
      Quant aux musiques, le choix n’a pas été facile, mais je crois que l’on peut sentir à travers elles un peu de l’esprit de ces périodes tantôt calmes, tantôt troublées que Robert a traversées.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort moi aussi.

  3. Michelle Didio

    22 mai 2016 at 15:31

    Oui, le parcours que vous nous proposez de ce peintre en le ponctuant d’extraits musicaux, me plaît vraiment. C’est la raison pour laquelle j’ai mis un « j’adore » sur Facebook. Ce qui m’a vraiment frappé c’est la densité du texte faisant ressortir le contexte général grâce au support documentaire sur la vie de l’artiste et beaucoup de références littéraires ou bibliographiques. La lecture des tableaux que vous avez choisis est bien facilitée grâce à la description très précise avec les moult détails que vous mentionnez et qui m’auraient échappé . Bien que ne connaissant pas Robert et n’ayant pas visité l’exposition, votre texte m’aide à me faire une idée sur l’homme et sa peinture – homme d’esprit, d’humour et de goût – le rendant particulièrement « aimable » .
    Le fil rouge que vous tendez depuis le début de votre chronique jusqu’à sa fin est la fuite du temps : thème particulièrement bien rendu ici.
    Le choix de la musique est parfaitement adapté à chacune des oeuvres ; certaines que je retrouve avec un grand plaisir : Haydn et Jadin ; d’autres me restent à découvrir.
    Je suis sûre que je vais souvent relire cette chronique pour sa grande richesse et pour l’ « atmosphère » qui y règne.
    Merci de tout coeur, Jean-Christophe, pour la qualité du travail que vous offrez.

    • Comme vous l’imaginez, Michelle, cette chronique a nécessité un certain nombre d’heures de recherches, de réflexion et de rédaction; pour ne rien vous cacher, l’essentiel de mon temps libre de ces quinze derniers jours y a été englouti, souvent avec bonheur, mais parfois aussi avec de puissants moments de doute.
      J’ignore si le résultat final mérite les éloges que vous avez la gentillesse de lui adresser – j’en vois, pour ma part, surtout les défauts et les lacunes – mais s’il a pu vous faire découvrir un peu l’œuvre d’Hubert Robert et vous la faire apprécier, j’en suis sincèrement heureux, car elle mérite vraiment que l’on s’y arrête. Ce long texte a été un peu conçu comme une visite virtuelle à l’intention de ceux qui n’auraient pas pu faire le voyage vers Paris pour la voir – je me suis trouvé suffisamment de fois moi-même dans ce cas de figure pour savoir que ça peut être frustrant – et j’ai tenté d’y respecter au mieux son équilibre, à défaut de son ordre; avec votre finesse coutumière, vous avez parfaitement saisi le fil conducteur que j’ai adopté, cette thématique de la fuite du temps qui me parle toujours beaucoup, quel que soit l’artiste.
      J’espère que vous aurez pris plaisir à découvrir les extraits musicaux qui vous étaient inconnus; il est important pour moi de faire entendre cette bande-son d’une époque, une dimension qui n’est hélas qu’exceptionnellement mise en valeur, en France, dans les expositions.
      Je vous remercie pour la qualité de votre commentaire et vous adresse d’amicales pensées.

      • Michelle Didio

        26 mai 2016 at 08:00

        C’est avec un très grand plaisir que j’ai écouté plusieurs fois les extraits musicaux que vous avez si judicieusement choisis, Jean-Christophe. Je me suis plus particulièrement arrêtée sur le quatuor en ré majeur d’ A.E.M Gretry que j’ai découvert et beaucoup aimé interprété par le Quatuor Thaïs, et Luigi Boccherini si bien interprété par Alea ensemble. Soyez sûr que je garde aussi en mémoire tous les autres morceaux proposés ici car ils sont tous intéressants, avec un faible pour Haydn et Jadin. Merci encore pour ce parcours musical et pictural.

        • Les quatuors de Grétry sont effectivement charmants, Michelle, et je pense que le Quatuor Thaïs tire tout ce qu’il est possible de tirer de ces œuvres de jeunesse (Grétry et Robert se sont peut-être croisés à Rome); ceux de Boccherini sont, à mon sens, plus ambitieux (le Quatuor n°1 en ut mineur est un bijou), et le disque de l’AleaEnsemble est vraiment remarquable. Je suis sincèrement heureux que la promenade tant picturale que musicale que proposait cette chronique vous ait plu et je vous remercie d’être revenue ici pour me l’écrire.
          Bien amicalement.

  4. Par téléphone, il y a quelques minutes maintenant, je t’ai partagé mon sentiment suite à la lecture de ton article. Je fais donc court en t’écrivant ici être tombé amoureux de cet artiste que tu as su avec art, sincérité et générosité me faire découvrir. Un artiste que je compte bien apprendre encore à mieux connaître, notamment en commandant prochainement le Catalogue de l’exposition 😉
    Quant aux choix musicaux (qu’il me reste à écouter…), comme à ton habitude tu as su intelligemment « coller » au sujet.
    Je t’embrasse, tout en te renouvelant une nouvelle fois mes remerciements pour cet article enrichissant à plus d’un titre.

    • L’enthousiasme de ta réaction vis-à-vis de cette chronique m’a particulièrement touché, ami Cyrille; elle a atteint le but que je lui avais fixé, qui est de contribuer, à son très modeste niveau, sinon à mieux faire connaître Robert, du moins à attirer un peu plus l’attention sur lui. Inutile de te dire que je suis heureux de ton « coup de foudre » pour ce peintre que je trouve aussi passionnant qu’attachant. Tu feras une excellente acquisition, je pense, en te procurant le catalogue; le peu que j’ai pu en voir augure d’un travail très bien documenté et présenté avec soin.
      Je te laisse le soin, si tu le souhaites, de me faire retour sur les choix musicaux; j’espère que ceux que tu ne connais pas encore te plairont et que tu prendras plaisir à retrouver les autres « en contexte. »
      Je te remercie une nouvelle fois pour tes commentaires et t’embrasse en te souhaitant une bonne soirée.

  5. Mais quel magnifique article autour de ce peintre et de la rétrospective que le Louvre lui consacre ! J’ai découvert Hubert Robert à l’adolescence, alors que j’habitais à Valence dans la Drôme, dont le musée possédait une merveilleuse collection de ses petites toiles.

    Je suis tellement touché par votre article qui une fois encore prend place parmi les perles rares de mes lectures.

    Je n’aurais pas la possibilité de voir l’exposition mais je pense en commander le catalogue.

    Merci encore de tout coeur.

    Francis Etienne

    • Je suis heureux que cet article vous ait plu, Francis Étienne, et qu’il ait ravivé vos souvenirs d’adolescence autour d’Hubert Robert. Je ne l’ai, pour ma part, découvert qu’un peu plus tard, mais son univers m’a immédiatement semblé familier, sans doute en partie parce qu’il se fonde sur des thématiques qui me sont chères.
      Puisque vous n’aurez pas la chance d’aller visiter l’exposition, j’espère que le catalogue suppléera en partie à cette absence et deviendra un bon compagnon de route et de rêverie.
      Je vous remercie pour votre commentaire dont on sent qu’il vient du cœur.
      Jean-Christophe

  6. Bénédicte Gaulard

    23 mai 2016 at 16:43

    Cette déambulation musicale à travers la vie et l’oeuvre du peintre est une délectation, cher Jean-Christophe, et comme, toute dégustation, il faut aller lentement (Festina lente…dirait Alde Manuce), aussi je prends le temps de relire et d’écouter avant d’écrire de nouveau sur cette page. J’ai vu l’exposition, mais très vite, et un peu par hasard (annulation en dernière minute d’un rendez-vous professionnel, ce qui m’a permis de me précipiter au Louvre avant la fermeture), donc votre travail est le bienvenu…très belle fin de journée et à bientôt

    • Il faut effectivement prendre son temps pour découvrir ce compte rendu qui en demande beaucoup, chère Bénédicte, ce qui est sans doute un peu décalé à une époque où l’on demande de la rapidité et des choses qui soient aussi vite avalées qu’oubliées; je préfère définitivement une certaine forme de lenteur. J’ai eu plus de chance que vous lors de ma visite de cette exposition dans laquelle j’ai pu m’arrêter longuement (environ 2h30), mais je me rends à Paris avec tant de réticence que je rentabilise au mieux les moments que j’y passe.
      Je vous remercie de vous être arrêtée ici et pour le temps que vous y passerez encore.
      A très bientôt.

  7. Cette chronique est un régal. Trois semaines (le calendrier en atteste) ont été nécessaires pour passer des sucreries de Melèndez aux confiseries de Robert. C’est le résultat d’un travail de recherches ô combien précis et porteur de plaisirs. Alors quand on aime on ne compte pas [le temps]. Qui ne saurait apprécier les violettes confites, les coquelicots de Nemours, les bergamotes et j’ose même évoquer la force des bonbons à la sève des pins de La Vosgienne (à l’entrée du tapis vert).
    Le premier tableau met en avant un savoureux cristal de roche. Irrésistible. Bon, j’exagère un peu …. (pour le cristal)

    • Le temps de cuisson (Montaigne employait ce dernier mot pour désigner la digestion) a été un peu long, j’en conviens, bien chère Marie, mais c’est celui qui est indispensable pour se documenter, pour écouter, pour regarder, pour écrire et aussi pour rêver un peu. J’aime toutes les gourmandises que tu mentionnes et tu connais mon penchant pour ce qui touche aux Vosges et à sa ligne bleue et verte que je ne m’attendais pas à retrouver ici 🙂
      Merci pour ce nouveau commentaire.

  8. En parcourant les lignes réactives et réactrices, j’ai la sensation en entrant dans le domaine de Wunderkammern de pénétrer dans un salon de thé dans lequel on revient chaque semaine, par goût mais aussi par habitude. Et cette fois j’ai le sentiment que le lieu n’a plus de murs, l’espace se dégage, image impressionniste d’une galerie de portraits – à en oublier de boire – voir l’espace comme l’univers de galaxies et attendre le Maître d’école pour qu’il explique. Tu sais L’Instituteur dont on n’oublie jamais l’influence qu’il a eu sur notre esprit et le désir constant d’apprendre qu’il suscite. Pas clair ?

    • Ce sont de jolies images que celles que tu emploies, bien chère Marie, et si je n’aime guère les salons, je veux bien les fréquenter si le thé est bon et si c’est en bonne compagnie. Le parallèle que tu fais avec l’instituteur me « parle » beaucoup, car je n’ai pas oublié le nom de la maîtresse qui m’a ouvert les portes vers la musique et je lui en rends toujours grâces aujourd’hui.

  9. Facétieux Robert qui a reconstruit partiellement le temple romain en ruines (1760) pour accueillir le Laocoon (1773) ; ce qui est suffisant pour un ermite l’est infiniment moins pour la célèbre sculpture ….

  10. mireille batut d'haussy

    26 mai 2016 at 18:48

    Les niveaux de lecture s’entrelacent ici avec une subtilité qui déjoue toute tentation d’analyse ou de commentaire, même si elle est vive parfois.
    Juste un merci profond en forme de coupe stratigraphique. M.

    • Votre commentaire, Mireille, me ramène à une dimension de cette chronique qui m’avait complètement échappé et que je perçois sans doute un peu mieux aujourd’hui : son caractère assez « écrit » qui n’est pas du tout ce qui m’a guidé lors de sa rédaction. Comme quoi, alors que nous imaginons les tenir plus ou moins fermement, les choses s’obstinent singulièrement à nous échapper.
      Un très grand merci pour votre mot.

  11. Vos chroniques pourraient très bien être éditées.
    Elles le méritent.
    J´aimerai bien les avoir réunies en un livre dans ma bibliothèque et les feuilletées à mon bon plaisir.
    Savoir qu´elles sont là et que mes petits-enfants puissent les découvrir.
    Le bonheur du papier.

    • Pour être tout à fait honnête avec vous, Chantal, je l’ignore et si l’on me posait la question abruptement, je pense que je répondrais instinctivement par la négative. Je suis, en outre, enclin à penser que mes chroniques perdraient quelque chose à n’être plus accompagnées par les musiques que je mets un soin méticuleux à choisir. Ceci dit, je suis assez surpris par l’accueil très favorable réservé à cette plongée dans l’univers d’Hubert Robert et il m’encourage à poursuivre mon chemin dans le sens que je suis lentement en train de lui donner depuis quelques mois.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une belle journée.

  12. Cézanne commentait :
    « Je peins comme je vois, comme je sens et j´ai les sensations fortes. »

    Et bien, il me semble que vous aussi, vous écrivez comme vous sentez et vous avez les sensations très fortes.

    La clé de votre succès.

    • Succès tout relatif, Chantal, la culture ne rencontrant hélas pas le même écho que les potins mondains ou les recettes de cuisine. Ceci dit, vous avez raison, je suis incapable d’écrire sur quelque chose que je ne « sens » pas intensément.
      Grand merci à vous encore.

  13. Bonjour jean-Christophe ,
    J’ai beaucoup aimé cet article sur ce peintre que je connais depuis très longtemps . Malheureusement , je n’ai pas pu voir l’expo à Paris mais j’ai encore souvenir de ses oeuvres graphiques au musée des Beaux-arts de Besançon il y a trois ans et d’avoir vu ses peintures à Valence deux fois , la seconde fois après la réouverture de son musée restauré . Vos articles étant toujours admirablement bien illustrés musicalement, c’est un vrai régal d’ouvrir votre page même si je survole souvent vos mots par manque de temps et aussi car l’analyse musicale est bien souvent trop pointue pour moi !
    Grâce à vous , j’ai plongé avidement dans la lecture du livre de  » l’affaire Arnolfini  » !
    Pourriez-vous parler plus souvent de peinture ou d’expositions d’art ?
    En tout cas , merci beaucoup pour la qualité exceptionnelle de votre blog .

    • Bonsoir Rémi,
      Je vous prie tout d’abord d’excuser le léger retard avec lequel je vous réponds, mon emploi du temps ayant connu quelques imprévus ces derniers jours.
      Je vous suis très reconnaissant pour le regard que vous portez sur ce que je propose sur le blog et particulièrement de vous être exprimé à l’occasion d’une chronique qui a nécessité un certain nombre d’heures de recherches et d’écriture.
      Je n’ai, pour ma part, vraiment découvert Hubert Robert qu’il y a une grosse dizaine d’années, ma spécialisation en Histoire de l’art portant sur des périodes plus anciennes, mais je me suis instantanément senti en accord avec son univers, ce qui m’a donné l’envie d’en apprendre plus à son sujet; d’une certaine façon, ce compte rendu d’exposition représente un peu le bilan d’un cheminement plus long et souterrain qui a trouvé ici l’occasion de se matérialiser. Si l’ensemble n’est pas trop bancal et donne envie d’aller plus loin, au-delà même des bornes temporelles de l’accrochage parisien, je considère que le but que je m’étais fixé est atteint.
      Je compte, si j’en ai la possibilité (se déplacer pour voir telle ou telle exposition implique une certaine logistique) et l’énergie, donner plus de place à la peinture mais aussi aux arts graphiques dans les semaines et les mois à venir; la prochaine publication concernera d’ailleurs ce domaine, comme vous le verrez probablement. J’espère, en tout cas, que L’Affaire Arnolfini vous aura passionné autant que moi.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vos encouragements.

  14. Bénédicte Gaulard

    13 juin 2016 at 21:40

    Cher Jean-Christophe, je suis venue à plusieurs reprises apprécier ce riche contenu, qui est plus profitable que ma visite rapide…vous avez effectué un énorme travail, et j’aime la façon dont vous avez repris la biographie de l’artiste et le choix des oeuvres par périodes, un peu comme une composition musicale. La musique est présente en toile de fond et continue jusqu’à la fin… , c’est du moins de que je ressens en lisant le texte. Hubert Robert est bien autre chose que ce « peintre des ruines », et vous avez présenté un artiste fort attachant. Je ne vous cache pas que votre texte mériterait une publication, je pense à Grande Galerie…un grand merci pour ce travail sur lequel on ne fait pas que passer…la beauté – mots, oeuvres, musique, lieux évoqués – m’apparaît comme un élément de survie nécessaire pour faire face à la morosité, et, en ces jours troubles, cette beauté est bienvenue.

    • Chère Bénédicte,
      Tenter de faire « tenir debout » un article comme celui-ci n’a pas été une mince affaire et je souhaitais effectivement, comme vous l’avez bien compris, que la musique propose un parcours au même titre que les tableaux : parcours d’une vie et d’une œuvre, avec une évolution esthétique allant du baroque très tardif à l’aube du romantisme. Venant d’un œil exercé comme le vôtre, l’appréciation que vous portez sur ce travail me touche beaucoup et si j’ai pu, avec mes petits moyens, rendre justice à Hubert Robert à mon petit niveau, j’en suis ravi. Je ne suis pas bien certain que ce type de texte intéresserait Grande Galerie, qui a tant de rédacteurs très qualifiés… et, en dépit de ma formation d’historien de l’art, je ne suis pas du « sérail. »
      Je vous rejoins entièrement pour ce qui est de la nécessité qu’il y a aujourd’hui à s’entourer de beauté et à essayer de la faire partager autour de soi; il s’agit sans doute de la réponse la plus ferme que nous pouvons opposer aux ténèbres qui nous cernent et sont avides d’agrandir leur empire.
      Grand merci pour votre commentaire et belle soirée ou journée selon le moment où vous me lirez.

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