Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Fortunes d’Italie. Arnold et Hugo de Lantins par Le Miroir de Musique

Maître de Boucicaut Le Combat de Fortune et de Pauvreté

Le Maître de Boucicaut et son atelier (fl. c.1390-1430),
Le combat de Fortune et de Pauvreté, c. 1413-15
Miniature du ms. 63 (Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes),
fol. 63, 42 x 29,6 cm (format de la page), tempera, feuille d’or
et encre sur parchemin. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

L’année dernière à la même époque, le Miroir de Musique nous avait entraîné sur les traces d’Orphée et de son chant perdu dont les sortilèges avaient fait rêver les cercles humanistes en les conduisant, de tâtonnements en trouvailles, à l’invention de la monodie accompagnée puis de l’opéra. Toujours soucieux de proposer des programmes originaux, Baptiste Romain et ses musiciens remontent aujourd’hui le cours du temps de quelques décennies pour faire revivre deux compositeurs du Nord ayant trouvé bonne fortune outre-monts durant le premier tiers du XVe siècle, Arnold et Hugo de Lantins.

Comme souvent avec les artistes de cette époque, auxquels on est parfois même contraint de donner un nom de convention leur véritable ne nous ayant pas été transmis, les données biographiques que nous possédons sur ces musiciens tenus généralement pour frères sans qu’aucun document ne vienne l’attester de façon définitive sont minces et épars. Des indices concordants, en particulier l’attribution de prébendes, les rattachent au diocèse de Liège et tous deux sont documentés en Italie du Nord où ils furent actifs dans les années 1420 à la cour des Malatesta ; ils y côtoyèrent Guillaume Du Fay qui cite leur nom dans le rondeau He, compaignons et les musicologues ont réussi à déceler, dans deux mouvements de messe, les traces d’une grande proximité voire d’une collaboration entre ce dernier et Hugo, celui des deux Lantins sur lequel les connaissances sont les plus lacunaires. Arnold, lui, apparaît entre 1431 et 1432 parmi les membres de la chapelle papale à Rome, aux côtés de Du Fay et de Guillaume Malbecque ; on infère généralement de la demande que fit ce dernier au début du mois de juillet 1432 pour se voir attribuer un des bénéfices d’Arnold que ce Lantins-ci dut mourir peu de temps auparavant, peut-être au mois de juin. Voici pour ce que l’on sait avec quelque certitude ; tout le reste s’est perdu en chemin.

Le parcours des Lantins s’inscrit dans un processus d’attraction des compositeurs septentrionaux vers l’Italie appelé à se poursuivre, en s’amplifiant, durant les décennies suivantes ; il évoque, sur ce point, celui d’un de leurs prédécesseurs (on l’estime né vers 1370), originaire, comme ils l’étaient eux aussi vraisemblablement, Maître de Boucicaut Homme jouant de l'organettode la province de Liège, Johannes Ciconia, qui fit l’essentiel de sa carrière à Rome, Pavie et Padoue où il s’éteignit en 1412. S’il existe une évidente proximité stylistique entre les deux musiciens au patronyme commun qui, dans leurs chansons en français, utilisent préférentiellement la forme du rondeau, les différences qui se font jour entre leurs deux manières sont suffisamment notables pour permettre de distinguer sinon une personnalité, du moins un savoir-faire particulier à chacun d’eux. Ainsi Hugo semble-t-il avoir été le plus préoccupé par les questions formelles comme le démontre son écriture volontiers complexe – Je suis exent entre aman pour amour explore ainsi les efflorescences précieuses de ce que la musicologie moderne nommera Ars subtilior tandis que Celsa sublimatur/Sabine, presul est rigoureusement isorythmique – et son utilisation systématique de l’imitation ; sans doute était-il un homme d’une grande finesse, aimant jouer avec les sons autant qu’avec les mots ; Plaindre m’estuet, chanson d’amour déçu, ne contient-elle pas en acrostiche cette terrible injure : « Putain de merde » ? Si Hugo souvent fait songer à Du Fay, à tel point qu’il est loisible de parler d’un jeu d’influences mutuelles, la fluidité mélodique, le lyrisme raffiné et parfois légèrement mélancolique qui sont les marques de fabrique d’Arnold semblent anticiper le style de Binchois – c’est particulièrement frappant, par exemple, dans Puis que je voy, belle, que ne m’amés –, ce qui explique sans doute en partie le succès que ses œuvres rencontrèrent, dont atteste la tradition manuscrite. On note également une recherche d’expressivité accrue dont Las, pouray je mon matire celer apporte, entre autres, une illustration aussi émouvante que magistrale. Tous ces éléments peuvent conduire à estimer qu’Arnold, auteur par ailleurs de la fort belle Missa verbum incarnatum (enregistrée en 2002 par la Capilla Flamenca pour Ricercar), était un compositeur un peu plus tourné vers la modernité que Hugo.

Le Miroir de Musique apporte une nouvelle preuve, avec ce disque, de l’étendue et de la diversité de ses talents et l’on demeure durablement admiratif devant l’apparente facilité avec laquelle cet ensemble épouse, à chaque reprise, le style musical de l’époque qu’il explore. Que l’effectif soit étoffé ou réduit aux seules voix comme dans Las, pouray je mon matire celer qui constitue un des très beaux moments d’une réalisation qui n’en est par ailleurs pas avare, le résultat sonne de façon absolument idiomatique et avec une générosité que l’on apprécie d’autant plus qu’elle n’est pas toujours au rendez-vous dans ce type de production. L’équipe vocale réunie pour ce projet est de très grande qualité, qu’il s’agisse des deux ténors (Bernd Oliver Fröhlich et Achim Schulz), certes sollicités avec parcimonie Le Miroir de Musiquemais bien chantants et maîtres de leurs moyens, ou des deux sopranos (Sabine Lutzenberger et Clara Coutouly), fines connaisseuses de ce répertoire et qui le restituent avec engagement, fluidité et luminosité. On adressera les mêmes éloges aux instrumentistes dont les capacités à soutenir, à colorer voire à épicer le discours sont absolument remarquables ; l’équipe est habituée à travailler ensemble et la complicité des membres qui la composent est immédiatement perceptible au grand bénéfice de chaque pièce dont chaque détail est minutieusement ciselé et la moindre trouvaille d’écriture exhaussée avec autant de goût que de subtilité. On sait gré à Baptiste Romain, primus inter pares, de savoir si bien conduire ses compagnons sur des chemins riches de surprises et de contrastes en parvenant ménager autant d’instants du plus exquis raffinement que de passages un peu plus âpres et même quelques moments de langoureux vertige (les entrelacs harmoniques de Je suis exent entre aman pour amour).

Par son intelligence et sa sensibilité, par la cohérence de son approche, cette anthologie du Miroir de Musque dédiée à Arnold et Hugo de Lantins s’impose donc comme une indiscutable réussite qui exalte l’art de ces deux compositeurs de talent tout en permettant à l’auditeur curieux de saisir plus précisément l’évolution qui conduit de l’esthétique chantournée de l’Ars subtilior finissant à celle, plus directe, illustrée par Du Fay et Binchois. Pour toutes ces raisons auxquelles il faut ajouter le plaisir que l’on prend à son écoute, cette réalisation en bien des points exemplaire mérite une place de choix dans toute discothèque.

Arnold et Hugo de Lantins Œuvres profanes Le Miroir de MusiqueArnold et Hugo de Lantins (fl. 1415-1430), Œuvres profanes

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuses & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 66’54] Ricercar RIC 365. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Hugo de Lantins, Un seul confort pour mon cuer resjoïr

2. Arnold de Lantins, Puis que je voy, belle, que ne m’amés
Clara Coutouly, soprano

3. Arnold de Lantins, Amour servir et honnourer

4. Hugo de Lantins, Je suis exent entre aman pour amour
Sabine Lutzenberger, soprano

Illustrations complémentaires :

Le Maître de Boucicaut et son atelier (fl. c.1390-1430), Homme en habit exotique jouant de l’organetto, c. 1413-15. Marginalia du ms. 63 (Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes), fol. 243, 42 x 29,6 cm (format de la page), tempera, feuille d’or et encre sur parchemin. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

La photographie du Miroir de Musique, avec les musiciens ayant participé à l’enregistrement, ne comporte pas de mention d’auteur.

14 Comments

  1. Première idée, avant de lire l’intitulé de l’illustration, j’avais cru à une Annonciation …. J’observe que la Fortune a des ailes, peut s’envoler rapidement, volatile en quelque sorte sinon volage. La Pauvreté par contre a bien les pieds sur terre et prendra racine inéluctablement. Qu’en pense le prisonnier ? pas joyeux à l’évidence.

    • Tu as tout à fait bien vu, très chère Marie, cette Fortune ne s’arrête jamais bien longtemps, mais elle a su sourire aux audacieux et talentueux Lantins, les ayant peut-être préservés du sort plus obscur ou plus précaire qui les attendait s’ils étaient restés dans leur patrie — on n’en sait malheureusement rien.
      Merci pour ton commentaire.

  2. Michelle Didio

    29 mai 2016 at 19:31

    Une dentelle musicale, c’est ainsi que je perçois cette musique du moyen âge qui a si bien traversé le temps. Riche de subtilité, de raffinement et de délicatesse elle porte à l’intériorité et procure un grand plaisir. Merci, Jean-Christophe, de me l’avoir fait découvrir. J’espère pouvoir écouter dans un avenir proche la totalité du disque pour l’apprécier pleinement.

    • Il y a effectivement cette dimension dans cette musique, Michelle, et je pense que pour mieux la saisir, il faut garder à l’esprit qu’elle est contemporaine de peintres comme Masaccio ou Van Eyck, sans parler des enlumineurs dont l’art atteignait alors des sommets.
      J’espère sincèrement que vous pourrez vous faire une idée complète de cet enregistrement qui mérite non seulement que l’on s’y arrête mais aussi que l’on y revienne.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse de bien amicales pensées.

  3. Bonsoir ou bonjour selon …
    Ouf j’ai pu enfin me poser pour lire , écouter et admirer .. Il faut dire que je trépignais d’impatience, tu connais mon intérêt pour tes chroniques 😉 je savais qu’elle était là, il fallait juste le temps.
    Les enluminures avec la technique de peinture à l’eau  » tempera » que je connais bien puisque nous en avons composé à Terres d’ Aurea, a un rendu inimitable . Ce qui donne des enluminures assez exceptionnelles. Je t’avais, je crois, mis des photos.
    Tout ceci, pour te dire que tes illustrations ont été fort appréciées. Je sais que tu ne les trouves jamais par hasard, que c’est le fruit de longues recherches .

    La musique est absolument magnifique, tous les extraits sont beaux, instruments et voix dans une union parfaite . C’est un moment hors du temps comme je les aime.
    Ta chronique est belle, instructive, et j’avoue, même si ce n’était pas le but, avoir souri au « putain de merde » . Désolée 🙁
    Que te dire de plus si ce n’est merci du temps passé, merci pour ces belles enluminures superbement choisies, pour la musique, pour ta chronique. Si, je te dirai un mot : encore !!!
    A très vite
    Je t’embrasse bien très fort 😉

    • Ce sera bonsoir, chère Tiffen, et je suis ravi que tu aies trouvé un peu de temps pour cette chronique dont je me doutais qu’au moins les illustrations te plairaient, puisque je connais ta passion pour l’art de l’enluminure. Pour l’anecdote, ce sont d’ailleurs sans doute elles qui me donnent le plus de fil à retordre dès qu’il s’agit de les débusquer en vue d’une chronique (numérisations trop peu nombreuses, pas très bien indexées, pas toujours de bonne qualité).
      Le disque du Miroir de Musique consacré aux Lantins est une vraie belle réussite qui mérite assurément de figurer dans toute discothèque médiéviste digne de ce nom : tant du point de vue vocal qu’instrumental, on est ici dans le domaine de l’excellence, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.
      Je te remercie pour ton commentaire et te dis à bientôt.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. mireille batut d'haussy

    2 juin 2016 at 19:25

    par où commencer quand on nait propulsé au centre – appréhension non discursive de l’image qui convoque le fond bouillonnant qui l’inscrit et à partir duquel elle se lie – lecture indivise toujours déjà – l’articulation du MA à la Renaissance se « concrétise » par la « traduction » des Alexandrins ; à quoi bon nommer ce qui ouvre la voie et donne son sens (en même temps qu’il ouvre les sens) à ce qui n’est Art qu’au singulier.
    justesse des syntaxes où le verbe ne venant « qu’après », s’impose la synthèse des éléments de la déambulation : l’image appelle cette nécessaire retenue du Souffle pour qu’advienne le Verbe dont elle se soutient. fraction de Mercure sublimée, l’ange ouvre à l’économie du temps où le Rapt de l’étranglement – eng-Engel- devient Lieu et Lien.
    souffrance de l’idéal comme seule vraie pauvreté, reste l’axis mundi au pied duquel on reste attaché, comme en attente.
    j’écris à la lumière d’un « écran » articulée à celle d’un clavier dans la pénombre relative de ce qui me transporte, à seule fin de vous dire combien l’innervation symbolique des champs conjugués donne à vos meilleurs passages le sel dont -entendez-le comme il se donne.
    … ce disque que j’adore, je vais l’offrir, pour le plaisir d’en acquérir un autre qui me sera présent comme un anniversaire sous le signe d’Orphée.
    et puis Rilke « … nichts wie den wendenden Punkt »
    M.

    • Je vous remercie, Mireille, pour l’approche très poétique que vous avez eue de cet article et de ses illustrations — poétique également en ce qu’elle façonne le sens.
      Je ne doute pas que ceux à qui vous offrirez ce disque lumineux vous en seront durablement reconnaissants, car vous aurez mis sur leur chemin bien plus que de la musique.
      Mes meilleures pensées vous accompagnent.

  5. Bénédicte Gaulard

    3 juin 2016 at 20:32

    Savez-vous, cher Jean-Christophe, que le maître de Boucicaut a été le premier enlumineur évoqué par mon professeur d’art médiéval ? Le découvrir à nouveau sous un angle musical est une petite merveille…ce Miroir de musique va bientôt prendre place sur mes étagères. L’extrait « Amour servir et honnourer » est délicat, à l’image de ces enluminures et de l’amour courtois. Encore un petit bonheur…merci, et belle soirée à vous.

    • J’ai retenu le Maître de Boucicaut, chère Bénédicte, parce qu’on pense qu’il a pu travailler en Italie, comme nos deux mystérieux Lantins, mais je suis évidemment ravi de voir que mon choix croise un peu de votre histoire et réveille quelques souvenirs dont je devine qu’ils ne sont pas désagréables. Quelque chose me dit que vous n’avez pas fini d’écouter ce disque une fois qu’il vous aura rejointe, car ma chronique ne donne qu’un aperçu des beautés dont il est tout sauf avare.
      Bonne découverte, donc, et merci pour votre mot.
      Tous mes souhaits de belle soirée vous accompagnent.

  6. Bien belle chronique que celle-ci, et (encore) une totale découverte en ce qui me concerne. Il y a des fois où je me demande si vous n’avez pas accès à certaines bibliothèques secrètes que le commun des mortels ne peut fréquenter mon ami… et je serais même à deux doigts de vous jalouser cet hypothétique privilège.
    La qualité et l’unité de cet ensemble est remarquable, et les chanteurs semblent être tellement à l’aise dans ce répertoire – qui ne doit pourtant pas être aisé à interpréter, même pour des artistes professionnels – qu’on a du mal à réintégrer notre monde actuel lorsque la dernière note s’éteint. Pour ne pas avoir entendu ce disque en entier, je ne peux pas encore savoir si les ténors y tiennent un rôle moindre que les sopranos, mais ils tissent une bien belle toile de fond pour ces dames en tout cas. Dames que j’apprécie beaucoup, surtout dans le deuxième extrait, ce qui ne vous étonnera pas car vous connaissez mon goût pour ce genre de musique à effectif (très) réduit.
    Un grand merci pour cette fort belle découverte. Il est certain que sans vous je n’aurais pas pensé à ouvrir la porte qui y conduit.

    • Je gardais ce disque « en réserve », cher Jean-Marc, en attendant d’avoir vraiment le temps de lui en consacrer, mais je l’ai aimé dès la première écoute et y suis souvent revenu depuis, toujours avec un bonheur renouvelé — on peut juger qu’un enregistrement qui ne s’essouffle pas au bout de son quinzième passage (quelquefois deux consécutifs) a quelques chances d’être de qualité. Le Miroir de Musique fait partie de ces jeunes ensembles qui ont le courage de se consacrer à la musique médiévale et le font avec un talent laissant espérer une brillante relève lorsque ceux que nous suivons depuis longtemps éprouveront le besoin de se mettre un peu plus en retrait; avouez que le résultat final ne manque pas de panache. Quelque chose me dit d’ailleurs que si vous décidez de poursuivre plus avant l’exploration de cette réalisation, vous n’avez pas fini de vous ébahir — n’hésitez pas à m’en reparler si vous le souhaitez, vous vous doutez que votre sentiment sera le bienvenu.
      Je vous dis à bientôt autour d’autres portes à ouvrir – j’ai encore quelques jolies choses dans ma besace – et je vous remercie pour votre mot. Vous savez le plaisir que j’ai à vous retrouver ici et ailleurs.
      Amitiés.

  7. Très attirée par ces voix… par ce répertoire…

    A part le plaisir de l´écoute…

    Peut-être un besoin de retrouver l´essentiel dans la vie…
    dans les relations humaines…

    Merci Jean-Christophe de nous faire connaître,
    découvrir ces nouvelles publications.

    • J’ai toujours eu un penchant affirmé pour le répertoire médiéval, Chantal, car il me ramène à ce que vous nommez l’essentiel; aussi suis-je aux anges quand il est interprété avec autant d’engagement et de talent que dans ce disque du Miroir de Musique qu’il faut assurément connaître et faire connaître.
      Je vous remercie pour votre mot et vous dis à bientôt.

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