Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tempus fugit, musica manet. Les Variations Goldberg de Bach par Pascal Dubreuil

Gabriele Salci Perroquet, fruits, verres de cristal et violon

Gabriele Salci (Rome, c.1681 – documenté jusqu’en 1720),
Perroquet, fruits, verres de cristal et violon, 1716
Huile sur toile, 99,5 x 75,2 cm, Vaduz, Collection du prince de Liechtenstein

 

Sur la pochette, la pendule trône avec une majesté qui ne laisse rien ignorer de l’intimité de ses rouages. Quelle meilleure idée pouvait-on avoir pour offrir un contrepoint matériel à une œuvre aussi profondément liée au temps, ne serait-ce que par sa structure circulaire, que le sont les Variations Goldberg ? Bien sûr, il y a également la légende, aussi séduisante que douteuse, des insomnies que le comte Hermann Carl von Keyserlingk, un ancien ambassadeur de Russie à la cour de Saxe qui séjournait régulièrement à Leipzig, demandait à son serviteur, Johann Gottlieb Goldberg, de tenter d’apaiser en lui jouant au clavecin quelques extraits du recueil qu’il avait commandé à Bach dont il avait rétribué les efforts avec beaucoup de munificence. De ce conte, aucun document ne permet aujourd’hui d’attester la véracité et l’absence de dédicace de ce que le compositeur définit, sur la page de titre du recueil, comme un « Exercice de clavier se composant d’une aria avec différentes transformations pour le clavecin à deux claviers », comme celle de toute mention du gobelet d’or venant récompenser son labeur vient plutôt la contredire.

Il faut se rendre à l’évidence : Bach écrivit les Variations Goldberg avant tout pour lui-même. On estime que leur élaboration débuta à la toute fin de la décennie 1730 et qu’elles furent achevées d’imprimer pour la foire de la saint Michel 1741. Comme nombre d’œuvres des quinze dernières années de la vie du musicien, elles ont un caractère de récapitulation des acquis et de démonstration d’un savoir-faire qui s’adresse au public des amateurs, dont la mention revient dans le titre de chacune des quatre parties de la Clavier Übung, tout en constituant une méditation active du compositeur sur le chemin par lui accompli mais aussi les nouvelles voies qui s’ouvraient encore devant ses pas ; il faut absolument, à ce propos, se défaire de la tentation de l’imaginer en Cantor prisonnier d’une Leipzig au goût, il est vrai, passablement sclérosé, alors que de multiples indices montrent qu’il était, au contraire, bien informé des nouveautés musicales de son temps et réceptif à nombre d’entre elles : la variation 25, empreinte d’une sensibilité frémissante que n’auraient renié ni Wilhelm Friedemann, ni Carl Philipp Emanuel, en offre une éclatante démonstration.

Bach a peu exploré le genre de la variation pour lui-même, mais il n’est guère surprenant que, parvenu à ce stade de son évolution créatrice et personnelle, l’idée même de transformation, de métamorphose (Veränderungen, nous dit le titre du recueil) l’ait attiré ; Michael Christoph Emanuel Hagelgans Herman Karl von Keyserlingil s’agit bien, en partant d’un matériau musical donné, en l’occurrence la basse d’une aria qui apparaît également dans le Notenbüchlein ouvert pour Anna Magdalena Bach en 1725, de proposer un parcours semblable à celui d’une existence, avec ses contraintes, ses surprises et ses moments de liberté (Quodlibet, variation 30), où tout semble changer en permanence mais où l’air initial sur lequel se referme également le cycle apporte un élément sinon d’immuabilité, au moins de stabilité. Sans entrer trop avant dans les détails (je renvoie le lecteur curieux aux pages que leur consacre Gilles Cantagrel dans Le moulin et la rivière), les Variations Goldberg sont construites selon un plan symétrique, aria et variations 1 à 15 d’un côté, variations 16 à 30 et aria de l’autre, la variation 16 étant même sous-titrée Ouverture pour bien marquer que l’on se trouve à une césure et un nouveau départ, ces trente-deux parties correspondant aux deux fois seize mesures qui constituent l’Aria, dans laquelle on peut donc voir le microcosme qui va engendrer le macrocosme (l’œuvre en son entier) pour peu que l’on jette sur l’ensemble un regard nourri de Platon et de Nicolas de Cues. Cette très forte cohérence structurelle, encore renforcée par l’unité tonale (toutes les variations sont en sol majeur, à l’exception des 15, 21 et 25 en sol mineur), établit une base extrêmement solide sur laquelle peut se déployer une formidable diversité, tant formelle, puisque se côtoient dans ce recueil de savants canons et des mouvements de danse ou s’en inspirant, que stylistique, le rigoureux contrepoint germanique se mêlant à l’élégance française et à la virtuosité italienne, le caractère assez époustouflant de cette dernière constituant peut-être une réponse aux Essercizi per Gravicembalo publiés à Londres par Domenico Scarlatti en 1738-39. Quoi qu’il en soit, Bach, laissant loin derrière lui les querelles à propos du caractère exagérément complexe et vieillot de sa musique déclenchées par Scheibe en 1737 et qui firent rage jusqu’à la fin de 1739, démontre avec les Variations Goldberg son impressionnante maîtrise de la forme en parvenant à assembler sans couture des pièces en apparence très dissemblables mais entretenant entre elles un réseau serré de liens secrets, mais aussi sa profonde connaissance des styles musicaux de son époque, y compris les plus modernes, et sa capacité à les pratiquer avec une stupéfiante facilité ; solidement ancré dans son présent, mais se souvenant d’hier (il y a sans doute ici un hommage à Buxtehude et à son Aria La Capricciosa BuxWV 250, cycle de 32 pièces en sol majeur) et imaginant demain, le Cantor prend ici l’exacte mesure de son temps pour mieux s’en affranchir.

La discographie des Variations Goldberg est d’une telle richesse qu’il serait vain de tenter de la passer en revue ; pour nous en tenir au clavecin, le piano n’ayant, à mon goût, rien à faire dans cette musique, les lectures de Gustav Leonhardt font depuis longtemps autorité, ce qui n’a pas empêché l’éclosion d’interprétations tout aussi convaincantes, comme celles, entre autres, de Blandine Verlet, Pierre Hantaï (par deux fois), Céline Frisch ou Luca Guglielmi. On attendait avec beaucoup de curiosité la vision de ce monument que donnerait Pascal Dubreuil, dont les enregistrements des œuvres pour clavier de Bach pour Ramée, en abandonnant progressivement les quelques maniérismes qui obscurcissaient ses premiers essais, se sont révélés de plus en plus aboutis et passionnants. Finis coronat opus, sa version des Variations Goldberg est en tout point une réussite qui, à mon avis, s’inscrit sans pâlir aux côtés des meilleures, y compris celles de Leonhardt. Pascal DubreuilOn pourrait ici entamer une longue liste de superlatifs quant à la maîtrise de toucher, l’intelligence des registrations, la limpidité des intentions, et tous seraient justifiés. Je crois cependant que ce qui me rend le plus admiratif dans ce disque est le sens de l’architecture et la formidable cohérence de la pensée musicale qu’il révèle et qui font que chaque choix (la retenue de l’Aria ou de la variation 25, la prestesse de la variation 1, par exemple) s’impose comme une évidence. Pascal Dubreuil a visiblement longuement mûri son discours et il s’y lance avec une énergie tout intérieure qui n’a rien à voir avec de la nervosité ou des effets de manche, mais vous saisit dès la première note pour ne plus vous lâcher ensuite. Le naturel dans l’enchaînement des variations, toutes impeccablement caractérisées, la volonté d’habiter et de dramatiser le discours sans jamais céder à la tentation de l’histrionisme, la netteté des carrures et du trait, la capacité à s’abandonner pour mieux faire sourdre l’émotion, le chant ou la danse, tout concourt à faire de cette lecture formidablement vivante et haute en couleurs un moment d’éloquence rare, à la fois d’une grande richesse et d’une absolue décantation où rien ne semble manquer et tout être à sa juste place. Servie par une prise de son chaleureuse, cette réalisation menée de main de maître confirme le niveau d’excellence atteint par le trop discret Pascal Dubreuil que l’on espère voir poursuivre son exploration de l’œuvre de Bach (on rêve des Suites françaises) au disque comme au concert.

Ces Variations Goldberg sont un des derniers disques édités par le label Ramée dont je suivais attentivement les publications depuis ses débuts et qui, par la qualité de ses choix et l’exigence de sa ligne éditoriale, s’était imposé comme un digne héritier d’Astrée et un égal de Glossa ou de Ricercar. Voir s’achever cette belle histoire est pour moi un peu comme dire adieu à un ami et j’ai une pensée toute particulière pour Rainer Arndt, Catherine Meeùs et Laurence Drevard que je remercie pour nous avoir offert tant de beautés durant les douze années qui viennent de s’écouler.

Johann Sebastian Bach Variations Goldberg Pascal DubreuilJohann Sebastian Bach (1685 – 1750), Variations Goldberg BWV 988

Pascal Dubreuil, clavecin Titus Crijnen (Sabiñan, 2011) d’après I.I. Couchet (Anvers, 1679)

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 81’48] Ramée RAM 1404. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Aria

2. Variation 5 (à un ou deux claviers)

3. Variation 13 (à deux claviers)

4. Variation 21, Canone a la Settima

5. Variation 26 (à deux claviers)

Illustrations complémentaires :

Michael Christoph Emanuel Hagelgans (Darmstadt, 1725 – 1766), Le comte Hermann Carl von Keyserlingk, sans date. Huile sur toile, 72 x 61 cm, Moscou, Académie des Sciences

La photographie de Pascal Dubreuil ne comporte pas de nom d’auteur.

36 Comments

  1. Olivier Douek

    3 juillet 2016 at 09:11

    Bravo pour votre très bel article tant sur l’oeuvre que le musicien (j’ai appris ce que veut dire munificence…) ! Si ma mémoire est bonne, Pascal Dubreuil a été l’élève de Yannick le Gaillard ( ils ont enregistré ensemble une transcription de Water Music pour deux clavecins) dont la version des Variations Goldberg (au Chant du Monde) au toucher aérien est une merveille de délicatesse, hélas oubliée. Excellente journée.

    • C’est à mon tour de vous remercier de m’apprendre l’existence d’un enregistrement des Variations Goldberg par Yannick Le Gaillard, qui fut effectivement un des maîtres de Pascal Dubreuil; je ne le connais pas et vais tenter de m’en procurer un exemplaire sur votre bon conseil.
      Merci également d’avoir accordé de votre temps et de votre attention à cette chronique d’un enregistrement dont je ne suis toujours pas parvenu à épuiser les beautés.
      Je vous souhaite un très beau dimanche.

  2. Michelle Didio

    3 juillet 2016 at 09:57

    Merci, cher Jean Christophe, de nous faire découvrir cette merveille qui va défier le temps. Après des siècles, le souffle de Bach est encore si présent aujourd’hui, avec lui c’est le grand équilibre et la très grande maîtrise. Le point général que vous faites sur les Variations est très intéressant. J’ai bien apprécié l’interprétation de Pascal Dubreuil dans les extraits que vous avez choisis, ainsi que la qualité de l’enregistrement. Un disque que je devrai acquérir pour pouvoir écouter les variations dans la subtilité de leur ensemble. Je vous souhaite aussi un belle journée dominicale.

    • Je pense, chère Michelle, que cette version fait effectivement partie de celles qui resteront et que l’on y reviendra souvent et avec un plaisir intact; l’écoute fractionnée inhérente à l’exercice de la chronique la dessert un peu, car sa cohérence implique plutôt qu’on la savoure d’une traite. Je crois sincèrement que Pascal Dubreuil a parfaitement saisi les enjeux multiples des Variations Goldberg et l’élan comme la profondeur qu’il confère à la musique est à accueillir comme un cadeau précieux.
      Je vous remercie de vous être arrêtée sur ce texte que j’ai essayé de rendre le plus limpide possible et je vous souhaite bonne soirée et agréable semaine.
      Bien amicalement.

      • Michelle Didio

        3 juillet 2016 at 20:33

        Vous confirmez qu’écouter l’ensemble de l’oeuvre permet d’en goûter toute la finesse, comme je le pressentais. Ce que je vais faire dès que possible. Votre texte est très clair et précis, je vous en remercie encore. Il me reste à vous souhaiter également une belle soirée et une très agréable semaine.
        Bien amicalement, cher Jean-Christophe.

        • Tout à fait, chère Michelle, cette lecture offre vraiment le meilleur d’elle-même lorsque l’on prend le temps de la savourer dans son intégralité et je pense que vous ne regretterez pas de vous y plonger.
          Belle soirée à vous et à bientôt (ce soir, c’est Schumann qui tisse l’atmosphère ici).
          Bien amicalement.

  3. M. Jean-Noël BENOIT

    3 juillet 2016 at 10:05

    Comment ne pas vous remercier d’un si bel article? Les Variations Goldberg me sont toujours apparues une oeuvre où le génie musical ne se distingue pas de l’expérience spirituelle. Plutôt porté à les écouter au piano (particulièrement sous les doigts de la pianiste russe Maria Youdina), je découvre ici une version au clavecin sereine, apaisée, infiniment attentive et que l’instrument n’écrase pas de son éclat de métal. Les circonstances historiques, dont l’oeuvre à mes yeux peut se dispenser, ne m’étaient pas connues, et je lirai l’essai de Gilles Cantagrel que vous mentionnez au passage. A propos de circonstances, avec votre article, à quelle distance sommes-nous des préoccupations contemporaines? Mais je crois de plus en plus qu’en faisant votre tâche, vous rendez sans qu’elle le sache service à une époque qui pourtant ne lui ressemble guère. Bonne journée à vous.

    • Cher monsieur,
      À force de fréquenter Bach, je me dis que chez lui, et sans qu’il soit question de donner dans le chromo sulpicien, de nombreuses choses découlent de l’expérience spirituelle, cet adjectif compris au sens large; sans doute cette dimension explique-t-elle la ferveur qui anime sa musique et la consolation que l’on y trouve.
      D’une certaine façon, la lecture des Variations Goldberg qu’offre Pascal Dubreuil est celle de l’équilibre et je pense pouvoir affirmer que la synthèse qu’opère l’interprète sera éclairante et nourrissante pour ceux qui se donneront la peine, ou plutôt la chance, de se mettre à son écoute.
      Notre modernité (nommons-la ainsi) est probablement très éloignée de ce qui se raconte sur ce blog qui mise plus sur le temps long que sur la frénésie éphémère de l’instant qui est aujourd’hui en faveur; poursuivre ce chemin est sans doute dérisoire, mais je veux espérer que cet espace représente pour ceux qui le fréquentent, régulièrement ou occasionnellement, une parenthèse voire une liberté vis-à-vis de ce que leur impose leur quotidien.
      Je vous remercie pour votre commentaire auquel je suis très sensible et vous souhaite une belle soirée.

  4. Sophie Wauquier

    3 juillet 2016 at 11:14

    Merci pour ce très bel article, illustré toujours avec pertinence et élégance. Les extraits sont très convaincants. Mais pourquoi considérez vous que cette musique ne peut / doit être jouée qu’exclusivement au clavecin (le piano n’ayant, à mon goût, rien à faire dans cette musique) ? Parlez vous de Bach en général ou des « Variations Goldberg » plus précisément. Car certaines interprétations des oeuvres pour clavier de Bach (et même les « Variations ») m’ont beaucoup émue et le toucher du piano offre une gamme de nuances possibles que n’offre pas le clavecin. Pourquoi cette exclusivité ?
    Vous souhaitant un excellent dimanche.
    Bien à Vous
    Sophie

    • Vous touchez ici un point qui m’est cher, Sophie, et je n’ai pas choisi pour rien de préciser « à mon goût » lorsque j’ai mentionné qu’à mes yeux, le piano n’avait rien à faire dans la musique de Bach. Pour être tout à fait sincère avec vous, j’adore cet instrument… dans le répertoire qui est historiquement le sien et, grosso modo, il ne me pose guère de problème après Schumann. Avant, mon choix se porte sur les instruments pour lesquels les œuvres ont été écrites, clavecin ou pianoforte; je ne dis pas, bien entendu, qu’il ne faut pas écouter Bach au piano moderne (chacun fait selon son cœur), je dis juste que ça ne correspond pas à ce que je cherche, à savoir tenter de me rapprocher le plus possible de l’univers mental des compositeurs et de leur temps. Dans cette perspective, l’utilisation d’instruments d’aujourd’hui me semble aussi incongru qu’un Van Eyck qu’on aurait repeint à l’acrylique.
      Je suis heureux que cette chronique ait retenu votre attention et je vous remercie d’avoir pris le temps de me l’écrire.
      Je vous souhaite un bon dimanche.
      Bien à vous,
      Jean-Christophe

      • Sophie Wauquier

        3 juillet 2016 at 23:34

        C’est vrai que Van Eyck à l’acrylique …
        J’ai lu (et offert à plusieurs amis) « L’affaire Arnolfini » découvert grâce à vous. De cela aussi, merci.
        Bien à vous.
        Sophie

        • Les échos que j’ai pu avoir à propos de L’Affaire Arnolfini ont été globalement très favorables et je suis ravi que vous ayez apprécié ce livre au point de le faire partager à votre tour.
          Merci pour votre confiance et votre fidélité.
          Bien à vous,
          Jean-Christophe

  5. Michel Stockhem

    3 juillet 2016 at 11:42

    Une passée sous la ramée… Jolie promenade et mêmes regrets. Amitiés, cher Jean-Christophe, et bel été!

    • Je porterai longtemps en moi la nostalgie de Ramée, cher Michel; vous allez me trouver stupide, mais je pensais qu’une si belle aventure ne pouvait pas finir.
      Je vous remercie pour votre mot (c’est toujours un honneur pour moi) et vous souhaite également un bel été.
      Bien amicalement à vous.

  6. mireille batut d'haussy

    3 juillet 2016 at 14:20

    Cristalline et suggestive votre « présentation » nous indique quelques voies d’accès essentielles, pour une oeuvre qui elle-même.
    Quand à la musique picturale offerte en ouverture, elle évoque un autel aussi familier que « resserré » en sa résonance.
    On a souvent la sensation de trouver dans vos lignes un écho peu lointain de ses propres révolutions.

    Si l’éditrice est tentée de s’exprimer à son tour c’est qu’un travail collectif s’élabore peu à peu. Il a pour titre, ou plutôt depuis longtemps  » s’appelle » : Les Figures d’Orphée.
    Je vous propose d’y songer. M.

    • Écrire sur les Variations Goldberg est une véritable gageure, Mireille, et je ne m’y suis résolu qu’après avoir trouvé un angle qui me semblait sinon éclairant, du moins pas trop sot et en porte-à-faux avec l’œuvre; au fur et à mesure que ma réflexion avançait, je me suis dit que Bach avait peut-être composé une merveilleuse musique du temps et que la légende qui s’était greffée sur elle n’était sans doute pas totalement un effet du hasard. Le tableau de Salci dit lui aussi, à sa façon, cet écoulement et les menaces qu’il draine en son flux.

      Orphée ? Voici un sujet riche et passionnant, et je vais y songer, d’autant que cette figure constitue une sorte de basse continue pour une période historique qui m’est chère.

      Merci pour votre commentaire et votre présence.

  7. Bonjour Jean-Christophe,

    Voilà longtemps que je n’ai pris le temps de vous adresser un petit commentaire… Je reste malgré tout fidèle et apprécie vos pages, avec régulièrement de belles découvertes… Je suis toujours intéressé par l’éclectisme de vos goûts musicaux, car c’est là mon intérêt principal. Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de rebondir sur vos propos pour faire part de mon sentiment sur la question, non seulement de l’interprétation,mais, bien plus sur le choix de l’instrument utilisé. J’ai écouté de nombreuses versions de ces variations Goldberg et j’avoue qu’en ce qui me concerne, le choix se tourne vers le piano… Et je sais que vous allez bondir, mais pour moi c’est Glen Gould qui convient le mieux… Celui qui m’émeut le plus et c’est également le cas pour le Clavier bien tempéré. Je peux concevoir que l’on veuille chercher à découvrir des oeuvres interprétées sur le ou les instruments pour lesquels ils ont été composés… Mais, au final, ce qui prime à mes oreilles contemporaines, c’est l’émotion, la vibration que me procure telle ou telle interprétation. En écrivant ces mots, je réécoute celle de mon interprète favori et ce depuis vingt ans…
    La première écoute de la version de l’aria que vous nous proposez aujourd’hui m’a laissé le sentiment d’un je ne sais quoi de trop éclatant, presque tapageur, comparé à ce que je connais et apprécie… Manquant de simplicité, de délicatesse et de sobriété sur le plan musical!!!
    Pour finir, je me demande si Bach n’aurait pas tout simplement succombé à la découverte de la version pour piano, tellement plus intimiste et émouvante…
    Bon dimanche pluvieux.
    Thomas
    PS: J’ai réservé ma place pour le concert de Vox Luminis le 27 août à Arques la Bataille!!!

    • Bonjour Thomas,
      Ah, Glenn Gould ! Figurez-vous que j’ai commencé par lui moi aussi, jusqu’à ce que déboule une comète nommée Pierre Hantaï qui m’a fait basculer d’un coup dans l’univers du clavecin; c’était en 1993, je n’en suis plus jamais sorti, du moins pour ce répertoire. À mes oreilles, le piano dans Bach est aussi insupportable que si je voyais un Van Eyck repeint à l’acrylique : je trouve que l’instrument moderne lamine les nuances et les dynamiques, assourdit les couleurs et empâte la musique dans une sorte d’empois « romantique » (j’emploie des guillemets car, à mes oreilles, le romantisme est plutôt quelque chose d’élancé que de pesant) et vaporeux qui défigure plus ou moins complètement les œuvres; pour être tout à fait honnête avec vous, je suis partagé, au bout de 5 minutes d’écoute, entre le bâillement et l’ironie, étant donné que j’ai toujours l’impression d’entendre un de ces délicieux petits pastiches néoclassiques comme on les aimait tant à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Gould est un cas encore plus particulier et quand il m’arrive de l’entendre jouer Bach, je n’entends que Gould et jamais Bach; inutile de vous dire que je ne mets jamais bien longtemps à prendre la fuite.
      Ceci dit, bien sûr, je m’accommode fort bien que l’on écoute le répertoire du XVIIIe au piano – la musique est aussi une question de goût et c’est un point qui ne se discute pas – tant que je ne suis pas obligé de le subir 😉
      Je vous remercie pour votre commentaire, c’est un plaisir pour moi de vous lire à nouveau ici, même si nous ne sommes pas d’accord. Je ne me rendrai pas à Arques-la-Bataille cette année, mais je suis certain que vous y passerez un très bon moment en compagnie de Vox Luminis.
      A bientôt et bonne fin de dimanche.

  8. Fascinée par les variations dans la peinture de Gabriele Salci, les deux breuvages, sa signature dans les ondulations des bordures satinées du tapis, les plis de l’organza orné de fine dentelle, tous les signes d’une abondance mais surtout, ce qui est paraît plus vrai que nature photographique, la présence de la mouche repue qui vient s’essuyer les pattes après avoir plongé avec délices dans la pêche à moitié dévorée …. elle n’a semble t-il pas tâté le biscuit, de Reims peut-être, qui était rose.

    • La mouche, ce trompe-l’œil souvent utilisé par les peintres d’autrefois pour démontrer leur virtuosité technique – le but était bien entendu de faire croire qu’il y avait une vraie mouche posée sur le tableau –, mais aussi l’annonce de la dégradation et de la fin, ou comment transformer un tableau de l’opulence en Vanité au moyen d’un tout petit insecte.
      Merci pour ton commentaire, ma très chère Marie.

      • Virtuosité indiscutable présentement puisque l’ombre de la mouche est dans l’éclairage oblique. Pourtant je photographie souvent des fleurs magnifiques avec un insecte posé dessus, pour rendre la scène plus vivante. Serait-ce l’annonce d’une vanité ? Une prolongation de Monsieur Jourdain ? 😉

  9. Bonjour Jean-Christophe,
    je ressors « mon » Moulin et la rivière, ce livre que j’aime tant et je m’y plonge. Que d’eau a dit un certain Mc Mahon ! Merci pour tout ce que vous nous apportez et qui nous donne toujours plus envie d’écouter de près, lentement en revenant en arrière. Que vive cette rivière !

    • Bonsoir Gilda,
      Le but de ce blog est justement de tenter de s’inscrire dans le temps long, au rebours du pouls affolé des réseaux sociaux, et de donner l’envie au lecteur d’aller plus loin, par les chemins qu’il juge les plus appropriés.
      Je vous remercie d’avoir pris le temps de vous arrêter au bord de ce ruisseau et du message que vous avez déposé en son cours.

  10. lenormand rémi et monique

    8 juillet 2016 at 11:09

    Merci encore pour ce brillant et très enrichissant article.
    Le piano n’a effectivement rien à faire dans cette musique.
    Pascal Dubreuil est sans doute trop discret au contraire d’excellents pianistes qui se fourvoient dans les Goldberg tout en n’ayant rien à dire

    Amitiés.

    • Chers Rémi et Monique,

      Nous sommes absolument d’accord pour ce qui est des excellents pianistes qui « font » les Goldberg parce qu’on ne saurait passer à côté d’un tel chef-d’œuvre mais n’y apportent rien, alors qu’ils ont prouvé autrefois que leur approche d’autres répertoires plus conformes à leur nature et à celle de leur instrument pouvait être passionnante — quel gâchis au nom d’un vain prestige.
      Rendons grâces à Ramée d’avoir permis à ce projet d’exister et espérons que Pascal Dubreuil pourra continuer à nous faire entendre son talent si singulier.

      Merci pour votre commentaire et amitiés.

      PS : je mettrai à profit le long week-end du 14 juillet pour répondre à vos deux autres interventions encore en souffrance, dont je vous remercie également.

  11. Bénédicte Gaulard

    10 juillet 2016 at 20:50

    Cher Jean-Christophe, vous avez encore une fois abordé un sujet complexe de l’histoire de la musique, et j’apprécie cette complexité que vous avez le don de démêler avec brio. Ces fameuses variations, je les ai découvertes, sans trop d’enthousiasme, avec Glenn Gould, puis ensuite au clavecin, qui correspond davantage, vous le savez, à mes affinités. Je ne connaissais pas cet enregistrement qui est une merveille, et je vous remercie pour le temps que vous prenez à nous guider vers une compréhension intime, en quelque sorte, des compositeurs, des interprètes, des ensembles et des labels. Et, en vous lisant et en écoutant, je ne peux m’empêcher de rejoindre la légende autour de la genèse de ces variations. Oui, cette musique apporte réconfort et bien – être..vos propos également. J’aime les parallèles avec les arts visuels et les illustrations qui accompagnent, de façon si élégante, le descriptif des oeuvres et la biographie des artistes. Merci pour cet accompagnement. Je vous souhaite une très belle soirée, cher Jean-Christophe.

    • Chère Bénédicte,
      En toute honnêteté, ma première réaction en travaillant sur cette présentation des Variations Goldberg a été de me trouver bien présomptueux; comment prétendre, en effet, dire quoi que ce soit d’intéressant sur une œuvre qui a déjà été si souvent et si pertinemment commentée ? Cette chronique ne prétend bien sûr pas apporter quoi que ce soit de révolutionnaire; elle tente plutôt de proposer un regard personnel et, je l’espère, pas trop sot sur ce chef-d’œuvre de la musique occidentale.
      Nous avons fait le même parcours en ce qui concerne les interprétations et, tout comme vous, j’aurais bien du mal aujourd’hui à poser un disque de Glenn Gould dans ma platine; mon oreille et mon cœur réclament le clavecin, je m’en voudrais de les en priver 🙂
      Je vous remercie pour ce beau retour sur cette chronique et vous souhaite une bonne fin de journée.
      Amitiés.

  12. Somptueux.

    Ce tableau m´enchante, ses couleurs chaudes me réjouissent, ce cristal vénitien, ses broderies, la délicatesse de ces fleurs…

    Et naturellement, la découverte de Pascal Dubreuil.

    Merci Jean-Christophe.

    • Le tableau est effectivement très beau, Chantal, et il me semble que la reproduction lui rend justice, ce qui n’est hélas pas toujours le cas.
      Je suis ravi que cette chronique vous ait permis de découvrir l’excellent travail de Pascal Dubreuil, qui mérite que l’on s’y attarde.
      Merci pour votre commentaire.

  13. Tout à fait, ce n´est pas toujours le cas.

    Mais vos publications sont toujours très belles.

    C´est un gros travail de recherche.

    Ce n´est pas facile à trouver, je le sais.

    Bon lundi Jean-Christophe.

    • Je ne sais pas, Chantal, si vous avez connu une publication espagnole dédiée à la musique ancienne et baroque qui s’intitulait Goldberg ? J’y étais abonné parce qu’elle n’était pas seulement un magazine de critiques, mais qu’on y trouvait aussi de vrais articles de fond et une iconographie toujours soignée; elle a été et demeure un de mes modèles et j’essaie, très modestement, d’en prolonger l’esprit dans chacune de mes chroniques.
      Bonne soirée à vous et à bientôt.

  14. A la suite de ton article du jour, je clique en bas de ta page sur le lien se rapportant à mon compositeur favori … Tes choix sont si parfaits, l’émotion continue …
    Grand merci et bonne journée
    Annick

    • Bach est assez régulièrement à l’honneur au fil de mes pages, Annick, car je finis toujours par revenir vers lui à un moment ou à un autre. Cette version des Variations Goldberg par Pascal Dubreuil est une vraie réussite qui concilie intelligence de la conception et sensibilité, elle mérite que l’on s’y arrête.
      Merci pour ton commentaire et à très bientôt.

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