Pierre Charles Trémolières La Comédie

Pierre Charles Trémolières (Cholet, 1703 – Paris, 1739),
La Comédie, c.1736
Huile sur toile, 47,6 x 59,7 cm, New York, Metropolitan Museum

 

L’été n’est pas et n’a d’ailleurs jamais été une saison que j’apprécie, mais je lui reconnais au moins une vertu à mes yeux essentielle, celle de ralentir le pouls d’une époque de plus en plus affolée, car perpétuellement soumise à la tyrannie de l’instant. Quel bonheur de se dire que l’on peut, sans craindre d’avoir manqué grand chose, se contenter de ne se pencher qu’une fois par jour sur les actualités – on ne fait plus guère d’information aujourd’hui –, quel régal également de reprendre des livres ou des disques vers lesquels on s’était juré de revenir dès que l’on serait moins sollicité par les parutions nouvelles, quel réconfort de travailler sans presser le pas.

S’agissant justement de ce que je propose sur le blog, je lisais, il y a quelques semaines, sur le réseau social qui me permet de diffuser son actualité au-delà de ses abonnés directs, que mon travail était « bon pour les non-initiés. » Naturellement, la personne qui émettait ce jugement peu amène avait une trop haute opinion d’elle-même pour condescendre à me lire, ce qui ne l’empêchait bien entendu pas d’avoir une opinion sur ce que je produis, étant entendu qu’aujourd’hui nombre de gens sont intarissables sur des sujets qu’ils n’ont pas même pris la peine de survoler.
Effectivement, je n’ai ni la vocation à, ni la prétention de ne m’adresser qu’à une petite élite de doctes auto-satisfaits, ce dont certains s’acquittent avec un zèle aussi empressé que vaguement racoleur. J’écris pour qui veut bien prendre un peu de son temps pour me lire quand j’en ai moi-même consacré à me documenter et à choisir mots, images et musiques pour tenter de composer un tout qui ne soit pas trop bancal. Je n’appartiens pas aux couches aisées de la population dans lesquelles on a instinctivement tendance à ranger les amateurs d’art et si je ne recommande à mes lecteurs que des projets qui me semblent dignes d’intérêt, c’est aussi parce que je connais bien l’hésitation que l’on peut avoir à débourser quinze ou vingt euros pour un disque ou un livre quand s’imposent des dépenses plus concrètes, plus quotidiennes, et je vous épargne le détail des frais de logistique à envisager pour se rendre à une exposition lorsque l’on n’est pas francilien, car figurez-vous qu’aussi surprenant que ceci puisse paraître aux yeux de certains, il est possible de s’exprimer sur la culture sans habiter Paris et aller traîner son air entendu dans ses salons et ses dîners — il paraît même qu’en province nous bénéficions de l’électricité et de l’eau courante.
À un moment ou à un autre, il faut tenter d’avoir une démarche cohérente et essayer de se mettre à la portée du plus large nombre possible plutôt que se lamenter sur l’effondrement d’une certaine culture en dressant entre elle et son audience potentielle d’épaisses murailles de morgue. Essayer de rendre possible la rencontre entre une œuvre et quelqu’un qui ne serait pas allé spontanément vers elle ne signifie pas pour autant transiger sur la qualité de ce que l’on propose ; c’est prendre suffisamment de temps pour digérer soi-même les choses afin de les rendre aussi simples et accessibles que faire se peut, cette sobriété se révélant souvent une discipline salutaire pour le rédacteur. Mais voilà, pour ce faire, il faut consentir à ne pas vouloir être le premier à réagir sur toute nouveauté ou tout événement, il faut accepter de n’être que soi-même en n’ayant pas honte de ses lacunes – je me vois ainsi très mal écrire à propos de Wagner ou de Boucher –, ne rien avoir à vendre et ne pas avoir l’ambition de se pousser dans le monde en pratiquant au besoin ce que je nomme la « critique des copains. » Nous sommes dans un système infernal dans lequel tout doit être traité rapidement afin de complaire à des parties prenantes qui ne se rendent même pas compte à quel point l’attitude qu’elles encouragent est délétère ; le fond leur importe visiblement peu, sinon elles s’ébahiraient sans doute moins devant des comptes rendus dont l’essentiel de la substance recopie des dossiers de presse ou des encyclopédies en ligne, ou donnent dans le ressenti narcissique qui s’exempte volontiers d’arguments. Qui sait être attentif trouvera force exemples dans tous les médias et pas seulement amateurs ; combien de fois m’est-il arrivé de sursauter en entendant ou en lisant tel ou tel chroniqueur reconnu, qui n’a pas, lui, à se démener pour obtenir un disque ou un catalogue d’exposition, recracher un de ces galimatias insipides composés d’emprunts et d’approximations mais joliment présentés — « … dans un bas de soie », aurait dit Napoléon. Chers contempteurs qui, de votre empyrée, vous sentez abaissés en me jetant l’obole d’un intérêt factice, chers mondains qui, de votre Parnasse, ne parvenez pas à réaliser que l’on peut être smicard et vouer la totalité de son temps libre à écrire sur les arts, vos mépris chaque jour encouragent ma flamme ; ils me font être plus reconnaissant encore envers ceux qui me font l’honneur de me lire, de me commenter et de me soutenir, qui m’adressent leurs productions, me convient à me rendre à tel ou tel festival ou qui – n’allez pas défaillir ! – ne jugent pas ma plume trop ignominieusement ignare pour lui confier la rédaction du livret d’un disque, bref ceux qui se moquent de savoir si j’ai ou non le bon profil.

Chers lecteurs, que votre été soit sédentaire ou nomade, actif ou alangui, citadin ou montagnard, maritime ou campagnard, solitaire, en famille ou entre amis, je vous le souhaite aussi rassérénant et vivifiant que possible. Les publications du blog, qui vont se poursuivre durant cette période, tenteront modestement d’accompagner ces moments. À bientôt et merci pour votre fidélité.

Accompagnement musical :

François Couperin (1668 – 1733), Les Folies françoises, ou les Dominos (Troisième Livre de Pièces de clavecin, 1722)

Clavecin anonyme français (XVIIe siècle), Villa Médicis, Rome

François Couperin Troisième Livre de Pièces de clavecin Christophe RoussetTroisième Livre de Pièces de clavecin, 1722. Les Nations (avec Blandine Rannou, second clavecin). 3 CD Harmonia Mundi HMC 901442.44 Indisponible, à rééditer.