Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Mère des Espagnes. Santa Maria par l’ensemble Discantus

Retable de Marie Rigatell

Maître anonyme, Catalogne – Aragon, atelier de la Ribagorce,
Retable de la Vierge Marie de Rigatell, seconde moitié du XIIIe siècle
Tempera, stuc et restes d’émail sur bois, 104 x 111,5 cm
Barcelone, Musée National d’Art de la Catalogne

 

Chère Marie,

Nous vivons depuis quelques jours une touffeur et un tumulte qui m’ont fait apparaître avec encore plus de force les claustrillas vers lesquels m’ont guidé mes pas comme des havres de sérénité et de fraîcheur. J’ai toujours aimé les cloîtres, ces ouvertures sur le ciel propices à la déambulation du corps et de l’esprit, ces enclaves au silence habité par le chant des oiseaux et parfois le bruissement d’une fontaine dont l’abstraction nous invite à plonger plus profondément en nous-mêmes en nous extrayant de la course folle du monde comme il va ou plutôt comme il titube en hoquetant, tout enivré de sa propre vacuité.

Dans ce monastère qui lui est dédié m’est revenue à l’esprit la faveur grandissante que le Moyen Âge a accordé au culte de Celle qui t’a donné ton prénom, porté par la nécessité de se tourner, dans un environnement d’une dureté parfois extrême, vers une image de douceur et de consolation que sa dimension humaine rendait plus proche encore de la condition du croyant ; il n’est d’ailleurs sans doute pas totalement innocent que la dévotion mariale ait connu une expansion déterminante à cette époque de crise que fut le XIIe siècle et que l’on se soit plu alors à mettre en exergue son rôle d’infatigable intercesseur auprès du Christ qui conservait toujours, pour sa part, une dimension plus lointaine et souvent auréolée de la dimension terrible inhérente à son rôle de juge. S’inscrivant dans une logique de forte continuité, le siècle suivant fut indubitablement, dans le domaine spirituel, celui des femmes, qui s’engagèrent en nombre croissant dans une vie monastique ou semi-religieuse tandis qu’en parallèle, la figure de la Vierge poursuivait son enracinement, tant dans les milieux savants que populaires, ce dont témoignent aujourd’hui les musiques qui sont parvenues jusqu’à nous. Bien sûr, on pense aux Miracles de Notre-Dame forgés dans le Soissonnais, sans doute dans le courant du premier quart du XIIIe siècle, par ce virtuose des mots qu’était Gautier de Coincy, ou aux compagnies de chanteurs de laudes, en particulier mariales, qui fleurissaient en Italie dès le mitan du même siècle, mais le recueil le plus célèbre, qui opère d’ailleurs une sorte de synthèse entre les deux exemples que je citais, est sans doute celui des Cantigas de Santa Maria dont la réalisation fut ordonnée et coordonnée par Alphonse X, roi de Castille et de León de 1252 à 1284, qui est d’ailleurs sans doute lui-même l’auteur de certaines de ces quatre cent dix chansons. Ce vaste ensemble édifié à la gloire de la Vierge est un kaléidoscope assez fascinant où, hormis quelques emprunts ponctuels tant au répertoire liturgique qu’à celui des trouvères, les mélodies originales offrent une sorte de panorama des styles qui avaient cours à cette époque. L’emploi de la langue galicienne, le recours à des images reflétant directement le quotidien mais aussi, puisqu’il s’agit de la relation d’interventions miraculeuses, au merveilleux donnent à ces monodies qui suivent majoritairement, mais pas exclusivement, la forme virelai (avec, donc, retour d’un refrain), un caractère immédiatement familier où se devine parfois le côtoiement des cultures chrétienne, maure et juive car, à n’en pas douter, des musiciens issus de ces différentes traditions ont pu exécuter ces œuvres à la cour d’un roi dont l’épithète de « sage » peut se comprendre à la fois comme savant et avisé.

Si tu souhaites te faire une excellente idée de la façon dont peut sonner ce que j’ai tenté de te décrire, je te recommande chaleureusement d’aller écouter le récent disque de l’ensemble Discantus intitulé justement Santa Maria. Il offre une sélection de Cantigas, mais aussi quelques pièces tirées du fameux Codex Las Huelgas et de trois autres manuscrits madrilènes, et comme il s’agit d’un programme construit avec intelligence, deux chansons mariales, l’une de Guiraut Riquier, qui conserva un souvenir ébloui du séjour qu’il fit à la cour d’Alphonse X de 1270 à 1280 environ, l’autre de Folquet de Lunel, qui soutint les prétentions impériales du souverain dans le sirventès Al bon rey q’es reys de pretz, sur une mélodie de Guiraut ; une seule œuvre ne se rattache pas directement à l’Espagne, mais comme il s’agit de Salve mater salvatoris, une des magnifiques proses d’Adam de Saint-Victor, auquel je ne désespère pas de voir un jour dédié un enregistrement monographique, on ne va pas s’en plaindre. Tu verras qu’il est difficile de ne pas tomber complètement sous le charme de cette réalisation pleine d’engagement, de dynamisme et toujours très pertinente dans ses choix vocaux ou instrumentaux ; en tutti, la transparence et la cohésion sans excès de lissage des voix fait merveille et chacune des sept solistes a su choisir la pièce correspondant le mieux à ses capacités et à sa sensibilité, et la présence des instruments est toujours finement dosée, y compris les percussions qui ont certes toute leur place dans les Cantigas mais ont le bon goût de ne jamais en déborder. La connaissance approfondie qu’ont Brigitte Lesne et ses musiciennes de ces répertoires se double de cette part d’intuition et même de poésie qui fait d’une interprétation autre chose qu’un exercice scolaire ; les musiques nous sont ici restituées dans toute leur diversité, leurs couleurs et leur force d’évocation, et il se dégage de l’écoute, dont le plaisir qu’on y prend est encore augmenté par la qualité d’une prise de son qui a su tirer le meilleur parti de la réverbération du monastère d’Alcobaça tout en demeurant parfaitement lisible, une indéfinissable mais lumineuse sensation de beauté à la fois sensuelle et sereine. Moi qui suis l’activité de Discantus depuis une bonne vingtaine d’années, je place cette anthologie en tout point réussie au rang de ses meilleures réalisations ; les écoutes répétées ne m’en ont pas lassé et je sais que j’y reviendrai encore avec beaucoup de joie.

Mais il est l’heure pour moi de clore cette lettre et tenter de trouver un peu de repos dans cette nuit qui s’est avancée au fur et à mesure que je t’écrivais ; il règne maintenant sur la ville un silence presque claustral — qui sait combien de temps cette paix durera.

Prends soin de toi et à bientôt.

De Burgos, juillet 2016

Santa Maria Discantus Chants à la Vierge XIIIe siècle DiscantusSanta Maria, chants à la Vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle : Alphone X « Le Sage » (attribué à, 1221 – 1284), Cantigas de Santa Maria, Guiraut Riquier (c. 1230 – fin du XIIIe siècle), Humils, forfaitz, repres e penedens, Folquet de Lunel (c.1244 – c.1300), Dompna bona, bel’ e plazens, Adam de Saint-Victor (mort en 1146), Salve mater salvatoris, pièces anonymes du Codex Las Huelgas et des manuscrits 865, M 1322 et 20486 de la Bibliothèque nationale d’Espagne

Discantus
Brigitte Lesne, chant & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 60’56] Bayard Musique 308 489.2. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Cantigas de Santa Maria, n°300 : Muito deveria ome sempr’ a loar

2. Anonyme, Codex Las Huelgas : Alma redemptoris mater/Ave regina celorum/[Alma], motet

3. Adam de Saint-Victor : Salve mater salvatoris

30 Comments

  1. Brigitte Lesne sera présente au festival d’Arques- la- Bataille à l’église d’Hautot-sur-Mer mardi 23 août. « Juifs et Trouvères au XIII°siècle ».

    Bon dimanche !

    • C’est un très beau programme que « Juifs et trouvères » dont j’avais rendu compte de l’enregistrement sur ce blog, Michèle. Me direz-vous, si vous assistez au concert et si vous le souhaitez, si ce fut un beau moment ?
      Je vous souhaite un agréable dimanche.

      • Cher Jean-Christophe,

        je n’y manquerai pas et vais d’un ou deux clics retrouver votre chronique, qui d’ailleurs me revient en mémoire en ce moment-même. Si je comprends bien, point de voyage vers Arques-la-Bataille cette année ?
        Merci pour ce retable autour de la Vierge et de la naissance du Christ, pas de référence à la Passion, rien que de la joie, que je vous souhaite ainsi qu’aux « passants » pour ce dimanche et plus !
        Bien amicalement,
        Michèle

        • Vous avez bien compris, chère Michèle, pas d’Arques-la-Bataille pour moi cet été qui, hormis un saut de puce à Saintes, sera vierge de tout festival, ce dont je m’accommode finalement plutôt bien.
          J’ai voulu absolument choisir une œuvre mariale assez lumineuse et qui révèle en filigrane une inspiration populaire; ce retable m’a semblé bien répondre à ce souhait, même si l’on pourrait arguer qu’il n’appartient pas strictement à la même zone géographique que les Cantigas (mais on n’est pas très loin).
          Merci encore et bon dimanche d’été à vous.
          Amitiés.

  2. Une bien jolie lettre …

    Merci pour ce merveilleux retable.

    Quant à la musique, est-t-il utile de te dire que je l’aime beaucoup . Une période que j’affectionne particulièrement 🙂

    Ces courtes lignes, remplaceront le « j’aime » sur facebook, que je fuis actuellement….. Un commentaire court, mais un plaisir immense…

    Merci infiniment cher Jean-Christophe pour ce beau moment que je viens de passer ici.

    Je t’embrasse bien fort .

    • Je pense, chère Tiffen, que mes chroniques estivales seront toutes rédigées sous forme de lettre, un peu comme les cartes postales que l’on aime recevoir d’amis en vacances.
      Il était important pour moi de mettre en avant ce disque, en particulier dans les moments difficiles que nous vivons; ceux qui auront lu attentivement mon texte comprendront.
      Je te remercie pour ton commentaire et te souhaite une belle journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Lepère Pinard

    24 juillet 2016 at 08:47

    Quelle bel en jeux vocaux, et romance, et prière en ce dimanche de l’été, à Nostre-Dame, la bienheureuse Vierge Marie, qui enfanta Nostre Seigneur Jésus, dit de Nazareth! Discantus un peu garni en voix de fausset, mais qui ne l’estoit point à l’époque où ces odes et motets estoient écrits. La grâce divine fit qu’ils parviennent jusqu’à nos chastes oreilles du troisième millénaire.

    • Un ensemble de voix de femmes qui sait se détacher de l’esthétique quelquefois un rien lisse inhérent à ce type de formation, voici qui mérite bien une mise en avant, ne trouvez-vous pas ? Mine de rien, il aura fallu une certaine dose de chance pour que ce répertoire parvienne jusqu’à nous, surtout lorsque l’on connaît la fragilité des manuscrits et les vicissitudes de leur transmission.
      Merci pour votre commentaire et bon dimanche, Lepère Pinard.

  4. Alphonse le Sage, les Cantigas, merci Jean-Christophe, musiques si chères et en prime Brigitte Lesne, un beau programme pour tout à l’heure.

  5. Michelle Didio

    24 juillet 2016 at 18:12

    Pour apprécier la beauté de ces voix, il faut un lieu de silence et une écoute attentive. En quelque sorte se retirer de l’agitation et de la trépidation du monde et laisser la clarté de ces chants nous imprégner tout à fait. C’est ce que je me suis efforcée de faire cet après-midi, et ce n’est qu’à la troisième écoute que j’ai commencé à apprécier pleinement les vibrations « sans fioritures » de ces voix conduites par Brigitte Lesne. Ici pas de vibrato inutile, une grande simplicité et une justesse sans faille, au plus près de la clarté, au plus près de la lumière.
    Merci, cherJean-Christophe, pour ce très beau moment qui marque la première escale de votre voyage musical estival, ici tout en intériorité. Amicales pensées.

    • Vous avez parfaitement défini, chère Michelle, les conditions d’écoute idéales pour cet enregistrement qui exige – et mérite – que l’auditeur lui offre une pleine attention en faisant taire tout ce qui pourrait la détourner; la musique lui parvient alors comme une onde bienfaisante, tantôt contemplative, tantôt plus énergique, mais toujours d’une grande justesse de ton et d’intentions.
      Je comprends tout à fait que lorsque l’on n’est pas totalement familier de ce répertoire, un petit temps d’adaptation soit nécessaire pour entrer pleinement dans son univers, mais avouez qu’une fois qu’on y a posé le pied, on n’a plus guère l’envie d’en repartir (c’est du moins ainsi que les choses se passent pour moi).
      Je vous remercie de vous être arrêtée sur cette première chronique d’été; la seconde se profile déjà doucement dans mon esprit.
      Bien amicalement à vous.

  6. Faisons un rêve …. Puisqu’à Marie cette lettre s’adresse, je l’ai, sans vergogne, prise dans mon coffret. Je consens à la partager avec une autre, comme on croise des gens dans les cloîtres, en visite. Mais personne ne pourra m’ôter l’émotion ressentie lorsque les cieux s’emplirent d’un bleu profond, faisant oublier un bref instant la chaleur des pierres.

    • J’ai beaucoup rêvé, moi aussi, en écrivant cette chronique depuis un lieu que je ne verrai sans doute jamais, bien chère Marie; aussi ai-je puisé dans la réserve de pigments de mes souvenirs pour ajouter quelques paillettes précieuses au moment de broyer mes couleurs, recomposant par petites touches une scène où qui sait voir peut lire par transparence.
      Puissent ces quelques lignes jetées dans l’océan de la toile être un fil tendu pour tes pensées; n’est-ce pas ce que veut dire avant tout ce mot qu’on a formé sur le latin religere ?

      • De fil en aiguille – sans vouloir broder – la relecture en transparence m’entraîne vers les toiles séchantes dans le vent, impression de couleurs et détente. Merci pour ce partage

        • Les toiles claquant au grand vent de la liberté, s’enroulant puis se déployant comme autant de petits signes qui vont de fil en anguille.
          Je suis toujours heureux de te faire plaisir, bien chère Marie.

  7. Lorsque j’ai vu « Chère Marie », pour la première fois j’ai donné la priorité à votre écrit et non à la musique Jean-Christophe. La raison en est probablement votre lettre à Franz. Lue et relue maintes fois, je ne m’en lassais pas et me faisais plaisir à foison.
    J’adhère totalement à ce style qui me touche profondément. Je sens que je vais aimer toutes vos chroniques estivales puisque tel est votre choix d’écriture et cette saison qui ne me sied guère habituellement devient enfin très agréable pour moi. Comme Tiffen, je fuis quelque peu Facebook.
    Voulant écouter les extraits musicaux dans un second temps , j’ai été fort désappointée : je n’ai pas du tout accès au 1er ! Bizarre, bizarre et vraiment dommage.
    Merci pour cette beauté en tout point et très belle semaine à vous.
    Cordialement et fidèlement comme toujours, malgré les trompeuses apparences…

    • Je vais vous faire un aveu, Évelyne : j’ai toujours aimé le style épistolaire et ce depuis au moins la découverte des Lettres persanes vers dix ou onze ans. Employer cette forme pour la majorité de mes chroniques estivales (il devrait y avoir au moins une exception) est un défi, mais je le crois formateur en ce qu’il oblige à modifier son angle d’approche, ce qui est toujours intéressant. J’espère pouvoir tenir la distance, une chose qui n’est jamais gagnée d’avance; mon éloignement des réseaux est une aide précieuse pour me reconnecter à l’essentiel, loin des polémiques et des manifestations de narcissisme qui constituent une perte de temps considérable.
      Je n’ai pas eu de remontées concernant des problèmes de disponibilité des extraits musicaux et peut-être devriez-vous retenter une écoute; l’électronique est souvent capricieuse et ce qui était bloqué la veille peut se révéler fluide le lendemain.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre attention et votre fidélité.
      Prenez soin de vous.
      Bien amicalement.

  8. Une page que je garderai Jean-Christophe.
    Une chronique écrite avec tout votre savoir, votre sensibilité.
    Illustrée avec un des trésors du Musée National d´Art de Catalogne.
    Merveilleuse interprétation.

    Séduite, je vais cliquer pour l´acheter. Merci.

    • J’ai tenté, Chantal, de viser une cohérence maximale entre les différents éléments de cette chronique et me suis dit qu’elle évoquerait sans doute pour vous des chemins familiers ou de découverte. Je suis évidemment ravi qu’elle vous plaise et persuadé que vous prendrez beaucoup de plaisir à l’écoute du disque de Discantus.
      Merci pour votre mot et belle soirée.

  9. Tout à fait, vous avez pleinement réussi, Jean-Christophe.

    J´ai en effet retrouvé « des chemins familiers et de découvertes » comme vous le notez.
    Bonne fin de semaine.

    • C’est toujours émouvant pour celui qui écrit, Chantal, de penser que le chemin qu’il a tracé avec ses mots se poursuit en dehors de lui, sous d’autres pas.
      Belle fin de semaine à vous et merci.

  10. Bénédicte Gaulard

    30 juillet 2016 at 20:53

    Cher Jean-Christophe,
    La forme épistolaire que vous avez choisi pour présenter ce disque résonne d’accents joyeux, bienvenus en ces moments d’ombre où la lumière semble perdue. J’ai écouté les extraits le jour où j’avais choisi les chants à la Vierge de Montserrat (lieu merveilleux, visité il y a une quinzaine d’années ), et cette musique mariale est magnifique. J’ai relu votre lettre à plusieurs reprises cette semaine, seule ou avec les extraits, dans des moments de souffrance par rapport à l’actualité, de doute aussi. Et cette luminosité des voix, cette allégresse m’ont fait du bien, tout simplement, et c’est là que j’ai -enfin- compris la notion de la Vierge médiatrice, que je n’avais jusque là abordée que sous le regard de l’histoire et de l’iconographie. J’ai compris, grâce à la musique et à vos jolis mots, ce qu’ont vécu les femmes et les hommes du Moyen Âge et cette foi, cette confiance, si sensibles dans ces chants d’espoir. Merci pour la découverte de ce disque (commandé, je l’attends avec impatience, avec l’ouvrage « Un pèlerinage intérieur »), et pour cette lettre sensible, touchante…que vous seul pouviez rédiger !

    • Chère Bénédicte,
      Je trouve enfin un peu de « vrai » temps pour répondre à votre commentaire qui, sachez-le, m’a ému. Il illustre en effet magnifiquement le pouvoir que peut avoir la musique quand nous traversons des périodes de tension et/ou de flottement; à qui sait vraiment l’entendre, elle offre un de ces courants porteurs qui ramènent vers la rive le nageur fatigué et font entrevoir à l’âme inquiète des horizons insoupçonnés et rassérénants. Bach est formidable dans cette optique, avec souvent une indéniable dimension consolatrice qu’il puise dans sa propre histoire; la façon dont ces chants mariaux ont pu vous faire toucher du doigt d’autres dimensions de vous-même (le Pèlerinage intérieur est un titre qui me « parle » beaucoup) montre qu’ils ne sont pas des notes mortes à mettre au musée, mais bien une réalité vivante et par là même agissante pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui comme de jadis.
      Je vous remercie bien sincèrement pour vos mots et vous dis à bientôt.

  11. lenormand rémi et monique

    4 août 2016 at 12:00

    Cher Jean-Christophe,

    J’avais acheté le cd de Brigitte Lesne « Santa Maria » il y deux mois. Vos propos correspondent point pour point à mon enthousiasme pour ce très bel enregistrement. De plus, vos commentaires apportent un éclairage et des suppléments très enrichissants pour tous ceux et celles qui ne sont pas forcément musicologues.
    Systématiquement, j’achète les disques de Brigitte Lesne et Discantus, ils sont toujours un véritable enchantement. Depuis toujours, je fus attiré par les vierges à l’enfant – de tous styles et origines – et les odes musicales à la vierge. (Les cathédrales ne sont pas en reste car elles furent érigées au temps de cette époque de grande ferveur mariale).
    D’une manière générale, le chant grégorien de Brigitte Lesne et Discantus ainsi que celui de l’ensemble Organum de Marcel Pérès ne peuvent laisser indifférent aucune âme sensible. Quand on les écoute, l’émotion nous saisit au plus profond de notre âme et nous entraîne vers des contrées aussi lointaines dans le temps que dans l’espace. Nous avons l’impression de revivre ces extraordinaires passions et drames liturgiques du moyen-âge. Ces musiques sont d’une richesse invraisemblable puisant souvent leurs sources anciennes dans les territoires du Moyen-Orient.
    Je me souviens pour ma part d’être resté longtemps immobile à l’entrée de la nef de St Guilhem le Désert en Septembre 2014. Brigitte Lesne, Marcel Pérès et leurs ensembles étaient présents dans ma tête, chantant quelque hymne ou cérémonie. Dans ces lieux, tels St Guilhem, le beau s’impose magistralement tant la pureté des formes est évidente ; les lois de l’harmonie universelle se fondent avec le génie de l’esprit créateur. « Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté ».
    Combien, l’auteur de ces quelques mots aurait aimé se faire moine pour vivre dans un esprit de charité, d’entraide et chanter les offices. Cependant, l’attirance pour l’esprit, l’âme et le corps féminin fut la plus forte. Richard Wagner n’a jamais pu résoudre son conflit interne entre le sacré et le profane. Son Parsifal et plus particulièrement le premier acte n’est jamais qu’une messe et quelle messe durant deux heures.
    Santa Maria de Discantus et Brigitte Lesne n’est que pure merveille alliant intelligence, beauté musicale et expression du sentiment de l’âme humaine porté à son plus haut niveau. De plus Brigitte Lesne, maitrise avec une science accomplie l’art des cloches. Il faut rappeler que le monde sonore des cloches a complètement disparu de la culture et du vécu de la génération actuelle. Au moyen-âge, les cloches rythmaient la vie de tous, en tous lieux et partout, accompagnant chacun(e) dans chaque moment de la vie. Le monde des cloches était d’une richesse incomparable, il faut absolument lire : Les cloches de la terre : Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle de Alain Corbin : magistral.
    Merci à Jean-Christophe pour ses écrits passionnants autour de ce magnifique enregistrement de Brigitte Lesne et aussi à ceux et celles qui les commentent. Ce sont toujours les autres qui nous enrichissent spirituellement et affectivement.

    Amitiés.

    Rémi Lenormand.

    • Cher Rémi,
      Quel beau commentaire qui prolonge d’une manière toute personnelle et touchante les lignes que j’ai consacrées à ce disque de Discantus. Tout comme vous, je suis le travail de Brigitte Lesne depuis longtemps et il ne m’a jamais vraiment déçu mais très souvent enchanté. Je n’ai hélas pu l’entendre qu’une seule fois en concert, certes dans le cadre inspirant du Musée national du Moyen Âge, ce qui donnait à l’instant une résonance particulière. Cet enregistrement présente, à mon avis, Discantus à son meilleur et j’enrage de savoir que le programme créé pour le huitième centenaire de la fondation de l’ordre des dominicains ne pourra pas être enregistré, faute de moyens.
      Je suis beaucoup plus réservé que vous, en revanche, en ce qui concerne le travail d’Organum (dont je possède pourtant de nombreux enregistrements) qui possède certes souvent une grande force d’évocation mais qui prend des libertés considérables avec les sources et se révèle, au fil des années, d’un systématisme qui me dérange d’autant plus qu’il s’accompagne parfois d’une certaine mauvaise foi; pour l’anecdote, j’avais « épinglé », dans la chronique du disque de cet ensemble consacré au Requiem de Divitis/Févin, son absence de travail sur la prononciation gallicane du latin; interrogé à ce propos sur France Musique par un journaliste qui avait visiblement lu mon papier, Marcel Pérès lui avait répondu que ce n’était pas important, étant donné qu’il s’adressait à des auditeurs du XXIe siècle — étonnante déclaration de la part de quelqu’un qui a prétendu retrouver une certaine authenticité du chant et a fait chanter ses chantres en habit monacal (ou très approchant).
      Je connais et apprécie le travail d’Alain Corbin que j’ai découvert grâce à un des professeurs d’histoire que j’ai côtoyés au cours de ce que j’appelle ma « seconde vie étudiante »; on se rend compte, en le lisant, à quel point nous avons perdu des repères pourtant essentiels pour comprendre le monde d’hier, pour emprunter le titre d’un de ses livres à Stefan Zweig.
      Je vous remercie une nouvelle fois bien sincèrement pour votre intervention qui comptent assurément parmi celles qui font réellement vivre ce blog.
      Amitiés.
      Jean-Christophe

  12. lenormand rémi et monique

    18 août 2016 at 12:59

    Merci Jean-Christophe pour les précisions importantes concernant les « libertés » de Marcel Pérès.
    Amitiés.

    Rémi Lenormand.

    • Libertés est le moins que l’on puisse dire, Rémi. Ceci dit, les enregistrements d’Organum n’en restent pas moins importants en ce qu’ils ont contribué à forger l’oreille et à nourrir l’imaginaire d’au moins deux générations de mélomanes curieux de répertoires médiévaux.
      Amitiés.
      Jean-Christophe

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