Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

« Amour, viens animer mes doigts ! » Suites de clavecin de Dieupart par Fernando Miguel Jalôto

Nicolas Lancret Fête galante Gulbenkian

Nicolas Lancret (Paris, 1690 – 1743),
Fête galante, c.1730
Huile sur toile, 64,5 x 69,5 cm, Lisbonne, Musée Calouste Gulbenkian

 

Cher François,

Les musées sont des lieux à la fois dépaysants et familiers dans lesquels le visiteur débusquera toujours une trace lui rappelant sa patrie, digne portrait de notable amstellodamois pour certains, fragile porcelaine de Chine pour d’autres. Comme les cloîtres de Las Huelgas m’avaient préservé des ardeurs du soleil d’Espagne, les salles rafraîchies du Musée Gulbenkian m’ont offert, quelques heures durant, un refuge contre la brûlure de l’été portugais ; sur une des cimaises des salles dédiées au XVIIIe siècle m’attendait le reflet de ce qui fut très longtemps une des images rêvées d’un certain art de vivre à la française à propos duquel Talleyrand exprimait encore, au siècle suivant, une nostalgie dont on peut dire qu’elle a perduré jusqu’à nos jours. Peinte par Nicolas Lancret au tout début des années 1730, la Fête galante de Lisbonne doit, bien sûr, beaucoup au maître du genre que fut Antoine Watteau — les deux artistes ont d’ailleurs été formés par Claude Gillot, véritable introducteur du genre en France. On a souvent dit que là où l’aîné avait su transcender le caractère quelque peu conventionnel de ces réunions de couples d’amoureux s’adonnant en plein air à des divertissements de société en y introduisant une très couperinienne touche de mélancolie, son cadet de quelques années s’était surtout concentré sur leur effet théâtral et décoratif, ouvrant ainsi la voie au style qui s’épanouirait sous le patronage de la Pompadour. Mon œil a néanmoins été attiré par le couple féminin que Lancret a placé au centre de sa composition, deux personnages qui semblent absorbés en leur propre univers affectif et par conséquent quelque peu extérieurs à l’animation qui règne autour d’eux, l’une, éclairée, au regard éperdu d’une tendresse embrumée d’un soupçon de chagrin, l’autre, dans l’ombre, ayant immobilisé son éventail et baissant les yeux vers le beau parleur à ses pieds sans qu’il soit possible de dire si son expression traduit l’abandon ou le dédain. Cette belle trouvaille introduit, en tout cas, plus de subtilité que l’on veut bien en reconnaître de coutume à ceux de son auteur dans ce tableau voyageur qui faisait à l’origine partie des collections de Frédéric le Grand.

À l’instar de celui de Lancret, l’art de Charles Dieupart, vers lequel m’a conduit cette Fête galante, rencontra un écho favorable hors des frontières du royaume de France où, à la différence du peintre, il ne semble pas avoir laissé de trace profonde. On suppose parisien ce musicien dont on ignore nombre de choses, à commencer par la date de naissance que l’on situe probablement peu après 1667 ; sa figure ne commence vraiment à émerger des brumes de l’histoire qu’en 1701, année de parution des Six Suittes de clavessin qui assurent aujourd’hui à elles seules sa postérité et qu’il dédia à la comtesse de Sandwich dont tout laisse à penser qu’elle fut son élève. Sa recommandation n’est sans doute pas étrangère au fait que la carrière de Dieupart se déroula ensuite à Londres où il se trouvait dès le début de 1703 et à la trépidante vie musicale de laquelle il participa activement, tant en qualité de compositeur et d’exécutant au profit de différentes scènes lyriques, qu’en celle de concertiste et de pédagogue. Après une dernière apparition au début de l’automne 1724, son sillage devient de plus en plus indiscernable et on ne sait que grâce à un unique chroniqueur, John Hawkins, qu’il mourut nécessiteux vers 1740.

Lorsque l’on se penche sur ses six Suites toutes construites sur le même modèle en sept parties – une Ouverture suivie de mouvements inspirés par la danse se succédant dans un ordre immuable, Allemande, Courante, Sarabande, Gavotte, Menuet, Gigue, la seule exception étant un Passepied en lieu et place du Menuet dans la Suite n°2 en ré majeur –, ce qui constituait alors une innovation dans la musique de clavecin en France, on est immédiatement frappé par la dimension presque orchestrale que revêtent, outre les Ouvertures conçues avec la puissance et la majesté qui sied aux portiques, nombre de mouvements, offrant un intéressant contraste d’atmosphère avec ceux qui se meuvent dans une ambiance plus intimiste, comme les Allemandes d’une délicatesse toujours exquise, souvent rêveuse. Le langage de Dieupart demeure toujours d’une noblesse et d’une mesure parfaitement françaises, mais quelques tournures plus lyriques attestent, comme d’ailleurs la vivacité pétillante de certaines Gigues, de sa connaissance de la musique italienne dont il fut un interprète régulier à Londres, en particulier celle de Corelli. La volonté de variété au sein d’une structure fermement définie qui marque l’ensemble du recueil ne pouvait que trouver un écho favorable dans les contrées germaniques et un certain Johann Sebastian Bach jugea ces œuvres suffisamment abouties pour en prendre copie ; lorsque vous écouterez ses Suites anglaises ou son Ouverture à la française avec à l’esprit ces Six Suittes de clavecin, sans doute verrez-vous se dessiner, derrière l’inspiration du Cantor, la silhouette à la fois indistincte et prégnante de Dieupart.

Je ne vous ai jamais caché mon goût pour les instruments à clavier anciens et j’ai eu la joie de trouver ici un enregistrement complet du recueil de Dieupart sous les doigts du claveciniste portugais Fernando Miguel Jalôto, dont j’avais apprécié le fort joli disque, paru il y a quelques années chez Ramée, du Ludovice Ensemble qu’il dirige, intitulé Amour, viens animer ma voix ! et consacré à des Concerts de Dornel ainsi qu’à des cantates françaises. Cette nouvelle réalisation confirme brillamment les profondes affinités que ce musicien nourrit envers la culture d’un pays qui n’est pas le sien mais qu’il sent avec une remarquable acuité dont on devine qu’elle découle, outre d’une vive sensibilité, de longues heures passées à l’étudier pour tenter d’en mieux saisir le langage et la richesse. Son interprétation réunit tout ce que l’on peut à bon droit espérer dans ce répertoire, de l’ampleur, de la conviction, de l’engagement, de la fermeté dans le trait et de la clarté dans l’architecture, mais aussi de l’élégance, de la tendresse, ainsi qu’une inventivité et une justesse de tous les instants dans la conduite des phrases et la réalisation des doubles et des ornements. Surtout, Fernando Miguel Jalôto fait suffisamment confiance aux qualités de la musique qu’il a choisi de défendre pour la laisser respirer sans l’ensevelir sous des monceaux d’intentions et d’effets, pour la laisser libre de s’épanouir et de chanter — en un mot comme en cent, il est évident qu’il l’aime et il réussit à nous faire partager le bonheur qu’il éprouve à la faire étinceler sous ses doigts. Je regrette juste qu’une captation un peu trop réverbérée ne rende pas pleinement justice au travail tout de finesse et d’intelligence d’un musicien que j’espère voir sans trop attendre reprendre le chemin des studios.

Lorsque ces mots, vous parviendront, cher François, je serai déjà parti vers une nouvelle destination très différente de celle-ci. Je vous recommande chaleureusement ce Dieupart qui, j’en suis certain, vous comblera tout en nourrissant votre réflexion. Saluez votre épouse de ma part, sans oublier Marie-Cécile et Marguerite.

Portez-vous bien et à bientôt.

De Lisbonne, juillet 2016

Charles Dieupart Six Suites de clavecin Fernando Miguel JalôtoCharles Dieupart (après 1667 – c.1740), Six Suites de clavecin

Fernando Miguel Jalôto, clavecin Klinkhamer & partners, Amsterdam, 1994, d’après Claude Labrèche, Carpentras, c.1690

2 CD [durée : 52’16 & 49’37] Brilliant Classics 95026. Ce double disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Suite n°1 en la majeur : Ouverture

2. Suite n°3 en si mineur : Allemande

3. Suite n°5 en fa majeur : Sarabande

4. Suite n°6 en fa mineur : Gigue

14 Comments

  1. Par cette carte postale que d’un coin secret de Lisbonne tu adresses, sans trop me tromper, à François Couperin, le plaisir offert au lecteur qu’ici, si je puis oser l’écrire, tu convies dans la confidence est double.
    Il est littéraire et musical.
    Littéraire par cette tienne patte et clins d’oeil évidents, souvent soulignés déjà à ton oreille, mon ami. Musical, une fois n’est pas coutume, par la découverte, aux miennes, de Charles Dieupart dont les quatre extraits que tu as choisi de proposer ont éveillé bien plus qu’un simple intérêt musicologique. L’Allemande, par exemple, de la Suite n°3 en si mineur, exprime parfaitement, selon moi, cette « tendresse embrumée d’un soupçon de chagrin » dont tu parles à propos du couple féminin placé par Lancret au centre de la composition de sa Fête galante.
    Merci pour cette si belle découverte, ami J.-Ch. Je t’embrasse et te souhaite un heureux dimanche.
    P.-S. Hâte de découvrir la prochaine estivale carte postale à venir … 🙂

    • On va dire que la figure de François Couperin est un des fils rouges de cette chronique, ami Cyrille, et qu’il m’a semblé assez naturel d’adresser ces mots à un interlocuteur qui lui ressemblerait un peu, sans donner pour autant dans le pastiche historicisant.
      J’aime bien semer des clins d’œil ici et là (tu sais, pour les fameux non-initiés qui perdent leur temps à me lire) et tu as su en débusquer un certain nombre, y compris involontairement, comme par exemple en t’arrêtant sur l’Allemande de la Suite en si mineur, tellement couperinienne (le grand François adorait cette tonalité), et qui va comme un gant au couple de femmes peint par Lancret qui évoque tant l’art de Watteau.
      J’espère que tu pourras découvrir plus avant ce double disque peu onéreux (8€ !) et qui mérite largement que l’on s’y arrête. Je te remercie bien sincèrement pour ta réaction chaleureuse et te donne rendez-vous à la prochaine étape.
      Je t’embrasse et te souhaite une bonne semaine.

  2. L’invitation du galureau à la perche enrubannée, un peu gauche, n’a pas l’heur de réjouir ces dames ; l’une le regarde de haut et l’autre au foulard tient la main, gauche également, dans la même position … écoute-le au moins, dit-elle. J’écoute la musique et c’est agréable. Et quand Dieupart que reste t-il ? Un grand merci pour cette lettre ouverte et mon interprétation complètement libre.

    • Tu as raison, bien chère Marie, ces messieurs ne savent pas toujours se tenir aussi impeccablement que le bien vivre en société l’exigerait et ces dames ont donc d’excellentes raisons de faire la moue. Ceci dit, lorsque l’on regarde ce tableau de plus près, on s’aperçoit que Lancret a fait une sorte de recueil de caractères variés qu’il faudrait regarder un à un.
      Merci pour ton commentaire.

  3. Pour rebondir au sujet des personnages, ce qui me frappe c’est que les regards sont complètement ailleurs.
    Musique sereine, apaisante !
    Hors du temps. Ce n’est pas plus mal….

    • Ils sont tout occupés d’eux-mêmes, mais il y en quand même quelques-uns qui se regardent, chère Michèle, ce qui me semble assez naturel pour des amoureux.
      J’aime beaucoup ces Suites de Dieupart, surtout interprétées comme le fait Miguel Jalôto, et il me semble que, plus que jamais, la beauté est tout ce qui nous reste à opposer à la futilité et à la folie de notre époque.
      Grand merci pour votre commentaire et amicales pensées.

  4. Douce, captivante scène de Nicolas Lancret que j´admire à chaque voyage à Lisbonne.
    Je sens même que les personnages vont certainement esquisser quelques pas après cette Fête Galante, en écoutant cette Suite bellement interprétée par Fernando Miguel Jalôto.
    Je vous suis toujours avec le même intérêt, Jean-Christophe.

    • Que se passe-t-il dans les tableaux une fois que nous cessons d’y porter le regard ? Voici qui pourrait être le point de départ de bien des élaborations de notre imagination et les pas de danse esquissés par la belle société peinte par Lancret me semblent une hypothèse tout à fait recevable.
      Merci pour votre fidélité à ces pages, Chantal, et bon dimanche à vous.

  5. Bénédicte Gaulard

    16 août 2016 at 19:53

    Je suis ravie, chère Jean-Christophe, de cette nouvelle « récréation » (le terme est très mal choisi pour un texte qui a demandé des heures de travail, mais je n’en trouve pas d’autre pour allier plaisir de la lecture, de l’écoute et du regard sur l’oeuvre) cette fois portugaise. J’ai découvert Lisbonne il y a quatre ans, au cours d’un voyage des amis de l’orgue de Dole…et le souvenir le plus saisissant dans cette ville reste la découverte, pour la néophyte que je suis, des réserves du musée de la musique, en compagnie d’organistes et de facteurs passant allègrement d’un clavecin à l’autre au milieu de l ‘ atelier de restauration. Aussi, ces moments -je vous avoue avoir préféré une visite de musée « classique » à cette plongée dans les instruments (et c’est peu dire, le musée étant situé dans une station de métro ), seule « non spécialiste » de ce petit groupe réuni pour la circonstance- me ramènent à Dieupart que je découvre, encore une fois, grâce à vous. Joyeux, allègre…comme le Portugal, les fêtes galantes et les toiles de Lancret. Une interprétation magnifique et délicate, qui, je pense, va venir rejoindre mes étagères…et j’apprécie particulièrement le choix de la forme épistolaire, avec cette lettre adressée je pense à François Couperin. Merci !

    • Le terme de « récréation » me convient parfaitement, chère Bénédicte, car je n’ai pas la prétention que mes petites chroniques soient autre chose que ça, quelque effort que leur élaboration m’ait coûté par ailleurs — et vous avez deviné que ce travail de recherches et d’écriture n’est souvent pas mince.
      Je ne me suis jamais rendu à Lisbonne et mon peu de goût pour les climats méditerranéens me tiendra sans doute éloigné pour jamais des beautés de cette cité où, semble-t-il, il fait bon vivre et s’émerveiller. J’apprécie tout particulièrement le récit que vous avez partagé de votre expérience aux deux niveaux de son musée de la musique dont, je vous l’avoue, j’ignorais l’existence. Vous ne regretterez pas, je crois, d’avoir fait l’acquisition de ce double disque consacré à Dieupart qui, pour une somme modique, vous procurera, j’en suis certain, bien des bonheurs d’écoute.
      Vous avez deviné juste en ce qui concerne le destinataire de cette lettre; j’ai juste « transposé » le personnage à notre époque pour ne pas avoir la tentation du pastiche historicisant, exercice toujours périlleux qui demande un vrai talent, que je n’ai pas, pour être réussi.
      Grand merci à vous.

  6. Milena Hernandez

    3 septembre 2016 at 19:02

    Cher Jean-Chistophe,
    J’ai fait escale cette semaine, grâce à vous, sur la péninsule ibérique, puisque lorsque j’y séjournais je ne pouvais entendre correctement les extraits, ce qui est tout de même un comble. J’ai beaucoup aimé Salva Mater Salvatoris de Discantus. Et, pour cette escale à Lisbonne, j’ai beaucoup apprécié la presque nouvelle suite (de quatre mouvements seulement, certes) dont vous nous gratifiez en respectant l’ordre des parties! Élégance est le mot qui me vient pour qualifier cette musique ainsi que son interprétation tout comme d’ailleurs le petit tableau du musée Gubelkian que j’espère vous aurez un jour le plaisir de visiter puisque le climat, à Lisbonne, est autant océanique que méditerranéen:-). Je ferai, la semaine prochaine deux nouvelles escales avec bonheur. Amitiés. Milena

    • Chère Milena,
      J’ai souri intérieurement en écrivant ces deux lettres de la péninsule ibérique dont la culture m’intéresse beaucoup mais que son climat tient éloignée de moi de façon assez définitive, je le crains, en dépit de ce que vous me dites de celui de Lisbonne.
      Qu’il s’agisse de celui de Discantus ou de celui de Fernando Miguel Jalôto, ces enregistrements sont de grande qualité chacun dans leur domaine et méritent qu’on leur fasse place auprès de soi; j’ai tenté de les présenter de la façon la plus attractive possible – merci d’avoir relevé l’organisation de la « mini suite » de Dieupart – et j’espère avoir contribué à leur frayer un chemin vers quelques étagères accueillantes.
      J’espère que vous prendrez plaisir à découvrir mes autres cartes postales de vacances et je vous remercie pour votre mot.
      Amitiés.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑