Charles Parrocel Un officier à cheval donnant ses ordres à un cavalier

Charles Parrocel (Paris, 1688 – 1752),
Un officier à cheval donnant ses ordres à un cavalier, sans date
Huile sur toile, 155 x 139 cm, Versailles, Château
© RMN-GP (Château de Versailles) / Gérard Blot

 

Chère Benoîte,

Depuis combien d’années ne m’étais-je plus promené dans les allées de Versailles ? Mon peu d’appétence pour Paris, où je m’arrange toujours pour ne faire que passer et le plus brièvement possible, m’éloigne fatalement de ce lieu où le pouls de l’histoire est encore perceptible et en particulier de ses jardins, que je goûte infiniment plus que le château. C’est pourtant en déambulant dans l’impressionnante galerie bordée par les tableaux de batailles qui lui donnent son nom, ce greffon du XIXe siècle voulu par Louis-Philippe, que je me suis pris à songer aux célébrations des victoires d’autrefois.

Le Grand Siècle eut souvent l’occasion de vibrer aux accents éclatants du Te Deum, cette hymne que l’on revêtait de la musique la plus solennelle, la plus chamarrée pour remercier Dieu de la bonne fortune des armées, du retour de la paix, de la naissance d’un héritier de la couronne ou du rétablissement de la santé du roi. De Lully à Charpentier à plusieurs reprises, de Lalande à Marais, dont l’ouvrage est perdu, jusqu’à Gossec et Philidor, ce dernier trois années seulement avant qu’éclate la Révolution, nombre de musiciens ont eu à exercer leur talent pour faire rutiler ce chant de louanges. Parmi tous ceux-ci, Henry Madin n’a pas été le mieux traité par la postérité alors qu’il jouissait d’une enviable réputation de son vivant, ayant réussi à se hisser en 1738, dix ans tout juste avant sa mort, jusqu’à la fonction de sous-maître de la Musique de la Chapelle du roi Louis XV, pour le service duquel il avait été pressenti en 1736 après un parcours professionnel quelque peu tortueux qui l’avait conduit à occuper majoritairement des fonctions de directeur musical de maîtrises, à Meaux dès 1719 – imaginez combien un jeune prêtre âgé d’à peine 21 ans put être impressionné d’y côtoyer quotidiennement un érudit de la trempe de Sébastien de Brossard – puis dans sa ville natale de Verdun de 1726 à 1730 avant qu’il gagnât Bourges (1731-1736) tout en ayant également un poste à Tours qu’il quitta à la fin de l’année 1737 pour diriger la maîtrise de Rouen jusqu’en 1741, année au début de laquelle il fut nommé, sans obligation de résidence compte tenu de ses obligations à la cour qui devaient bientôt s’étendre à la formation des pages de la Chapelle du roi, chanoine de l’église royale de Saint-Quentin.

Que pouvait bien avoir présent à l’esprit le fils d’un soldat de Galway l’ayant laissé orphelin avant qu’il eût atteint l’âge d’un an en composant, sur l’ordre de son souverain, le Te Deum qui retentit à Sainte-Geneviève de Paris le 17 novembre 1744 pour célébrer une victoire militaire, à savoir la prise de Fribourg ? Je répugne, comme vous le savez, à considérer les œuvres au travers du prisme de la biographie, sauf quand l’auteur encourage lui-même plus ou moins explicitement à le faire, mais comment ne pas relever qu’au milieu de toute cette pompe de circonstance, Madin a semé de nombreux passages ayant recours au mode mineur qui viennent faire planer sur un péan d’apparat gonflé d’allant claironnant des lueurs plus sombres et recueillies, comme s’il s’agissait subrepticement de rappeler que les batailles ne sont gagnées qu’au prix du sang des Hommes et que la paix qu’elles apportent n’est jamais certaine ? Écoutez également comment le verbe speravimus (nous espérons) est mis en valeur dans l’ultime récit (pour dessus) précédant la péroraison du In te, Domine, speravi et vous sentirez sans doute, tout comme moi, l’inquiétude diffuse qui sinue sous l’éclat des dorures. Comme le démontre le succès durable que connut au Concert Spirituel son grand motet Diligam te, Domine, composé sept ans plus tôt, Madin était parfaitement maître de son art et parvint à opérer une synthèse probante entre la solennité versaillaise propre à donner à sa musique une indiscutable prestance, les tournures plus galantes à la mode en ce second quart du XVIIIe siècle qui leur confère un charme tout de fluidité et de grâce, et un sens dramatique visant à leur insuffler la tension indispensable pour soutenir et relancer l’intérêt, même s’il ne se départ pas d’une certaine retenue que n’observeront pas des musiciens plus jeunes et plus frottés que lui à la scène, comme Mondonville, auteur de motets à grand spectacle.

Sauf omission de ma part, les enregistrements consacrés à Madin se comptent sur les doigts d’une seule main, un de l’Ensemble Almasis (Arion, 1998) avec deux messes et quelques petits motets, et un autre, remarquable, du Concert Lorrain (K617, 2007) proposant des motets à deux dessus « avec ou sans simphonie » issus d’un recueil de 1740. L’enregistrement réalisé en concert à la Chapelle royale de Versailles, dont l’acoustique réputée difficile est ici superbement maîtrisée par l’alchimiste du son qu’est Aline Blondiau, du Te Deum et du Diligam te, Domine par les forces réunies d’un sextuor de solistes rompus aux exigences de ce répertoire, des Cris de Paris et de Stradivaria placés sous la direction informée et attentive de Daniel Cuiller est une aubaine auquel aucun amateur des fastes royaux d’Ancien Régime – et je sais que vous l’êtes, chère amie – ne saurait rester indifférent. Tous les participants à cette aventure s’emploient à donner le meilleur d’eux-mêmes pour faire de cette résurrection le meilleur plaidoyer possible en faveur de l’art de Madin et y parviennent assez largement ; on objectera sans doute, non sans raison, que l’art du Verdunien n’égale pas celui de son confrère Campra, mais il serait néanmoins dommage de se priver des trésors de raffinement qu’il déploie dans ces deux œuvres. Malgré quelques fluctuations passagères, les solistes font ici très bonne impression et l’on regrette que le livret du disque n’indique pas précisément qui chante quoi et ne permette donc pas d’adresser à chacun les louanges qu’il mérite ; le chant est ici globalement très bien tenu et savant, et si quelques petites préciosités ponctuelles n’ont pu être évitées, notamment du côté des hautes-contre, il est évident que l’on a pris soin de rendre les textes avec toute la dimension sensible qu’ils requièrent. Les Cris de Paris, en formation d’une petite vingtaine de choristes, sont fidèles à leur réputation de cohésion, de souplesse et de discipline et Stradivaria est en excellente forme, avec une justesse d’intonation, un sens des nuances et des dynamiques rarement prises en défaut, ainsi qu’une palette de couleurs très séduisante. Saluons Daniel Cuiller pour être parvenu à galvaniser toutes ces belles individualités afin de les mettre au service, avec élégance et énergie, d’un authentique projet à la fois artistique et patrimonial.

Il est bientôt la demie de midi et mon estomac qui commence à crier famine me contraint à vous abandonner, chère Benoîte ; je reviendrai tout à l’heure flâner entre bosquets, fontaines et parterres en tentant d’imaginer le parcours que vous avez vous-même emprunté il y a quelques semaines dans ce jardin que vous affectionnez.

Mes meilleures pensées vous rejoignent en vos terres de Bourgogne.

Versailles, août 2016

Henry Madin Te Deum Diligam te Stradivaria Daniel CuillerHenry Madin (1698-1748), Te Deum HM 28, Diligam te, Domine HM 22

Anne Magouët & Michiko Takahashi, sopranos
Robert Getchell & Alban Dufourt, ténors
Alain Buet & Geoffroy Buffière, basses
Les Cris de Paris (direction : Geoffroy Jourdain)
Stradivaria
Daniel Cuiller, direction

1 CD [durée : 69’09] Alpha 963 / Collection « Château de Versailles. » Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Te Deum : Te Deum laudamus (récit & chœur)

2. Te Deum : Tu ad liberandum (récit de haute-contre)

3. Te Deum : Dignare Domine (récit de dessus)

4. Diligam te, Domine : Commota est (chœur)