Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Âme espagnole, larmes romaines. Les Lamentations de Cristóbal de Morales par Utopia

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Sebastiano del Piombo (Venise, c.1485 – Rome, 1547),
La Descente du Christ aux limbes, 1516
Huile sur toile, 226 x 114 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Choisir de défendre le répertoire polyphonique de la Renaissance n’est pas le plus sûr moyen de se frayer un chemin rapide vers le succès, quel que soit le talent que l’on déploie et même quand on affiche sa belgitude – on est plus accueillant envers ce type d’œuvre chez nos voisins qu’en France – avec un délicieux mélange de fierté et d’humour. Pour son premier enregistrement, le bien nommé ensemble Utopia a décidé de s’affronter, avec un courage qu’il faut d’emblée saluer, aux Lamentations de Cristóbal de Morales dont il livre au passage la première intégrale discographique.

On ignore à quelle date le musicien sévillan composa ces sept pièces sur le texte attribué au prophète Jérémie, mais la présence de trois d’entre elles dans un manuscrit réalisé en 1543 pour la chapelle papale, où Morales fut, avec quelques minimes interruptions, chanteur de 1535 à 1545, plaide assez clairement en faveur d’une élaboration durant son séjour romain ; quatre autres sont préservées dans le recueil des neuf Lamentationi di Morales a quatro, a cinque et a sei voci publié à Venise en 1564 par Antonio Gardano, dont les cinq restantes sont en réalité de Costanzo Festa. Au moment où il compose ses Lamentations, dont la diffusion atteste qu’elles étaient appréciées en Europe et même au-delà, Morales s’inscrit dans une tradition déjà séculaire – le premier exemple de mise en polyphonie datable avec quelque certitude se trouve dans un manuscrit de 1430-40 environ contenant celle de Johannes de Quadris qui sera imprimée par Ottaviano Petrucci dans le premier des deux volumes de son célèbre Lamentationum liber (1506) – déjà illustrée par quelques grands noms comme Dufay ou Ockeghem (œuvres perdues), Pierre de la Rue, Alexandre Agricola ou Thomas Crequillon, autant de visions que l’on aimerait bien voir un jour correctement documentées au disque. Comme il sied au texte qu’elle porte et au contexte dans lequel elle était chantée, la musique de Morales ne se départ jamais d’une sobriété qui pourrait être austère si ne venaient discrètement s’y mêler quelques tournures plus lyriques qui ne relèvent pas de la stricte obédience franco-flamande, laquelle règne en maîtresse ici comme elle le faisait alors sur toute l’Europe musicale. Sans débordement qui déparerait cette architecture conçue sous le signe de la fluidité et de la clarté, une dissonance à peine appuyée, un silence, un effet d’écho viennent rehausser ici et là le sens d’un mot ou la saveur d’un passage. Les trouvailles du compositeur sont encore soulignées par la proximité avec le plain-chant contenu dans un Passionarium à l’usage de Tolède publié en 1516 qui a peut-être nourri son inspiration – on peut gager que Morales le connaissait – et dont trois extraits viennent opportunément ponctuer les Leçons polyphoniques, nous rappelant que ces dernières étaient, au XVIe siècle, l’exception, le plain-chant constituant le frugal mais fervent quotidien de la liturgie.

Jeune ensemble prometteur, Utopia affiche, dès ce premier disque, une assurance et une maturité que certaines formations plus expérimentées pourraient à bon droit lui envier. Il faut dire que les chanteurs composant ce collectif travaillent également (ou ont œuvré) au sein de phalanges prestigieuses comme le Huelgas Ensemble, la Capilla Flamenca ou le Collegium Vocale Gent et qu’ils y ont acquis une connaissance des exigences du répertoire polyphonique et une maîtrise technique qui offrent à leur projet les très solides fondations indispensables pour lui permettre de s’épanouir. Et il ne manque pas de le faire en déployant des lignes très souples et pourtant parfaitement tendues, tout en proposant un bel équilibre entre la subtilité du rendu expressif et la recherche de la plénitude et de l’harmonie sonores, à laquelle participe également la capacité de chacun à écouter ses partenaires et à mettre humblement mais avec conviction le meilleur de son art au service du groupe et de la musique. Servie par une prise de son limpide de Korneel Bernolet, cette interprétation conjugue de très remarquable façon intelligence de l’approche, intériorité et sensibilité ; elle inscrit Utopia dans une filiation déjà magnifiquement illustrée par Paul Van Nevel ou le très regretté Dirk Snellings – on peut imaginer pires références – tout en faisant sentir ce que son regard peut avoir de fraîcheur et d’inventivité, avec ses pupitres qui ne sacrifient pas les individualités vocales à une excessive recherche d’homogénéité ou d’esthétisme. Si l’Utopie est, par définition, un lieu qui n’existe pas, on est heureux de pouvoir tenir dans ses mains la preuve matérielle du talent d’un jeune ensemble qui, s’il sait être tenace, n’a pas fini de faire parler de lui et dont on suivra l’évolution avec grand intérêt.

cristobal-de-morales-lamentations-utopiaCristóbal de Morales (c.1500 – 1553), Lamentations (et plain-chant anonyme du Passionarium Toletanum, 1516)

Utopia
Griet De Geyter, soprano
Bart Uvyn, contre-ténor
Adriaan De Koster, ténor
Lieven Termont, baryton
Bart Vandewege, basse
avec la participation de Jan Van Elsacker, ténor

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 62’56] Et’Cetera KTC 1538. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. AlephQuomodo sedet sola civitas plena populo

2. NunVigilavit iugum iniquitatum mearum

Remerciements à Jan Van den Borre.

14 Comments

  1. Superbe. Utopia c’est aussi le nom des cinémas d’Arts et d’essai de Toulouse, St-Ouen L’aumône, Pontoise, Bordeaux qui nous programment de superbes films comme Frantz de François Ozon en ce moment. Bonne journée.

    • J’ignorais complètement, Pascal, que des cinémas portaient également ce nom, mais c’est une jolie bannière pour des arts qui aspirent à nous rendre meilleurs.
      Merci pour le conseil concernant Frantz; je me demandais justement si j’allais ou non me laisser tenter.
      Bonne soirée à vous.

  2. Jérémie pleure sur Jérusalem détruite… En ce 11 septembre, on ne peut manquer d’y voir ici un écho à l’histoire récente. Il y a jour pour jour quinze ans, le monde était sidéré par l’événement terrifiant qui sur le sol américain fit des milliers de morts…
    La musique de Cristóbal de Morales n’est effectivement pas austère, mais bel et bien fluide et claire.
    Merci pour ce très beau partage, ami J.-Ch que j’embrasse. Heureux dimanche à toi.

    • Ton commentaire vise juste, ami Cyrille, et il est évident qu’on ne peut manquer de faire le lien entre ces Lamentations et les événements du 11 septembre. Rêvons donc un peu – soyons utopistes – en nous disant que la beauté, à laquelle la musique de Cristóbal de Morales contribue, sauvera ce monde qui le mérite parfois si peu de la folie qui le pousse à s’autodétruire.
      Je te remercie pour ton commentaire éclairé et t’embrasse en te souhaitant belle soirée et bonne semaine.

  3. Quel merveilleux moment passé ici !!
    Les deux extraits sont tellement beaux, que l’émotion ressentie est intense.
    Je les ai écoutés plusieurs fois, ne voulant pas écourter ce moment hors du temps.
    Quant au tableau, il est magnifique et touchant .
    Alors un grand et sincère merci à toi cher Jean-Christophe
    Je t’embrasse bien fort .

    • Ces Lamentations de Cristóbal de Morales sont effectivement des œuvres magnifiques, chère Tiffen, et j’y suis revenu souvent et toujours avec le même bonheur. Malgré les images parfois terribles qu’elles convoquent, je trouve qu’elles parlent le même langage d’apaisement que le tableau de Sebastiano del Piombo qui leur est exactement contemporain.
      Je te remercie pour ton passage ici et pour ton commentaire.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Magnifique premier opus de cet ensemble Utopia que j’ai pu découvrir en mai dernier via leur page FB. Je suis on ne peut plus d’accord avec vous, c’est du grand art.
    Il est vrai que nous pourrions nous lamenter sur le grand vide qu’a laissé notre fort regretté Dirk Snellings, mais quand on entend ceci, on peut s’aventurer à penser que… d’en haut… il continue à inspirer ces excellents chanteurs et à leur montrer la voie de la perfection et de la pureté vocale.
    Un grand merci pour cette excellente critique, Jean-Christophe, et aussi pour avoir choisi un compositeur cher à mon coeur.
    Je vous souhaite une semaine radieuse.

    • La présence de Lieven Termont, un des membres permanents de la Capilla Flamenca, n’est sans doute pas complètement étrangère à l’impression que vous avez eue – et que je partage – que l’esprit de Dirk Snellings plane sur ce premier disque d’Utopia, indubitablement marqué du sceau de l’exigence et de l’excellence. Quelque chose me dit que si ce jeune ensemble sait se montrer persévérant, il est promis à un très bel avenir, ce que je lui souhaite de tout cœur et pour lui, et pour nous (soyons un peu égoïstes pour une fois).
      Je vous remercie, Jean-Marc, d’être venu vous perdre par ici et d’avoir eu la gentillesse de me laisser trace de votre passage.
      Tous mes vœux d’harmonieuse semaine vous accompagnent.

  5. mireille batut d'haussy

    12 septembre 2016 at 21:26

    Sur plusieurs versants culturels notoires, les figures d’Orphée ont été « synchrétisées », (comme disent, non sans légèreté anthropologues et historiens des religions) avec celles du Christ, et leur symbologie est appelée à constamment -dialoguer- je tiens à ce mot pour sa transversalité, entre autre.
    Cette publication de rentrée me touche d’abord à ce titre.
    Ceux qui ont écrit sur le ou les Limbes et se sont penchés sur leur iconographie l’ont parfois relevé, souligné, jamais assez analysé ou, ce que je sais ?
    le 11 septembre a d’abord été pour moi, sur le « terrain », la mise à mort de celui qui avait incarné (?) en tout état de cause revêtu bien des attributs christiques (surtout pour les populations autochtones « converties par des protestants »). Les chromos d’Allende l’attestaient avec assez de force pour faire l’objet de « traques et de bûchers » – j’utilise des hispanismes respectueux d’une réalité inscrite comme autant de stigmates dans la langue.
    Bien sûr, les Twins ; Louma était alors à NYC.
    Jumelles, cette « Musique »… nous l’aimons ; et ce nouveau disque, vous le devrons, lui aussi.

    Mon réflexe était de surtout me taire, étouffer… mais j’ai pensé « c’est injuste ».
    Allez savoir pourquoi, face au peu d’importance que pouvait avoir le fait de m’exprimer, c’est ce que j’ai choisi de faire. Merci.
    De ma maison sous la mer, enfin : comme l’on dit « A vous le soin » et comme l’on répond…
    ce que vous savez. M.

    • Je ne peux que vous être reconnaissant de ne pas vous être tue, Mireille; votre commentaire répond à la musique en tissant sa propre polyphonie et elle ouvre avec bonheur de nouveaux horizons. Je retiens un fil au passage avant qu’il ne se dérobe, celui de la représentation des Limbes qui est loin d’être un thème iconographique majeur et dont je ne suis pas certain qu’il ait été beaucoup étudié. Je l’ai noté dans le carnet qui n’est jamais bien loin de moi dans la liste des sujets à regarder d’un peu plus près.
      Pour ceci et pour vos mots, soyez sincèrement remerciée.

  6. Les silences sont plus évocateurs que les effets d’écho … est-ce dû au lieu choisi pour l’enregistrement ? j’avoue être assez perplexe mais comme je n’y connais pas grand-chose, tu me pardonneras de rester en réserve, même si j’ai beaucoup appris à la lecture.

    • L’enregistrement a eu lieu dans une église, bien chère Marie, et je n’ai pas choisi d’extrait comportant les quelques rares effets d’échos que l’on trouve dans ces Lamentations, ce qui explique probablement que tu entends surtout des silences. Quoi qu’il en soit, je suis ravi que ces quelques lignes t’aient appris deux ou trois choses et je te remercie pour ton commentaire.

  7. Je deviens de plus en plus passionnée de musique sacrée, polyphonies…
    Cristobal de Morales naturellement est un de mes très chers.

    L´âme espagnole…

    Cet ensemble Utopia m´a séduite tout de suite.
    Très émue de cette écoute…
    Comme vous je pense que ces Lamentations ne restent pas dans l´austérité, on y décèle quelque lyrisme, en effet.
    Ce CD va bientôt habiter ma bibliothèque.

    J´ai découvert au Portugal, une grande afición (passion) de la musique sacrée, polyphonies qui se reflète dans le programme des concerts, des Festivals, l´été.

    Grâce à vous, nous avons le bonheur de découvrir… et apprendre tant…
    Merci Jean-Christophe.

    • Le répertoire polyphonique est riche de très nombreuses merveilles, Chantal, en particulier celui de la Renaissance, et beaucoup de pans restent encore aujourd’hui à en découvrir. De jeunes ensembles comme Utopia sont les bienvenus pour poursuivre le travail entrepris par, entre autres, la Capilla Flamenca ou le Huelgas Ensemble qui ont défriché bien des terres sans toutefois épuiser le sujet.
      Un certain nombre de lecteurs m’ont fait part de leur souhait d’acquérir ce disque, ce en quoi je ne puis que les encourager, tant je suis persuadé qu’ils ne seront pas déçus. J’espère que cette chronique aura permis à ces jeunes musiciens de se faire connaître auprès d’un plus large public.
      Je vous remercie pour votre mot; continuez surtout à cultiver votre afición pour le Beau.

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