Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Pop thébaïde. Foreverland par The Divine Comedy

« It’s just round the headland, on the horizon,
Everybody thinks it’s all lies until they stand
On Foreverland. »

robert-adams-longmont-colorado

Robert Adams (Orange, New Jersey, 1937),
Longmont, Colorado, c.1979 tiré de la série Summer nights (1985)
Épreuve gélatino-argentique, 27,6 x 27,8 cm, Yale, University Art Gallery
© Robert Adams

 

Pour qui le suit depuis la révélation de l’éblouissant Liberation en 1993, chaque rendez-vous avec Neil Hannon, l’âme de The Divine Comedy, est un moment privilégié. Oh, bien sûr, on a parfois été déconcerté par les chemins pris par un artiste qui tenta un temps de ne plus se ressembler, mais on a toujours fini par revenir, quitte à avoir un peu boudé auparavant. Six ans se sont écoulés depuis Bang goes the Knighthood mais les deux premiers titres dévoilés en avant-courriers de Foreverland, onzième album de cette entité à mi-chemin entre ensemble et aventure soliste, laissaient voir un musicien en pleine possession de ses moyens et plein d’une verve réjouissante.

Dès le délicieusement pince-sans-rire Napoleon complex et ses bruitages dignes de la Symphonie des jouets du père Mozart, le ton est donné : Foreverland est un disque de musique pop pleinement et fièrement assumé dans lequel chaque chanson renferme des tiroirs secrets, des chausses-trappes, des mirages, tout un arsenal d’artifices qui accroche l’attention et rend passionnant le parcours qui s’offre à l’auditeur. Qu’il s’agisse de ses textes, de ses musiques ou des arrangements qu’il signe, Neil Hannon est un orfèvre qui ne laisse rien au hasard pour composer par petites touches précises un univers à la fois attachant et plein de surprises. La grande variété de climats de ce disque, de l’insouciance ironique de How can you leave me on my own au lyrisme frémissant du magnifique To the rescue, ses références croisées à l’histoire, au travers de la référence piquante à Napoléon, du portrait amusé de Catherine the Great mais aussi des ambiances très années trente de Funny peculiar, en duo mutin avec sa tendre muse, Cathy Davey, ou des références à Brel ou à Piaf (la petite ritournelle de The pact) et ses notations beaucoup plus personnelles (le couple ForeverlandMy happy place, odes la thébaïde rêvée et finalement trouvée), ne l’empêchent pas d’atteindre une superbe unité, en équilibre entre indicible bonheur d’exister et inquiétude diffuse devant l’éphémère de toute joie. Valeur cardinale, l’humour est ici partout présent, jamais appuyé – écoutez la finesse de I joined the Foreign Legion (to forget) – et versant volontiers dans l’autodérision ; le meilleur exemple est fourni par Other people chanson sentimentale aux élans sarcastiquement métaphysiques – ah, ce « But in the greater scheme of things/Just think of all the ‘might have beens’/There is no ‘you’, there is no ‘me’/When set against eternity » – qui s’interrompt brutalement sur un « and um, blah, blah, blah » vaguement lassé et du meilleur effet. Foreverland demeure tout de même avant tout une carte du Tendre parcourue avec une émotion délivrée des écueils de la mièvrerie et de l’impudeur et qui n’en est donc que plus touchante ; la simplicité de The one who loves you sur lequel se referme l’album est ainsi un petit bijou de simplicité raffinée qui n’en rajoute jamais mais dont l’espérance qui le traverse parlera probablement à beaucoup d’entre nous.

Richement arrangé – des cordes, du clavecin, du penny whistle (instrument qui tient du flageolet et de la flûte à bec), de la harpe, de l’accordéon, des cuivres et des bois –, superbement chanté, déclamé et mis en scène, Foreverland est un disque à la légèreté trompeuse dont on aurait tort de penser que rien n’y a de poids parce que rien n’y pèse. Contrairement à ces productions lourdes et parfois larmoyantes que certains se croient obligés d’asséner pour évoquer le monde rongé de ténèbres, de dangers et de violences dans lequel nous vivons, The Divine Comedy fait le pari tout aussi efficace de l’allusion et de la subtilité, rappelant la soif de pouvoir et l’indifférence des puissants (« When the world won’t understand/And government’s got other plans », To the rescue) et faisant sourdre, grâce à ses références aux ambiances musicales du passé, une indicible nostalgie devant le spectacle d’un monde en train de s’effacer plus que de s’effondrer. Il y a du Candide dans cet album qui invite chacun à cultiver la terre promise qu’il se sera choisie – notons que le nom même de Foreverland possède une dimension concrète qui s’oppose naturellement au mirage d’un Neverland – tout en profitant du bonheur toujours fragile d’être auprès de ceux qu’il aime ; parmi ceux-ci, même si ce n’est que de façon virtuelle, Neil Hannon a plus que jamais sa place.

the-divine-comedy-foreverlandThe Divine Comedy, Foreverland 1 CD Divine Comedy Records (disponible également en vinyle ou en édition limitée 2 CD avec le superbe projet ln may) qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Napoleon complex
Paroles & musique : Neil Hannon

2. I joined the Foreign Legion (to forget)
Paroles & musique : Neil Hannon

Vidéos :

1. Catherine the Great

2. How can you leave me on my own

14 Comments

  1. Voici qui justifie (ou illustre) pleinement le titre de : trouvailles pour esprits curieux .. et c’est léger en passant (dans le sens aérien, légèreté de la plume)

    • Je compte sur les esprits curieux pour suivre ces chroniques hors champ, bien chère Marie; si j’en crois la désinscription enregistrée aujourd’hui, il n’y a hélas pas ici que des gens ouverts.
      Merci pour ton commentaire.

  2. Merci, cher Jean-Christophe, je ne peux résister à ce trait d’humour musical enchanteur. La « Divine Comedy » animée par Neil Hannon est une découverte qui m’enchante vraiment. Bien amicalement.

    • Je crois me souvenir, chère Michelle, que vous appréciez les Beatles; il n’est donc pas totalement surprenant que vous appréciez la musique de celui qui compte parmi leurs plus fiers descendants, même si l’art de Neil Hannon ne se résume naturellement pas à l’influence des quatre de Liverpool.
      Grand merci pour votre commentaire et amitiés.

  3. mireille batut d'haussy

    15 septembre 2016 at 13:12

    Tonique amer ; avec ses côtés fluo. évoque quelques cocktails de nos parties de faux tricheurs, leurs gifles en douceur, leur tendresse-acide inox.

    • Tonique amer, Mireille, aurait pu faire un titre parfait pour cette chronique, et je m’en voudrais presque de ne pas l’avoir trouvé.
      Vous avez, ce qui ne me surprend pas, parfaitement saisi les ambiguïtés de cette musique et je vous remercie de les avoir si bien mises en mot.

  4. Une belle découverte pour moi, j’ai pris plaisir à tout écouter.
    J’aime ce genre d’ l’humour bien visible dans les vidéos.
    Le rythme, la voix … j’y ai perçu une petite ressemblance musicale avec William Sheller dont je suis fan depuis toujours.
    Merci Jean-Christophe
    Bises amicales
    Annick

    • Je trouve également la veine shellerienne assez évidente dans cet album, Annick, et je ne serais d’ailleurs pas surpris d’apprendre que Neil Hannon connaît les chansons de son aîné. On est, avec ces deux-ci, en présence de ce que la pop peut offrir de meilleur, tout en intelligence et en raffinement.
      Merci pour ton passage ici et pour ton commentaire.
      Amitiés et bises.

  5. Bonsoir cher Jean-Christophe
    Tu sais parfaitement le cultiver ton jardin ………Je ne connaissais pas, c’est une belle découverte. J’aime beaucoup le style, le côté décalé me plait bien ainsi que l’ambiance année 30.
    Je te dirai 2 mots : Encore et merci !!!
    Je te souhaite une belle soirée, (bien entamée déjà), si tu vois ce mot demain matin, ce sera bonjour !
    Je t’embrasse très fort .

    • C’est donc bonjour, chère Tiffen, et je te remercie pour ton mot. Je compte bien continuer à cultiver mon jardin en toute tranquillité, même si je sais que je ne m’adresse qu’à une petite frange de mes lecteurs; il y a des petits bijoux au sujet desquels j’ai vraiment envie d’écrire et comme je ne fais pas la course à l’audience…
      Je te souhaite belle journée et bon week-end et t’embrasse bien fort.

  6. Une petite aventure d’écoute, pour moi, mais tout en énergie joyeuse, elle accompagne ce matin l’entrée dans l’automne ! Merci pour cette découverte, Jean-Christophe.

    • Une aventure pour vous, Anne, un pari pour moi que ces chroniques sortant du cadre habituel du blog. Votre réaction m’encourage à poursuivre dans cette voie, ce que je ne manquerai pas de faire ponctuellement, au fil de mes envies et de mes découvertes.
      Merci pour votre retour et bonne entrée en automne.

  7. Gaulard Bénédicte

    28 septembre 2016 at 20:30

    Cher Jean-Christophe, votre titre, pop thebaïde, avait titillé ma curiosité dès sa parution…la thebaïde, pour moi, évoque l’élégant XVIIe siècle, le refuge, Racine et les autres…et finalement j’ai été très surprise en écoutant les 2 extraits et les 2 vidéos. J’aime, tout simplement, ces chansons qui me paraissent décalées et me font songer à Sheller et à Voulzy…le mélange des instruments et des voix se répondent dans un joyeux capharnaüm qui n’est jamais violent…je suis ravie ! Merci, cher Jean-Christophe

    • Chère Bénédicte,
      Il y avait un peu de (douce) provocation de ma part à associer ces deux mots pour en faire un titre de chronique, mais cette image de la thébaïde s’est tellement imposée à moi à l’écoute de ce si bien intitulé Foreverland que je n’ai pas hésité. Je suis heureux que vous ayez goûté ce travail d’orfèvre — et les deux artistes français que vous citez sont, en ce sens, des références pertinentes – au service d’un humour délicieusement décalé, mais aussi d’un univers réellement poétique, et j’espère qu’il a posé un sourire sur les minutes que vous lui avez consacrées.
      Grand merci pour votre mot et amicales pensées vespérales à vous.

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