Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’irréparable. Je suis en vie et tu ne m’entends pas de Daniel Arsand

« Avoir été torturé, incarcéré, interné pour des raisons politiques ou pour des trafics illicites n’avait rien de honteux. Mais c’était honte que d’avoir été triangle rose. On niait votre existence. Comment un pédé pouvait-il exister ? Est-ce que ça doit exister? Il était sous-homme comme le Juif, et des Juifs le traitaient de tante, et criaient : Ne me touche pas ! Oui, c’était ainsi. L’humanité et de siècle en siècle. »
(Deuxième partie, p.189)

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Michael Kenna (Widnes, Cheshire, 1953),
Pierre dressée du mémorial, Treblinka, Pologne, 1993
Épreuve au gélatino-bromure d’argent, 20 x 19,3 cm,
Charenton le Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine

 

Anéanti et pourtant vivant, Klaus Hirschkuh sort de la gare d’une Leipzig en ruines. Novembre 1945, vingt-trois ans, quatre à Buchenwald, corps émacié refusant, évacuant la nourriture, images atroces se bousculant sans presque de relâche dans un esprit à jamais hanté. Irréparable et apparemment indestructible.

Je suis en vie et tu ne m’entends pas, le roman bouleversant et – car – sans une once de pathos que signe Daniel Arsand est celui du retour progressif à la vie d’un déporté homosexuel réchappé de la maison des morts, la vie quand même, la vie envers et contre tout. Comment fait-on son deuil d’un amour défenestré pour échapper à l’arrestation qui va vous expédier en enfer, comment résiste-t-on, dans un milieu concentrationnaire, aux travaux forcés, à l’absence d’hygiène, à la menace permanente de l’arbitraire, aux privations, à toutes les dégradations, à toutes les souillures, y compris celle du viol ? À tâtons, Klaus Hirschkuh renoue les fils d’une existence qui lui est maintenant étrangère, auprès de parents qui n’éprouvent pour lui qu’une incompréhension vaguement affectueuse et d’un frère dont la haine n’est probablement pas exempte d’une part d’inavouable attirance. Quand il frappe à la porte de l’appartement familial étouffant dans l’air poisseux des privations et du regret des jours meilleurs, sa mère le reconnaît à peine ; qui est cette épave de fils venue s’échouer dans un havre précaire où nul n’espérait – ne souhaitait sans doute obscurément, compte tenu de la honte que font ressentir ses mœurs déviantes – son retour ? Pour sa famille demeurée dans l’ignorance de ce que fut la réalité de ses quatre années d’absence, Klaus est devenu indéchiffrable et par là-même inquiétant et plus gênant encore qu’autrefois ; il en a conscience et dès qu’il s’estime suffisamment rétabli, il s’échappe à nouveau après avoir trouvé du travail chez Robert Müller, un tailleur de Leipzig qui lui dégotte une petite chambre dont il va faire son refuge. Cette rencontre est une étincelle, le premier franc rai de lumière et de chaleur après une centaine de pages lacérantes comme un rideau de barbelés, sourdes comme un râle, et d’une netteté, d’une impitoyabilité d’évocation parfois à la limite du soutenable ; il est le point où la vie commence réellement à reprendre le dessus et à charrier dans son cours d’infimes paillettes d’espérance qui la rendent supportable. Ce moment enfante de la possibilité d’une reconnaissance, d’une amitié, d’une renaissance ; pour Klaus, ce renouveau sera parisien, dans une société d’après-guerre à la fois terriblement corsetée et ivre de jouir des plaisirs qui passent à sa portée. Le bonheur finira par s’inviter sans toujours parvenir à dissiper certaines visions de cauchemar, grimaçante danse macabre d’hier, rejet au front bas d’aujourd’hui.

Une des grandes forces du texte de Daniel Arsand réside dans son extrême sobriété quand il aurait été si facile de jouer sur les larmes, les bons sentiments ou les éructations ; son choix d’une intériorisation extrême des ressentis et d’une description souvent clinique des faits, d’une franchise presque brutale, s’avère autrement plus efficace car il est mis au service d’un art supérieur du récit qui sait entrelacer les voix et conduire l’action sans en éventer les ressorts. Il faut également louer la maîtrise stylistique partout à l’œuvre dans ce roman, tant dans la première partie avec ses phrases hachées, hérissées, qui halètent le souffle court, comme s’il fallait dire dans l’urgence par peur du coup de feu ou de talon qui ne laissera pas le temps d’achever, que dans la détente, la sensibilité, l’humour et même la poésie qui s’immiscent au fur et à mesure que l’horizon de Klaus semble se dégager. Je suis en vie et tu ne m’entends pas est le récit d’une mémoire volée, violée, celle de ces hommes et de ces femmes qui sont morts deux fois, éliminés physiquement par les nazis parce qu’homosexuels puis symboliquement par ceux, trop nombreux, qui ont nié et nient encore que leur orientation sexuelle ait été la cause de leur déportation ; il est également l’affirmation d’une incoercible résistance face aux forces des ténèbres quelles qu’elles soient et qui, tapies dans l’obscurité qu’elles dispensent, n’attendent que le moment propice pour fondre sur leurs proies. En ce sens, ce roman coup de poing est un acte militant jeté à la face d’une époque où des fanatiques islamistes jettent des homosexuels du haut des immeubles, où un terroriste fait, à Orlando, un carnage dans une boîte de nuit fréquentée par cette communauté, où, en France, les glapissements de la Manif pour tous ont libéré la parole homophobe qui s’insinue dans le rap et bénéficie d’une absolue impunité dans les stades. Un cri contre l’oubli, pour le droit à la justice et de vivre en paix selon sa nature qu’il est plus que jamais nécessaire d’entendre.

je-suis-en-vie-et-tu-ne-mentends-pas-daniel-arsandDaniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m’entends pas. Actes Sud, ISBN : 978-2-330-06042-8

Accompagnement musical :

Arvo Pärt (1935 -), Mein Weg (1989/1999, rév. 2000)

Tallinn Chamber Orchestra
Tõnu Kaljuste, direction

arvo-part-in-principioIn Principio, 1 CD ECM New series 2050. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

18 Comments

  1. jean pierre jacob

    22 septembre 2016 at 08:58

    En 1948, j’ai joué avec un camarade juif dont les parents et la petite soeur étaient morts en déportation. J’ai fait mon service militaire dans un régiment basé en Algérie, revenu sur le continent et qui démobilisait des soldats dont l’armée n’avait plus besoin, la guerre d’Algérie terminée et leur famille tout de même rapatriée (du type S.N.P. Mohamed, sans nom patronymique). Dans mes classes des années 1980, à la fin du Ramadan, des élèves filles m’ont ramené la part de friandises délicieusement sucrées qu’on m’avait réservé. Les garçons, je les ai forcés à balayer la salle où nous venions de partager le repas de midi au cours d’une excursion géologique, et ce devant leurs camarades filles qui rigolaient. Mais précédemment les enfants du quartier voisin qui avait regroupé toutes les familles originaires d’Afrique du Nord m’avaient raconté les propos racistes du concierge (un brave homme par ailleurs!!) du collège. Au même moment, j’ai fait connaissance des petits garçons d’une cousine que j’avais connu petite fille; nous les voyons moins, mais Internet nous permet de les suivre et de communiquer : l’ainé est homosexuel et le second vient de se marier. Nous leur souhaitons beaucoup de bonheur.. Je dis nous: nous sommes mariés (religieusement! comme à l’époque) depuis 55 ans, 5 enfants, 5 petits enfants, 2 arrière petits enfants, la Manif pour tous me gonfle, les responsables politiques m’exaspèrent, les économistes encore plus, je déteste la violence imbécile. J’essaie de discuter doucement avec les personnes de mon entourage qui à mon avis ne voient pas encore venir les problémes environnementaux essentiels: la pellicule de vie qui recouvre la matière de notre terre se transforme à la vitesse grand V ; vers quoi ? je n’en sais rien.
    Merci en tout cas Jean Christophe pour cette recommandation de lecture : vivre en paix selon sa nature; c’est ce que j’ai essayé de faire au mieux….mais parfois il y a des autres….

    • Votre intervention me touche beaucoup, Jean-Pierre, car elle parle de votre parcours avec autant de sensibilité que de retenue. Je retiens cette idée de « discuter doucement » avec ceux qui nous entourent; c’est une méthode que je fais entièrement mienne et je partage également les inquiétudes environnementales que vous exprimez. J’espère vivre assez longtemps – mais j’en doute – pour voir s’instaurer un début d’harmonie entre les personnes, un « laisser-vivre » qui est, à mes yeux, essentiel.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous souhaite une bonne journée.

  2. Forte émotion ressentie en te lisant. Je lis aussi le commentaire de Jean Pierre Jacob … En 1948, moi je suis née, dans une famille très catholique, ultra catholique devrais-je dire, beaucoup trop selon moi. Religion dont je me suis d’ailleurs délivrée dès que j’ai pu. Je n’en retiens que les grandes œuvres musicales qu’elle a inspirées.
    J’ai attendu bien longtemps avant d’entendre parler des camps de concentration. On ne répondait pas à ma question : Pourquoi les Juifs ? pourquoi cette horreur ? pourquoi ne les a-t-on pas délivrés au plus vite ?
    Ce midi j’entends que l’on a repêché, cette nuit encore, des réfugiés qui n’auront pas une seconde chance. J’ai entendu aussi que la France espérait vendre des avions de guerre à l’Inde, grande affaire financière annoncée très joyeusement … ben voyons ! et personne ne bouge.
    Rien n’a changé donc depuis 68 ans … ah si, la planète est bien mal en point ! « nous » sommes mal en point. Dame nature va donc tout régler à sa manière.
    Mais avant, j’ai très envie de lire ce que tu nous présentes aujourd’hui.
    Et surtout, comme c’est agréable de « te » lire Jean-Christophe.
    Bises amicales d’une mamie qui s’inquiète pour l’avenir de ses sept petits enfants.
    Annick

    • Tu es tellement débordante d’énergie, Annick, que j’ai du mal à t’associer avec la mamie que tu es pourtant dans la réalité. Sans vouloir jouer les Cassandre, je pense qu’il n’est pas exagéré que tu te fasses du souci pour le devenir de tes petits-enfants, car le monde dont ils héritent, s’il n’est pas encore complètement un champ de ruines, est loin d’être un champ de fleurs.
      Il est important, à mes yeux, que des ouvrages comme celui de Daniel Arsand existent et qu’ils viennent nous rappeler sans ménagement ce que fut la réalité de ces années où certains hommes se comportèrent de façon pire que des bêtes, infligeant à leurs semblables des sévices qui nous donnent aujourd’hui encore la nausée. Et rien ne change, ou si peu; on croit que les mentalités ont évolué mais certaines convulsions de nos sociétés prétendument avancées viennent nous démontrer le contraire. Alors mettons-nous à l’écoute de ces voix qui nous enjoignent d’être vigilants et transmettons à notre tour leur message, ne serait-ce que pour nous donner une chance que de telles horreurs ne se reproduisent pas.
      Je te remercie pour ton commentaire sensible et personnel et t’adresse de bien amicales bises.

  3. Agnès Perrot-Gonckel

    22 septembre 2016 at 16:43

    J’avais pourtant bien l’intention de vous lire , Jean-Christophe , en écoutant vos propositions musicales … Mais dès les premières notes , à ma grande stupéfaction , une émotion très forte , un choc , le cœur qui s’emballe … Impossible de lire , du moins pendant un long moment .
    Je vous lirais , après la première écoute , après la deuxième , après …
    Une émotion profonde et précieuse , pour moi , que cette rencontre avec Daniel Arsand , Klaus Hirschkuh et Arvo Pärt : grand merci à vous !

    • Pas plus que les autres fois je n’ai choisi la musique de cette chronique au hasard, Agnès, et pour être tout à fait franc avec vous, j’ai écouté cette œuvre une bonne dizaine de fois d’affilée lorsque je l’ai découverte, ne parvenant pas à m’en détacher.
      J’espère qu’elle sera pour vous une porte d’entrée vers l’histoire de Klaus Hirschkuh qui mérite vraiment qu’on lui accorde temps et attention.
      Je vous remercie pour votre commentaire et votre fidélité.

  4. Je m’apprêtais à laisser un commentaire, mais je viens de lire celui de Jean-Pierre Jacob, et tout est dit et bien dit , des mots émouvants , touchants .
    Je souhaite aussi qu’un jour nous puissions » vivre en paix selon sa nature ». Mais…
    L’accompagnement musical est une petite merveille et qui colle parfaitement au récit, mais ça tu sais bien faire .
    Je te souhaite une belle soirée cher Jean-Christophe et merci .

    • Le commentaire de Jean-Pierre Jacob est un magnifique hymne à la tolérance, chère Tiffen, et il m’a touché, comme nombre des lecteurs qui sont allés le lire. Le chemin vers ce que je nomme le « laisser vivre » est encore bien long et il me semble essentiel, pour que cette paix puisse un jour n’être pas qu’une aspiration vague, d’entretenir la mémoire de ce qui fut. Le roman de Daniel Arsand le fait avec une efficacité terrible et je crois que l’histoire de Klaus Hirschkuh hantera longtemps ceux qui l’auront lue.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée.

  5. Comme je n’ai pas encore lu ce livre, poignant sans aucun doute, révoltant vis-à-vis de la société qui rejette l’Autre parce qu’il est autre, la musique d’accompagnement m’a donné la chair de poule, évocatrice de ces années de honte. J’ai repensé à des films …J’ai aussi été émue par le témoignage plein de retenue de Jean-Pierre (que je ne connais pas) nous avons le même âge (probablement à quelques mois près) il ne me manque que les arrière petits-enfants …. Merci pour cette suggestion de lecture.

    • J’ai longuement hésité entre plusieurs pistes d’illustration musicale, bien chère Marie, car je voulais une pièce qui dise les choses sans emphase tout en les imprimant fortement dans l’esprit de l’auditeur. Par son titre, son atmosphère et sa construction, Mein Weg a fini par s’imposer et il a visiblement su toucher un certain nombre de personnes, plus que je ne l’aurais supposé, tout comme le très beau témoignage de Jean-Pierre.
      J’espère que tu pourras lire ce roman qui mérite tant que l’on s’y arrête et je te remercie pour ton commentaire.

  6. Lors de sa sortie en mars 2016, j’ai lu d’un trait le petit dernier de Daniel Arsand (comme j’avais lu sans relâche son Des amants). La recension que tu en donnes rappelle combien la lecture du livre, la rencontre du personnage de Klaus, bouleversent, interrogent et édifient. À l’instar des lignes tout autant édifiantes de l’auteur dans sa postface, comme notamment celles partagées en commentaire ici par monsieur Jean-Pierre Jacob.
    L’accompagnement musical est parfait.
    Merci.
    Je t’embrasse, ami J.-Ch.

    • Pour ma part, ami Cyrille, la lecture s’est faite par étapes, mais une chose m’a frappé à chaque reprise : la concentration provoquée par une histoire qui t’empoigne et ne te lâche plus ensuite, même quand le livre est refermé. Je peux dire que j’ai vraiment cheminé avec les personnages de ce roman et je suppose que ma chronique s’en ressent peu ou prou.
      Je te remercie de lui avoir accordé ton attention et je t’embrasse en te souhaitant une belle soirée.
      À bientôt.

  7. Leipzig, 1936: Le monument dédié à Felix Mendelssohn Bartholdy, compositeur juif, démantelé par les Nazis.
    Leipzig, 1968: sur ordre de Walter Ulbricht, destruction de l’église de l’Université avec son orgue qu’avaient connu JS Bach et Mendelsssohn.
    Leipzig, 1989: démonstrations massives qui conduiront à la fin de la RDA. « Wir sind das Volk »
    Leipzig, de nos jours: Perfide reprise du slogan de 1989 par des groupes d’extrême-droite (Pegida) et forte poussée comme partout sur le territoire de l’ex RDA de l’AfD que l’on peut considérer être proche de mouvements néo-nazis.
    L’article 175 du code pénal punissant des relations homosexuelles vit le jour sous Bismarck en 1871. Les Nazis l’élargirent en 1935, prétexte aux déportations et meurtres s’en suivant.
    Ce même article fut repris à la lettre dans le code pénal de la République Fédérale. Il ne fut aboli qu’en 1994, en RDA dès 1968. Les condamnations du temps du National-Socialisme furent annulées en 2002, les autres sont toujours en vigueur.
    Le ministre de la Justice actuel, Heiko Maas, veut enfin en arriver à réparer cette criante injustice. Il se heurte à de fortes oppositions…….

    Merci d’avoir attiré mon attention, Jean-Christophe.

    • Vous offrez, Roland, une parfaite illustration de ce que je ne cesse de répéter et que le livre essentiel de Daniel Arsand vient rappeler avec force : l’horreur n’est jamais si loin qu’on l’imagine et l’ignorance lui offre toujours un carburant de choix; les mentalités évoluent moins vite qu’on se le raconte dans les soupers fins d’une élite (ou supposée telle) de plus en plus déconnectée de la réalité quotidienne des gens du commun. Il est évident, à mes yeux, que nous avons du souci à nous faire pour les années qui viennent.
      Merci pour votre mot, je vous laisse imaginer ma joie de vous retrouver ici.

  8. mireille batut d'haussy

    27 septembre 2016 at 18:56

    – Je vis et tu ne m’entends pas – presque une parole évangélique.
    Fidèle à l’esprit ( ma lecture ) au risque d’insupportables dissonances ?
    Dénonciation, honte, mensonge, suicide, voeux fratricides, autant d’actes et de sentiments individuels sans lesquels le « poids de l’histoire collective » n’aurait jamais pu devenir aussi écrasant : s’appuyer sur… pour assouvir sa haine et à ce prix se maintenir ou rentrer dans le « rang », lequel ? celui de la meute, et jusqu’où ?
    Mais, sans autre héroïsme que celui d’une amitié authentique qui surmonte l’épreuve de la vérité de l’autre, il y a celui qui -comme beaucoup d’entre nous l’ont été, quand ils n’en ont pas bénéficié- va devenir l’instrument de la renaissance, par la seule grâce du respect de l’altérité, de l’intégrité. L’amitié étaye, répare, aide à se reconstruire ; même défaillante, elle continue son oeuvre, dès qu’elle a été. Et puis, son pays, sa langue. L’exil salvateur.
    La langue : on peut être parfaitement bilingue et choisir d’apprendre et de vivre dans une langue étrangère qu’on se devra toute entière, dans la matrice de laquelle on se reformera sans jamais tout à fait la « partager » -et ce n’est pas une douleur mais un lieu d’être-
    L’éblouissement de l’acquisition d’un idiome, pas si progressive que ça, Chemin de Damas, parfois.
    Puissance tutélaire, cette langue de la renaissance exige autant qu’elle donne. Il faut se faire reconnaître de cette langue et dans cette langue, et l’écriture surgit de ce besoin bien avant que ne s’impose la cause au service de laquelle on ne peut pas ne pas la mettre. Alors, et alors seulement, elle devient arme de combat, d’abord parce qu’elle n’a jamais -toujours déjà- été asservie au consensus pervers lié au contexte infantile de son apprentissage, pas plus qu’aux révoltes excessives, parfois aveugles, qu’il a suscité.
    La langue écrite est -autre- par essence, et donc toujours en recherche d’une plus grande adéquation avec ; elle marque et creuse encore et toujours la distance et la « différence » à soi-même.
    L’écart est déplacement, inscription, comme ailleurs scarification… ceux d’un sillon, d’un sillage, pour « effet-mère » qu’il soit.
    Contre le poids du collectif, sa force d’écrasement, d’abord comme part du doute, perte de confiance et de foi : je ne veux pas mourir ; coûte que coûte, je veux vivre parce que je crois en la vie -la vie dans tous ses états ; la vie à Tes côtés.
    … et l’on n’est pas si loin d’assumer ainsi sa « part maudite » au risque de l’incompréhension, de l’isolement, soumis à l’épreuve constante, exténuante, du discernement – de sa présomption et de ses écueils- aussi.
    L’auteur ne serait ni surpris ni fâché de m’entendre exprimer ainsi ce qui, pour lui.
    Quand à vous, je ne sais pas. M.

    • Comme promis, Mireille, je valide sans plus attendre votre commentaire sans lui apporter de véritable réponse, dans la mesure où celle-ci m’échappe encore à l’heure où je vous écris.
      Grand merci, en tout cas, et pardon pour ce retard.

  9. Gaulard Bénédicte

    3 octobre 2016 at 20:29

    Cher Jean-Christophe, j’ai lu votre texte, bouleversant comme doit être ce livre, j’ai écouté l’extrait, grave et solennel…et voyez vous, je pense ne pas avoir la maturité nécessaire pour apprécier, non pas votre texte (sous votre plume, même le tragique est surmontable ), mais ce genre littéraire et ce témoignage. Je sais qu’ils arrivent à un moment trouble, à une époque où la violence et l’horreur ont la primeur sur le reste, et qu’ils témoignent du racisme et de la ségrégation…mais je n’ai pas encore acquis cette force morale qui me permette d’apprécier ces écrits. En tout cas, je vous remercie pour ce texte, car j’imagine la difficulté, la gravité d’écrire sur cet ouvrage, et de donner des pistes au futur lecteur…à très bientôt, cher Jean-Christophe, pour d’autres pages et plages !

    • Chère Bénédicte,
      Je comprends tout à fait votre position et je crois honnêtement qu’il faut attendre d’être prêt pour aborder ce roman qui « secoue » le lecteur et le met face à des parts sombres de lui-même et de l’époque à laquelle il vit, tant il est vrai que les horreurs que nous croyions tenues en respect n’attendent qu’un moment de faiblesse de notre part pour envahir l’espace dont ce qu’il nous reste de raison les tient aujourd’hui éloignées — jusqu’à quand ?
      Je vous remercie pour votre mot et vous dis à très bientôt.
      Mon amitié vous accompagne.

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