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Trouvailles pour esprits curieux

Des heures et des ors. Les Requiem de Kerll et de Fux par Vox Luminis

Je dédie cette chronique à mes amis – ils se reconnaîtront – qui ont récemment perdu un être cher.

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Emanuel de Witte (Alkmaar, c.1617 – Amsterdam, 1692),
Le tombeau de Michiel de Ruyter dans l’Église Neuve d’Amsterdam, 1683
Huile sur toile, 123,5 x 105 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

 

Vox Luminis manifeste décidément une dilection toute particulière pour les musiques funèbres qui, il est vrai, s’accordent assez naturellement avec l’esthétique sonore qu’il défend et lui ont, jusqu’ici, particulièrement bien réussi si l’on en juge par le succès mérité de ses enregistrements consacrés à Schütz (Musicalische Exequien), à Purcell et ses contemporains (English royal funeral music) et aux ancêtres de Johann Sebastian Bach (Motets).

Pour leur nouveau disque, Lionel Meunier et ses musiciens ont choisi de se tourner vers une cité européenne qui, dès le XVIIe siècle, occupait une place éminente qu’elle allait ensuite durablement conserver, Vienne. Contrairement à l’Autrichien Johann Joseph Fux avec qui il partage le programme de cette réalisation, Johann Caspar Kerll, né en 1627 au foyer de l’organiste d’Adorf en Saxe, ne fit qu’une partie de sa carrière dans la capitale impériale (1673-c.1683) où il avait néanmoins étudié avant sa vingtième année auprès de Giovanni Valentini, l’autre s’étant déroulée entre la cour de Bruxelles (1647-1656) d’où l’archiduc Léopold-Guillaume, son patron féru d’arts et grand collectionneur (il s’attacha, entre autres, le peintre David Teniers le Jeune), l’envoya parfaire ses connaissances musicales auprès de Carissimi à Rome, et celle de Munich, dont il fut maître de chapelle de 1656 à 1673 et où il revint passer les dernières années de sa vie jusqu’à sa mort en 1693. Rien ne démontre de façon certaine que sa Missa pro defunctis publiée en 1689 date de son ultime séjour viennois, mais cette œuvre qui apparaît comme singulièrement composite avec sa Séquence écrite dans une tonalité et un style sensiblement différents du reste d’une partition à l’expressivité plus intériorisée, avec une volonté accrue et plus « moderne » d’individualisation des voix et des instruments, offre une sorte de résumé d’une vie dédiée à la musique. Kerll le déclare sans détour, il a écrit ce requiem « pour le repos de [son] âme » et il le « dédie à la bienveillante divinité » ; avec son utilisation raffinée du style concertant, ses chromatismes discrets mais efficaces, son dramatisme palpable bien que la destination de l’œuvre prescrive de le contenir, ce livre d’heures intime et finement ouvragé atteste de sa profonde connaissance de la musique italienne mais également, dans la Séquence, de sa fréquentation de la scène lyrique (Kerll composa onze opéras, tous perdus), éléments auxquels se mêle l’expression d’une ferveur que l’on devine toute personnelle et qui est particulièrement bien mise en valeur par l’économie de moyens qu’il s’impose (on songe souvent à Schütz), les voix étant accompagnées seulement par un ensemble de violes et la basse continue.

Tout différente est l’approche du mieux connu et, dans une certaine mesure, emblématique Fux dans son Requiem composé en 1720 pour les funérailles de la veuve de Joseph Ier, Éléonore Madeleine de Pfalz-Neuburg, dont les nombreuses réutilisations postérieures démontrent à quel point il plut ; nous ne sommes pas ici dans la sphère de la confidence mais dans celle de l’apparat et de l’affirmation d’un savoir-faire. De ce dernier point de vue, la démonstration est assez éblouissante et confirme Fux comme un des maîtres incontestés d’un style baroque autrichien opulent profondément empreint d’italianisme – il n’est sans doute pas inutile de rappeler ici que nombre d’Italiens occupèrent le poste de maître de chapelle à Vienne et y attirèrent beaucoup de leurs compatriotes – et mêlé de quelques éléments français. Avec ses effets de contrastes entre concertino et ripieno qui apportent animation et tension à l’ensemble de la partition, sa mise en valeur des affects du texte au moyen d’effets expressifs savamment dosés, sa science de la couleur tant vocale qu’orchestrale, ce Requiem fait chatoyer le deuil de tous ses ors cérémoniels et son étonnante fluidité mélodique regarde parfois vers cet avenir que sera le classicisme.

Comme on pouvait l’imaginer, Vox Luminis se montre à son avantage dans ce répertoire qui semble taillé à sa mesure et qu’il sert avec autant de sensibilité que de conviction. Toutes les qualités que l’on apprécie chez cet ensemble, mise en place impeccable, cohésion et beauté des voix qui vont d’ailleurs s’épanouissant avec les années, humilité de l’attitude et radieuse intériorité, justesse des intentions et attention scrupuleuse au texte, sont ici présentes. Lionel Meunier et ses amis ont également le bon goût de savoir s’entourer et leur partenariat avec les fins archets de L’Achéron de François Joubert-Caillet dans Kerll et le généreux Scorpio Collectief de Simen Van Mechelen dans Fux semble une évidence tant les instrumentistes se fondent avec naturel dans la vision défendue par le groupe vocal en y apportant sa science du dialogue et du soutien musicaux ainsi que de magnifiques couleurs. Il est d’autant plus regrettable, s’agissant d’œuvres qui, si elles ne sont pas inédites, ne sont pas très fréquemment jouées, que ce travail d’orfèvre soit, de façon plus gênante qu’à l’accoutumée, mis à mal par une prise de son qui gomme les reliefs et estompe les coloris, ce dont souffre surtout le Requiem de Fux ; toute révérence due à Jérôme Lejeune dont ceux qui me suivent savent le respect que j’ai pour son travail, on rêve de la façon dont une Aline Blondiau ou un Jean-Marc Laisné auraient pu magnifier cette interprétation. Malgré cette réserve, je ne peux que vous recommander un disque qui fait une nouvelle fois honneur à Vox Luminis, dont le cheminement artistique exemplaire nous réserve certainement encore de bien belles surprises.

johann-caspar-kerll-johann-joseph-fux-requiem-vox-luminisJohann Caspar Kerll (1627-1693), Missa pro defunctis, Johann Joseph Fux (1660-1741), Requiem

Vox Luminis
L’Achéron (Kerll)
Scorpio Collectief (Fux)
Lionel Meunier, direction

1 CD [durée totale : 75’19] Ricercar RIC 368. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Kerll, Missa pro defunctis : Introitus

2. Fux, Requiem : Offertorium

8 Comments

  1. Cher Jean-Christophe, tu dois te douter que cette chronique, ce magnifique tableau et cette musique ont eu une résonance toute particulière pour moi…. Merci pour ta pensée.

    Je retrouve toujours avec grand plaisir Vox Luminis. Tu soulignes la beauté des voix, comme c’est vrai !

    Je me souviens quand j’étais allée les voir, c’était tellement émouvant et beau que j’en avais eu les larmes aux yeux. Tu m’as permis ce matin avec ta chronique et les extraits de faire renaître cette belle émotion. Je te remercie du fond du cœur, pour ceci et plus encore..
    Je te souhaite une belle journée dominicale.
    Je t’embrasse bien fort .

    • Je me doute assez de ce que ces musiques peuvent évoquer pour toi, chère Tiffen, et, comme tu le sais, je préfère adresser ce genre de petit signe en musique plutôt que faire des grands discours.
      Même si la prise de son ne rend pas pleinement justice à son travail, je retrouve toujours avec beaucoup de bonheur Vox Luminis, un ensemble que je suis avec la fidélité que tu sais depuis maintenant un certain nombre d’années. L’entendre en concert a toujours été pour moi une belle expérience, tant il sait donner sans s’économiser à son public.
      Je te remercie pour ton commentaire, le premier déposé sur cette chronique, et je te souhaite une bonne fin de dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Bonjour Jean Christophe,merci pour cette belle chronique toujours aussi bien illustrée découverte hier sous le soleil de Corse. J ai entendu à deux reprises le requiem de Fux l an passé dans des lieux où cette musique était bien mise en valeur :l abbaye aux dames(concert toujours en ligne sur you tube et culture box)et plus encore à St Omer ou l engagement des musiciens dont vous parlez dans votre chronique a atteint un sommet d interprétation avec une émotion palpable liée à ce moment particulier. Le 3/10 à St Omer en présence de son grand père Lionel rendait hommage à sa grand mère disparue en janvier(alors qu’il était en tournée aux USA). Elle aurait eu 83 ans ce jour là…J ai vraiment senti quelque chose de beau et de particulier ce jour là. Et ce programme Purcell Fux,le même qu à Saintes était comme un signe du destin…Ce métier est très beau mais il peut être aussi très dur quand il ne vous permet pas d accompagner un être cher,et hélas ce fut la même chose cet été à Saintes. Tout autre chose,vous serait il possible de m envoyer vos chroniques de « Et la fleur vole »et « Forever fortune »publiées au temps de la Passée des Arts et que je regrette de ne pas avoir lues? Je vous adresse quelques beaux rayons de soleil,avec mon amitié et aussi une pensée à Tiffen.

    • Bonjour Émile,
      J’ai pensé à vous en publiant cette chronique, me disant que vous seriez peut-être attristé par les réserves que j’y formule, qui tamisent quelque peu mon enthousiasme mais qu’il aurait été malhonnête de passer sous silence. J’espère que la captation des (nombreux) projets à venir sera plus soignée que celle-ci.
      J’avais vu et écouté le Requiem de Fux sur Culturebox et avais trouvé la prestation un peu crispée; compte tenu de ce que je sais des conditions dans lesquelles tout ceci a été réalisé, je me dis que ce résultat était malheureusement prévisible. Je regrette d’autant plus que le concert de Saint-Omer n’ait pas été immortalisé, compte tenu de ce que vous m’en dites. Il s’agit sans doute d’un moment inoubliable et très « chargé » en émotions.
      Je m’occupe de vous faire parvenir les liens vers mes anciennes chroniques d’Et la fleur vole et de For ever Fortune et, en vous remerciant bien sincèrement pour votre commentaire, vous souhaite un beau séjour en Corse.
      Bien amicalement à vous et à bientôt.

  3. Le tableau est magnifique qui fait découvrir ce que cette église était avant, les chiens étant admis …. Je n’ai pas le souvenir du tombeau. Le disque est tentant et je le verrais bien rejoindre ma collection de requiems, l’offertoire paraissant même assez enjoué pour éloigner la tristesse.

    • Si elles sont souvent vides aujourd’hui quand elles ne sont pas purement et simplement fermées, les églises étaient autrefois des lieux de vie ouverts même aux plus humbles représentants de la création qui se déplacent à quatre pattes et valent parfois mieux que ceux qui le font sur leurs deux jambes.
      Le Requiem de Fux est moins recueilli, plus décoratif que celui de Kerll mais, comme tu l’as lu, les destinations des deux œuvres étaient bien différentes; je pense, en tout cas, que ce disque ne déparera pas ta collection, bien au contraire.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  4. Emmanuel de Witte,
    Une austère cathédrale qui sied bien à cette musique,
    Que de merveilles vous nous faites découvrir.
    Ce sera certainement le cadeau de Noël pour une amie très chère.
    Bon dimanche tourangeau.

    • Austère mais lumineuse, dépouillée mais laissant place à l’apparat, Chantal, tout comme ce disque de Vox Luminis qui, c’est certain, fera plaisir à l’amie à laquelle vous l’offrirez.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.

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