Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Au rivage. At swim de Lisa Hannigan

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Andy Lee, Find a way, Newgale, Pembrokeshire, 2015 ?
© Andy Lee, www.andylee.co

 

L’heure n’est plus à l’esquive. Après deux albums réussis, en particulier le premier, Sea Sew (2008), dont les miroitements chaleureux faisaient pardonner les quelques petites faiblesses de son successeur, Passenger (2011), dont les pochettes abstraites la dissimulaient, l’Irlandaise Lisa Hannigan nous fait face sur celle de At swim, paru il y a quelques semaines. Le regard est volontaire, sans doute un rien bravache, certainement un brin malicieux ; il se dégage de ce sobre portrait en noir et blanc le sentiment de se trouver en présence d’une jeune femme de trente-cinq ans sur laquelle ont commencé à souffler les bourrasques de l’expérience et qui en a tiré l’énergie nécessaire pour avancer.

Passenger se refermait sur une chanson riche en points de suspension, « Nowhere to go » ; il aura fallu cinq ans à la chanteuse pour trouver un chemin que sa rencontre avec Aaron Dessner, une des têtes pensantes de l’excellent groupe The National et producteur de ce nouvel opus, a semé de ce qu’elle nomme de « petits miracles. » Les onze morceaux qui composent At swim portent tous la trace d’un émerveillement qui rend lumineuse une atmosphère globalement décantée et intimiste traversée par des bouffées mélancoliques parfois extrêmement denses, comme dans les émouvantes Prayer for the dying, We, the drowned ou Funeral suit, élégies aux titres suffisamment explicites pour qu’on ne les encombre pas de gloses et que leur retenue empêche de tomber dans le piège d’un larmoyant à bon marché. N’allez cependant pas vous imaginer que Lisa Hannigan livre un disque uniment sombre, même si ses textes évoquent souvent la fuite du temps et ce(ux) qu’il emporte dans son cours ou l’incertitude de nos lendemains et de nos liens ; la naïveté presque enfantine de Snow déborde de tant de tendresse que l’on oublierait presque les regrets qui s’y insinuent, Ora gonfle comme une voile d’espérance frémissante son chant de sirène à la fois irréelle et incarnée, Tender chaloupe au rythme d’une saudade caressante, Undertow laisse fluer une onde de sensualité, et si LO nous invite dans le cauchemar d’une conscience si bourrelée de remords que le sommeil finit par la déserter, elle le fait sur un ton presque léger — il s’agit paradoxalement d’une des chansons les plus rythmées de l’album, ce qui ne fait bien entendu que souligner le caractère obsessionnel de ce qu’elle met en scène.

At swim fait le pari de la cohérence et de la sobriété, ce qui ne l’empêche ni d’être passionné, si l’on admet que la passion ne perd rien en intensité lorsqu’elle se refuse à verser dans la démonstration, ni d’être raffiné. Il faut louer la qualité de la production toute de finesse et d’intelligence d’Aaron Dessner qui parvient à respecter la clarté mélodique des morceaux tout en les enveloppant de textures sonores à la fois complexes et diaphanes. Et, bien sûr, il y a la voix de Lisa Hannigan qui, tout autant que son portrait sur la pochette, nous fait ressentir que ses cinq années de silence l’ont souvent égratignée, probablement meurtrie, certainement profondément changée ; outre d’évidentes qualités techniques – Barton, qui referme le disque sur une note amère, offre une magnifique démonstration d’un ars modulandi parfaitement maîtrisé –, le chant est dense, profond, jamais inutilement fleuri ou sophistiqué – Anahorish du poète irlandais Seamus Heaney harmonisé et interprété a cappella est d’une ferveur limpide –, la voix ne pose pas, elle dit et s’adresse à chacun d’entre nous le plus directement possible et avec une sincérité et une humilité troublantes, parfois bouleversantes.

Navigant sur des eaux moins étales et translucides qu’il pourrait paraître, At swim se révèle, au fil des écoutes, un album terriblement attachant qui constitue à l’évidence un virage dans le parcours d’une artiste qui, amarres rompues, aborde à un nouveau rivage plus intensément et, souhaitons-le, plus immensément personnel. Sa mélancolie fluide et consolatrice n’a pas fini de nous accompagner durant l’automne qui s’en vient doucement.

lisa-hannigan-at-swimLisa Hannigan, At swim 1 CD ou 1 LP Hoop recordings ltd./PIAS

Extraits choisis :

1. We, the drowned
Écrit et composé par Lisa Hannigan

2. Snow
Écrit et composé par Lisa Hannigan

24 Comments

  1. Je confirme ici aussi mes remerciements, cher Jean-Christophe,
    Je vous suis très reconnaissante de nous offrir cette chronique aux couleurs et aux accents irlandais, tout teintés d’une douce mélancolie, qui conviennent très bien à la saison automnale. Vous avez parfaitement su rendre et traduire ce climat irlandais, si particulier, en l’illustrant avec la voix enveloppante de Lisa Hannigan et la photo couleur qui me fascine avec son ciel orange et cette étendue d’eau lisse et argentée que je ne peux cesser de contempler depuis ce rivage. Un disque un peu magnétique que je souhaite découvrir.
    Pensées amicales.

    • Ce disque est vraiment à l’image de l’automne, chère Michelle, avec ses gris parfois soutenus, parfois plus cotonneux, mais aussi ses rais de lumière chaude inattendus, et je crois qu’avec quelques autres, il va accompagner ma saison. Je me suis rendu compte, après publication de cette chronique, que c’était la deuxième fois que je mettais l’Irlande à l’honneur en l’espace de quelques semaines, ce qui est probablement un signe, reste à savoir de quoi.
      La photographie d’Andy Lee, dont je ne peux que vous recommander de découvrir le travail, est très évocatrice de ce lointain miroitant, incertain et attirant que représente toute nouvelle aventure; c’est l’œuvre d’un paysagiste doué, inspiré.
      Je vous souhaite bonne découverte de At swim si vous décidez de vous y plonger plus avant et vous remercie bien sincèrement pour votre mot.
      Bien amicalement.

  2. Dès les premiers accords de « We, the drowned », j’ai été séduit. Puis la voix de Lisa Hannigan est venue naturellement confirmer le bonheur d’écoute et cette heureuse découverte. Totalement conquis.
    Quant au choix photographique — je suis avec beaucoup d’intérêt depuis quelques temps déjà le travail d’Andy Lee — il est particulièrement bien vu ici.
    Merci, ami J.-Ch que j’embrasse.

    • J’ai donc eu plus de chance avec cette deuxième chronique buissonnière qu’avec la première, ami Cyrille 😉 Je me demande si ta réceptivité au travail de Lisa Hannigan ne vient pas du fond de celtitude que vous partagez tous les deux. Le choix d’Andy Lee pour l’illustration s’est rapidement imposé car, tout comme toi, je suis ses pérégrinations en images avec un bonheur que rien ne vient ternir pour le moment.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une agréable soirée.
      Je t’embrasse.

  3. Absolument superbe !
    Merci.

  4. Simone Blanchard

    29 septembre 2016 at 16:52

    Superbe, je l’ai écouter en boucle. Malheureusement le 1er extrait je n’ai pu l’entendre…
    je crois que je vais succomber et acheter Merci Jean Christophe et bonne fin de journée.

    • Je viens de vérifier chez moi, Simone, le premier extrait fonctionne. Ceci dit, je suis certain que vous ne regretterez pas d’avoir succombé à l’achat d’un album qui n’a pas fini de hanter votre platine.
      Grand merci pour votre mot et bonne soirée.

  5. Bonsoir cher Jean-Christophe
    Quelle beauté, quelle poésie, quelle émotion, et plus encore…….
    Un immense merci, je crois que je vais craquer pour ce CD , et tant pis si mon banquier me fait la g….. !! C’est tellement beau.
    Il faut avouer que j’ai été immédiatement séduite par le lien youtube « Ora » que tu avais eu la gentillesse de partager avec moi.
    J’aime tes chroniques hors des sentiers, et à en croire par le nombre de « j’aime » , tu as fait des heureux.
    Je me doute que ça ne plait pas à tout le monde, mais ce n’est pas grave puisque tu ne cherches pas à plaire….
    Je te souhaite une douce et paisible soirée .
    Je t’embrasse très fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      La première réaction à cette chronique a été un désabonnement à l’infolettre du blog de quelqu’un qui est dans mes contacts sur facebook — les gens sont extraordinaires, non ? Ceci dit, ça ne va en aucune façon me dissuader de continuer à faire le classique buissonnier, bien au contraire, puisque ces échappées permettent aux masques de tomber et à un tri naturel de s’opérer entre les salonnards à la sauce réseaux sociaux et les authentiques lecteurs.
      Je pense que tu trouveras vraiment ton compte avec cet album et qu’il n’a pas fini de passer et de repasser en boucle sur ta platine. J’ai eu beaucoup de mal à ne choisir que deux chansons pour illustrer cette chronique, car je les aime toutes. Une suggestion : peut-être peux-tu les faire écouter à ton banquier pour tenter de l’attendrir un peu ?
      Merci pour ton mot et que cette soirée te soit agréable.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Ah ? Tiens, les gens sont étranges… je vais m’inscrire à cette lettre, Jean-Christophe, ça compensera.
        Et demain, j’achète ce très beau disque, je ne vais pas pouvoir passer ma vie à écouter uniquement ces deux titres et uniquement sur votre blog (j’y ajouterais « Prayer for the diying », trouvé sur youtube), ce ne serait pas raisonnable.
        Bonne soirée,

        ANNE

        • Les réactions de certaines personnes ne cessent de me surprendre, Anne, et ce qui me semble détestable est surtout leur manque de cohérence, mais qu’attendre d’autre, au fond, de mentalités trempées dans le bain des réseaux sociaux où l’on papillonne, où l’on prend la pose et où l’on se débarrasse de ce qui ne plait plus immédiatement d’un simple clic ? J’ai opéré, depuis la fin de l’été, une bascule au profit du blog dont le rythme et l’esprit sont tout différents, ce qui me permet d’y proposer deux chroniques par semaine et d’élargir un peu les horizons.
          Je gage que vous ne regretterez pas d’avoir fait l’acquisition de ce disque et que vous y reviendrez souvent. Les premiers jours suivant son arrivée, je ne parvenais que difficilement à l’extraire de ma platine qu’il avait tendance à réquisitionner.
          Je vous souhaite une bonne journée et vous remercie pour votre fidélité et votre soutien.

  6. J’ai oublié de te dire, que la photo est magnifique !! J’aimeeeeeeeeeee

  7. I don’t Know et Lille, c’est tout ce que j’ai déjà entendu (occasionnellement) interprété par cette chanteuse. Pour l’automne dis-tu ? c’est une idée, le mien étant largement entamé. Quant à trouver le bon chemin, les galets de la plage apportent aussi un titre. Tu es plein de sources. 😀

    • Disons que par ici, bien chère Marie, l’automne est un lambin qui met tout son temps pour arriver; les feuilles sont à peine rousses et seuls quelques brouillards viennent rappeler que nous ne sommes pas en juillet.
      Pour les galets, tu me diras quels secrets arcanes tu y as déchiffrés car, pour le coup, je suis en cale sèche.
      Merci pour ton mot !

  8. Tu as encore trouvé les mots justes pour mettre en lumière cette chanteuse discrète et pourtant si intense. Merci, Jean-Christophe !

    • Je me demande bien qui je dois remercier pour m’avoir subtilement aiguillé vers ce disque de Lisa Hannigan; ce doit être la même personne grâce à laquelle je suis en train de passer un excellent début de soirée avec King Creosote, son Astronaute et son « homme-pomme » — à la première écoute, il y a un ou deux titres un peu plus faibles, mais ce qui est bon ne fait pas semblant de l’être.
      Un grand merci à toi, donc, pour être toujours le guide attentif et discret que tu es depuis tant d’années.

  9. Le genre de découverte musicale qui fait du bien, même si la mélancolie que je ressens dans les deux extraits que vous nous proposez n’est pas un sentiment habituel, ni un état d’âme que l’automne pourrait m’amener. Que du contraire, cette saison m’a toujours enchanté au plus haut point, ne fut-ce que par son incroyable panoplie de couleurs, ses formidables senteurs de sous-bois et le crissement des feuilles sous mes pas.
    Comme certains, je serais enclin à dire que c’est la saison qui me donne envie d’écouter du folk irlandais, musique qui lui convient à merveille.
    Me trompe-je si l’atmosphère de la première saison me fait penser au style de l’avant-dernier disque de John Grant ? C’est ce qui m’est venu à l’esprit durant les premières notes…
    Grand merci Jean-Christophe pour ce genre de découverte qui nous (d’après ce que lis, je ne suis pas un cas isolé) sort de nos sentiers musicaux habituels et qui nous apporte de l’air frais, ici automnal, même si l’été, se croyant indien cette année, refuse de nous laisser en profiter pleinement.

    • L’automne est une saison double, Jean-Marc, du moins à mes yeux : à la fois symphonie de couleurs et abondance de gourmandises, et temps où la lumière s’estompe, où la pluie revient et nous incite à revenir vers nous-mêmes avec ce que cet état d’esprit peut parfois avoir de nostalgique. At swim me semble procéder de cette même double dynamique, raison pour laquelle je me suis autorisé à écrire qu’il me semblait particulièrement bien venu pour accompagner l’arrivée, à pas comptés cette année, de la rousse saison.
      Je n’avais pas fait spontanément le rapprochement avec le John Grant inspiré par le folk, mais maintenant que vous le dites, il y a des affinités certaines entre les deux univers. Je vais poursuivre, bien entendu, mes propositions buissonnières, car je crois qu’elles participent à l’équilibre du blog; et quel bonheur de voir que ce qui nous a touché peut également parler à un certain nombre d’autres.
      Je vous remercie pour votre mot et votre attention.
      Je vous souhaite une belle journée d’automnété.

  10. Une bien belle voix ! Je ne l’aurais pas découverte sans vous, merci Jean-Christophe 😉

    • S’il ne permettait pas ce genre de découverte, ce blog ne servirait pas à grand chose, Gilda. Je vous remercie de vous être arrêtée ici et d’avoir pris le temps de laisser un mot.
      Belle soirée à vous.

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