Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Il était une fois… Jodie Devos, Caroline Meng et le Quatuor Giardini font les contes

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Pierre-Auguste Renoir (Limoges, 1841 – Cagnes-sur-Mer, 1919),
L’après-midi des enfants à Wargemont, 1884
Huile sur toile, 127 x 173 cm, Berlin, Alte Nationalgalerie

 

L’exercice du récital d’airs lyriques est toujours périlleux dans la mesure où, en l’absence d’un fil conducteur bien déterminé, l’auditeur se trouve, dans la majorité des cas, face à un catalogue de morceaux plus ou moins célèbres – le pire est sans doute quand il n’en contient que des ressassés simplement rhabillés à la mode du jour – dont l’unique but est de faire reluire tel ou tel gosier ; c’est souvent séduisant, parfois brillant, mais ne garantit jamais bien longtemps, sauf exception, contre l’ennui et l’oubli.

Conçu dans les savantes forges vénitiennes du Palazzetto Bru Zane, Il était une fois… échappe heureusement à ces écueils en se fondant sur le solide alliage de la curiosité que des palais non blasés peuvent avoir de pages majoritairement peu fréquentées de la musique française du XIXe siècle et d’une thématique forte, le merveilleux, déclinée au travers des contes de fées hérités du Grand Siècle (Cendrillon, Barbe-Bleue, Le Petit Poucet, La Belle au bois dormant) mais également d’œuvres plus contemporaines, comme Le voyage dans la lune inspiré aux librettistes d’Offenbach par les romans à succès de Jules Verne, ou encore des rêveries sur un Orient fantasmé qui connut le succès que l’on sait au XVIIIe siècle, prolongé ici par L’Italienne à Alger de Rossini (1813).

Si elle a suscité un engouement particulier dès le mitant du XIXe siècle – citons, par exemple, l’extraordinaire succès de l’orientalisme magique de La Fée aux roses (1849) de Fromental Halévy sur un livret d’Eugène Scribe et Jules de Saint-Georges – avec un pic à partir des années 1870, la féerie, sous des masques divers, a toujours eu droit de cité à l’opéra. La faveur que connut auprès des romantiques le genre du conte, illustré tant par les frères Grimm en Allemagne que par Théophile Gautier en France pour ne citer que deux noms célèbres, ne pouvait qu’inciter les compositeurs à en faire leur miel, quitte à bousculer un peu la tradition pour donner plus de corps et d’originalité à leur propos. Le Petit Poucet de Laurent de Rillé (1868) voit ainsi son héros éveiller Aventurine à la perception du sentiment amoureux, les deux demi-sœurs de Cendrillon, dans la vision que donne de cette histoire Nicolas Isouard en 1810, se prénomment Clorinde et Thisbé, évident clin d’œil aux héroïnes à l’antique en regain de faveur depuis la Renaissance mais aussi référence, amplifiée par une musique pastichant l’ancien, à l’époque encore largement imprégnée de néoclassicisme à laquelle fut écrit cet opéra-féerie, tandis que la protagoniste du conte de fées composé par Massenet sur la même trame en 1899 se prénomme Lucette. Si le sentiment du merveilleux est exploité par les musiciens pour tisser des atmosphères d’une poésie miroitante – l’air d’Aurore dans La Belle au bois dormant de Charles Silver (1901), « Quelle force inconnue en ce jardin m’amène », avec ses harmonies presque fauréennes, ou l’apparition pleine de tendresse de la fée dans la Cendrillon de Pauline Viardot (1904) en offrent de parfaits exemples –, ils n’ont pas négligé de suivre également les chemins de l’humour, cocasse chez Offenbach (les migraines de la Duchesse dans La Fille du tambour-major), coquin chez le même (duo « de la pomme » de Caprice et Fantasia du Voyage dans la lune) ou dans les couplets du flirt égrenés par Maud dans La Saint Valentin (1895), une opérette de Frédéric Toulmouche qui ne se rattache à la thématique du récital que de façon pour le moins lâche mais dont on est ravi de savourer ce piquant aperçu, ou teinté de bravoure chez Rossini, mais aussi de l’amour, tel ce duo à l’érotisme enveloppant qui unit le Prince charmant et Cendrillon dans l’œuvre déjà évoquée de Massenet. D’air en air, avec trois ponctuations purement instrumentales d’humeur très différente, mélancolique chez Chausson, gracieuse chez Déodat de Séverac, insaisissable chez Florent Schmitt, toutes judicieusement choisies, se dessine une histoire qui est celle d’un siècle d’évolution du goût lyrique et donne envie de découvrir un peu plus avant ces partitions qui faisaient le bonheur des auditoires d’antan.

Ce projet moins anecdotique que certains esprits chagrins pourraient le grommeler est servi par une équipe à laquelle je ne vois guère que des éloges à adresser. La soprano Jodie Devos, timbre clair, projection et vibrato parfaitement maîtrisés, et la mezzo-soprano Caroline Meng, à la voix plus sombre et plus ample qui lui permet d’assumer sans problème les rôles masculins dans les duos et un vrai tempérament, possèdent tous les atouts techniques – saluons leur diction soignée qui permet de se dispenser d’écouter le disque livret ouvert pour comprendre ce qui se raconte – et expressifs pour faire vivre cette aventure et la rendre palpitante en nous entraînant au fil des émotions contrastées que portent des personnages qu’elles prennent le temps de caractériser avec exactitude et spontanéité. C’est drôle, touchant, raffiné, ça donne envie de chanter, de danser ou de rêver en silence, bref la mécanique fonctionne ici impeccablement et cette heure de musique servie avec autant de brio que de gourmandise, d’énergie que de sensibilité file trop vite alors que l’on souhaiterait la retenir pour en jouir plus longtemps. Tout aussi excellent est le Quatuor (avec piano) Giardini qui confirme au fil de ses enregistrements ses affinités avec la musique romantique française. Accompagnateurs attentifs ciselant les atmosphères et ménageant la tension dramatique avec beaucoup d’efficacité, ces instrumentistes doués se montrent également parfaitement à l’aise dans les pièces qui leur sont seules réservées – le Lent du magnifique Quatuor avec piano de Chausson, si délicat à rendre avec justesse, l’est ici avec beaucoup de finesse – où leur allant comme leur écoute mutuelle font merveille. Une des grandes forces de ce récital réalisé avec soin et intelligence – félicitons Alexandre Dratwicki pour la qualité de ses transcriptions – est, à mon avis, de s’adresser à tous les publics sans rien renier de l’exigence qui le fonde et, outre la découverte de répertoires peu fréquentés et intéressants, sa réussite réside sans doute dans sa formidable capacité à dispenser de l’émotion et de la joie. Aux côtés de l’emballant Yes ! de Julie Fuchs (Deutsche Grammophon), Il était une fois… est un remède souverain contre la morosité et un de ces disques qui font aimer la musique française. On en redemande.

il-etait-une-fois-jodie-devos-caroline-meng-quatuor-giardiniIl était une fois… airs et pièces instrumentales de Charles Silver (1868-1949), Jacques Offenbach (1819-1880), Laurent de Rillé (1828-1915), Nicolas Isouard (1775-1818), Jules Massenet (1842-1912), Pauline Viardot (1821-1910), Ernest Chausson (1855-1899), Gioachino Rossini (1792-1868), Frédéric Toulmouche (1850-1909), Marie-Joseph-Alexandre Déodat de Séverac (1872-1921), Florent Schmitt (1870-1958), Gaston Serpette (1846-1904)

Jodie Devos, soprano
Caroline Meng, mezzo-soprano
Quatuor Giardini :
Pierre Fouchenneret, violon, Dagmar Ondracek, alto, Pauline Buet, violoncelle, David Violi, piano

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 60’40] Alpha classics 244. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Nicolas Isouard, Duo : « Ah quel plaisir ! Ah quel beau jour ! » (Clorinde, Thisbé)
Cendrillon (1810)

2. Déodat de Séverac, Pippermint-get (1907)

3. Jacques Offenbach, Duo : « Mon Dieu, qu’ai-je ressenti là ?/La pomme, c’est bien bon vraiment » (Prince Caprice, Princesse Fantasia)
Le Voyage dans la lune (1875)

14 Comments

  1. Coucou Jean-Christophe, j’adore ce que j’entends en ce moment, le 1er extrait que tu as mis… c’est léger et délicat ! Je ne connaissais pas du tout ce tableau de Renoir, merci !
    On aurait bien besoin de contes de fées en ce moment, je sens pointer une légère régression.
    Bon dimanche ensoleillé sur la Touraine, je vais biner 🙂

    • Bonjour Catherine,
      Un peu de gaieté, de légèreté et de rêve dans ce monde qui a tellement tendance à en manquer — comme quoi, je ne propose pas que des disques « sérieux » le dimanche 😉
      Je te souhaite une très belle journée et tout le courage nécessaire pour les travaux d’automne qui t’attendent au jardin.
      Merci d’être venue flâner par ici 🙂

  2. Quelle merveilleuse et souriante découverte en ce dimanche automnal : merci pour ces voix qui nous apportent joie et entrain

    • Mon but, Renée, était de proposer en ce dimanche une chronique qui soit aussi éloignée que possible des deux requiem de la semaine dernière, et je pense que ce délicieux disque était assez idéal de ce point de vue. Puisse son allant et son sourire accompagner un dimanche que je vous souhaite bon.
      Merci pour votre commentaire.

  3. Il était trois fois même pour habiller les poupées des petites-filles, un tableau charmant plein de fraîcheur. Pas un seul morceau à délaisser et si Jules Verne passa en soirée, la pomme reste au compotier. Joli. Tu auras compris qu’Offenbach ne peut me laisser indifférente ..

    • Connaissant un peu tes goûts, je me disais que tu préférerais le Pippermint-get de Déodat de Séverac, bien chère Marie, et me voici donc tout à fait ravi de voir qu’Offenbach et sa pomme ont su te faire croquer. Grand merci pour ton commentaire et bonne suite de dimanche 🙂

  4. Savoureux comme du miel sur une généreuse tranche de pain, et délicieusement cocace à l’oreille attentive… On croque à belles dents ces jolis sucres d’orge musicaux, et on en redemande, assurément 😛
    Beau dimanche à toi, ami J.-Ch que j’embrasse.

    • Il y a de ça, ami Cyrille, et, en fait, il y a de tout ce qui peut évoquer la gourmandise et la générosité dans ce disque plein de vie, de rires et parfois de poésie, et je me réjouis que tu y aies pris autant de plaisir que moi — tu vois que je ne mentais pas en promettant quelque chose de radicalement différent des requiem de Kerll et Fux 😉
      J’ai déjà commencé à réfléchir sur les propositions de la semaine prochaine, que je te souhaite belle.
      Merci pour ton mot, je t’embrasse et te souhaite une belle soirée dominicale.

  5. Bonjour cher Jean-Christophe

    Comme cela fait du bien cette légèreté .. Et cette diction parfaite qui permet de comprendre lorsque nous n’avons pas le livret sous la main .

    Ta chronique cher Jean-Christophe, m’a appris beaucoup et tu m’as donnée l’envie d’aller plus loin, je suis allée voir les œuvres de Renoir, des connues et d’autres moins.
    J’aime beaucoup le tableau que tu présentes, il a quelque chose d’émouvant. Des souvenirs d’enfance peut-être …

    Je te remercie pour cette belle chronique, qui est vraiment très plaisante à lire, et pour les extraits très agréables à écouter. Je suis toujours surprise, car ce n’est pas ce que j’écoute habituellement, puis quand je le fais comme ici, je trouve ça très beau .

    Je te souhaite un bel après-midi .

    Je t’embrasse très fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Le but principal de ce blog est de faire découvrir de nouveaux chemins à ceux qui ne les ont jamais empruntés et c’est bien pour cette raison que je tente d’y faire mien, autant que possible, le principe de variété : polyphonie Renaissance un dimanche, requiem baroques l’autre, opéra français le suivant, tout ceci assaisonné d’échappées plus « pop », je pense que les esprits véritablement curieux peuvent avoir de quoi passer quelques moments sympathiques et aller plus loin ensuite, en fonction de leurs envies du moment, comme tu l’as fait avec Renoir.
      À une époque bien souvent morose et inquiétante, il me semble absolument essentiel de ménager des moments où la fantaisie, voire une certaine forme de naïveté trouvent leur place; ce disque nous apporte cette fraîcheur du regard et rien que pour ça, il mérite d’être mis en lumière. Comme tu l’as entendu, il a également d’autres qualités qui le rendent absolument recommandable.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne soirée dominicale.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. Michelle Didio

    2 octobre 2016 at 14:12

    Beaucoup de charme dans cette chronique qui nous emmène avec gaîté au pays des contes de fée où on se prend à rêver, aidés par les belles voix de Jodie Devos et Caroline Meng. Cette belle découverte de la musique romantique française du XIXème siècle ne manque vraiment pas d’attrait. On aurait tendance à ne plus la quitter, à rester agréablement sous emprise. C’est la raison pour laquelle j’ai commandé ce disque qui va sans aucun doute me réserver des moments de jubilation intense. Merci, cher Jean Christophe, de nous égayer en ce dimanche automnal. Bien amicalement vôtre.

    • Le défi pour moi en écrivant sur cet enregistrement, chère Michelle, était de ne surtout pas alourdir les choses afin d’être en accord avec la joyeuse atmosphère qui s’en dégage; si la découverte vous a semblé plaisante et donné l’envie d’en entendre plus, je me dis que les efforts que j’ai déployés ne l’ont pas été en vain. Je suis absolument convaincu que vous ne regretterez pas l’achat de ce disque et qu’il va vous faire sourire et chanter, tout ceci avec une subtilité et un brio qui vous surprendra.
      Je vous remercie d’avoir consacré de votre temps à cette chronique et de m’avoir livré ici vos impressions.
      Je vous souhaite belle fin de soirée dominicale et vous adresse de bien amicales pensées.

  7. jean pierre jacob

    2 octobre 2016 at 17:07

    Le Palazetto Bru Zane fait revivre des compositeurs et des oeuvres parfois bien oubliés. Et même chez les compositeurs reconnus tel Offenbach, ce sont souvent les mêmes opéras bouffes qui sont joués. On peut donc saluer tout son travail de reconnaissance, de découverte aussi de la musique du 19°siècle. J’aime bien ainsi suivre dans l’émission de Benoit Duteurtre « Etonnez moi , Benoit » sur France Musique la chronique « offenbachienne » de Jean Christophe Keck http://www.jean-christophekeck.com/ ou d’autres présentations de compositeurs tel Monsigny . Ce lien https://www.singer-polignac.org/fr/missions/lettres-et-arts/conferences/1280-offenbach permet de retrouver un certain nombre de musicographes, d’écrivains et de chanteurs qui ont travaillé sur cette période. Récemment le Palazetto a produit une oeuvre parodique et réjouissante (!) d’Hervé, rival d’Offenbach dans une mise en scéne « originale » qui ne plaira pas à tout le monde,  » Les Chevaliers de la Table Ronde « , dont on peut visionner la video http://www.bru-zane.com/les-chevaliers-de-la-table-ronde/index-fr.html. Excusez cette avalanche de liens , Jean Christophe, mais ces découvertes en alternance avec d’autres périodes et d’autres pays ont occupé mes soirées hivernales . D’un Requiem à la pomme d’Offenbach ,je me réjouis donc de cette variété des chroniques de Wunderkammern.

    • Je suis avec beaucoup d’attention le travail du Palazzetto Bru Zane depuis qu’il a été officiellement lancé, Jean-Pierre, et, tout comme vous, je dois bien des découvertes à cette institution qui a su, comme vous le rappelez, ressusciter quelques oubliés et changer notre regard sur d’autres compositeurs que nous croyions, à tort, bien connaître.
      Ne vous excusez pas des nombreux liens que vous proposez; ils seront, je crois, fort utiles à tous ceux qui passeraient par ici et ne connaîtraient pas toutes ces opportunités de faire plus ample connaissance avec ce répertoire romantique français que l’on défend avec tant de conviction à Venise.
      Je tiens à maintenir, autant que possible, assez de variété sur le blog, même si la musique ancienne y occupe la place privilégiée qui est la sienne dans mon quotidien de mélomane. Je vous suis reconnaissant de continuer à suivre ces propositions et de prendre le temps de laisser un mot ici; croyez bien que ce sont des encouragements qui ont leur importance.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne soirée.

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