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Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent sur Marne, 1721),
L’Enchanteur, sans date
Huile sur cuivre, 18,8 x 25,8 cm, Troyes, Musée des Beaux-Arts
Photo © RMN-Grand Palais / Jean Schormans

 

Écrire sur François Couperin tient de la gageure. Si l’épithète « Le Grand » qu’on lui attribue parfois dit assez le rayonnement qui s’attache à lui malgré une éclipse d’un bon siècle et demi – sa lente redécouverte s’est amorcée à partir de la seconde moitié du XIXe siècle –, celui dont on regarde la production comme une des expressions les plus achevées du raffinement à la française demeure un inexpugnable mystère. Après le regretté Philippe Beaussant dont l’ouvrage très complet paru chez Fayard en 1980 demeure toujours une référence, après Olivier Baumont qui s’est attaché à faire revivre, dans le cadre de la jolie collection « Découvertes » de Gallimard, le « musicien des rois », c’est au tour d’un autre claveciniste, Christophe Rousset, de s’essayer à composer, en variant les esquisses, académies et crayonnés, le portrait en pied de cet insaisissable enchanteur.

Le matériau dont dispose le biographe de François Couperin est extrêmement mince, une poignée de dates personnelles – naissance, mariage, baptêmes des enfants, mort –, une autre de professionnelles – titularisation à la tribune de Saint-Gervais, nomination en qualité d’organiste à la Chapelle royale, publication de ses différents recueils –, quelques portraits, de rares témoignages d’époque, une unique lettre ; en faisant place à ce que l’on sait de sa famille et notamment de son oncle, le tout aussi énigmatique Louis, le tour est fait en une dizaine de pages. Par chance, Couperin a pris le soin de préfacer la majorité de ses recueils et de rédiger un traité, L’Art de toucher le clavecin, autant d’occasions pour lui de semer, volontairement ou non, des indices qu’il appartient au mémorialiste de recueillir et d’interroger.

Sa discrétion et son art souvent allusif ont longtemps transmis l’image d’un Couperin effacé et d’une immense modestie ; l’analyse que mène Christophe Rousset, en s’éloignant judicieusement du cliché du rêveur noyé dans la mélancolie de la tonalité de si mineur, nous dévoile un tout autre homme, sûr de sa valeur, de celle de ses œuvres, et qui n’hésite pas à tancer sans ménagement les interprètes qui feraient fi de ses indications d’exécution. Parfois facétieux, comme en attestent les titres de certaines de ses pièces, il sait également manier l’ironie, d’aventure mordante quand il s’agit de dénoncer la frilosité de ses contemporains vis-à-vis des innovations de la musique italienne qu’il goûtait fort et dont il n’hésita pas à nourrir son propre travail, poussant même la malice jusqu’à composer une sonate selon cette manière alors regardée comme d’une dangereuse modernité et la faire jouer sous un nom d’emprunt naturellement ultramontain, obtenant ainsi grand succès — une façon au passage pour le finalement pas si humble Couperin de rappeler sa capacité à rivaliser avec les compositeurs nés du côté progressiste des Alpes. Ce qui demeure fascinant chez ce musicien dont un des mérites de la biographie de Christophe Rousset est de souligner la personnalité assez kaléidoscopique, est son caractère de Janus à la fois sensible à la nouveauté et désireux d’expérimenter sans toutefois révolutionner, et plutôt nostalgique, car ayant connu les derniers feux du Grand Siècle et étant probablement conscient d’en être, avec son camarade Marais qui s’éteindra quelques années avant lui, un des derniers représentants — notons que l’étoile de Couperin, du moins dans sa dimension officielle, pâlit graduellement à partir du début de la Régence dont il ne parvint pas à épouser complètement l’esthétique, même si sa musique de clavecin porte indubitablement la trace de la bascule qui s’opère alors du solennel, de l’étiquette, de la noblesse vers la sphère de l’intime, le détail pittoresque, le galant. En ce sens, le rapprochement souvent effectué entre le compositeur et le peintre Antoine Watteau est on ne peut plus convaincant, même s’il faudrait sans doute également regarder du côté de l’art à la fois sensuel et subtilement distancié de Jean Raoux.

Claveciniste mais aussi directeur d’ensemble, Christophe Rousset a joué et enregistré une très large partie de la production de Couperin, dont une mémorable intégrale des Pièces de clavecin qu’il faudra bien qu’Harmonia Mundi rende un jour aux mélomanes ; il la connaît donc intimement, ce qui lui permet d’en défendre la singularité et les beautés avec pertinence et conviction dans la seconde partie de son ouvrage ; bien sûr, les dimensions de ce dernier ne l’autorisent pas à en explorer, comme le faisait Philippe Beaussant, les plus infimes recoins en détaillant chaque mouvement de suite, de sonate ou de Leçon, sans laisser de côté la plus infime pièce de chaque ordre. Christophe Rousset se place, lui, dans l’optique d’une synthèse nourrie qui vise à transmettre à l’amateur l’essentiel en un ample mouvement qui ne néglige aucun des points saillants mais laisse également une place, choix oblige, à une discrète subjectivité. Et c’est bien cette dernière qui, outre celui du récit et de l’analyse, donne un intérêt supplémentaire à cette nouvelle monographie ; y est, en effet, partout palpable le rapport privilégié qui s’est tissé très tôt entre l’auteur et son sujet, une complicité qui infuse chaque étape de ce parcours en lui apportant beaucoup de vie et de densité, en un mot, d’âme. Voici donc un livre concis et maîtrisé, écrit dans un style fluide et direct bannissant tout excès de préciosité, qui conjugue avec brio accessibilité et plaisir et que l’on recommande à tout curieux souhaitant se familiariser dans d’excellentes conditions avec l’univers de François Couperin en attendant 2018 qui sera « son » année.

christophe-rousset-francois-couperin-actes-sudChristophe Rousset, François Couperin, Actes Sud/Classica, 220 pages, ISBN : 978-2-330-06585-0

Accompagnement musical :

François Couperin (1668-1733) :

1. L’Art de toucher le clavecin (1716, rév. 1717), Cinquième prélude, en la majeur

Christophe Rousset, clavecin Jan Couchet, Anvers, 1671, ravalé par Blanchet, Paris, c.1759 et Pascal Taskin, Paris, 1778

francois-couperin-deuxieme-livre-de-pieces-de-clavecin-christophe-roussetDeuxième Livre des pièces de clavecin. 3 CD Harmonia Mundi HMC 901447.49. À rééditer.

2. Verset du motet de l’année dernière (1702), Qui dat nivem

Sandrine Piau, dessus
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, clavecin & direction

francois-couperin-motets-les-talens-lyriques-christophe-roussetMotets. 1 CD Virgin Veritas/CMBV 7243 561530 2 8. À rééditer.

3. Les Goûts-réünis (1724), Huitième Concert « dans le goût théâtral », en sol majeur : Air tendre. Lentement

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, clavecin & direction

francois-couperin-les-gouts-reunis-les-talens-lyriques-christophe-roussetLes Goûts-réünis. 2 CD L’Oiseau-Lyre/Decca 458 271-2. À rééditer

4. Deuxième Livre des pièces de clavecin (1717), Sixième ordre : Les Baricades mistérieuses, rondeau. Vivement

Christophe Rousset, clavecin Jan Couchet, Anvers, 1671, ravalé par Blanchet, Paris, c.1759 et Pascal Taskin, Paris, 1778